JEAN-AUBERT LORANGER «LES ATMOSPHÈRES
Ne me demandez pas pourquoi cette plaquette s’intitule: Les Atmosphères; pourquoi elle est imprimée tout entière en caractères gras: pourquoi elle porte en épigraphe cette phrase de Jules Romains, d’une philosophie si profonde: « Quelque chose s’est mis à exister soudain. » J’ai peur que ce ne soient là des mystères: et s’ils ont une explication, l’auteur seul pourrait la fournir. Tout au plus le dernier suggère-t-il cette autre énigme que se posait jamais le bon poète Camille Mauclair:
Se plaindre qu’il n’arrive jamais rien,
Est-ce que c’est cela les névroses?
Peut-être M. Jean-Aubert Loranger a-t-il voulu, dès le seuil du livre, planter le fanion de son école, pendre l’enseigne des prosateurs nouveaux, qui aspirent à tenter dans les
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régions neuves de l’idée et de l’expression de hautes et magnifique fortunes. Talents impatients des lenteurs de l’évolution littéraire et qui s’essaient à la devancer, à réaliser déjà l’esthétique et à parler le langage des siècles futurs; découvreurs en quête de conceptions et de formules transvolant non seulement le passé, mais le présent, et atteignant d’un bond à l’idéal encore en germe d’esprits plus subtils et plus affinés que les nôtres. M. Loranger semble avoir partagé cette ambition. Son entreprise se joue ici sur un terrain borné: elle n’en a pas moins l’intention vaste et la belle témérité qui forcent la sympathie et excusent même la défaite.
La pièce principale du volume, c’est Le Passeur; c’est là que se déploient surtout le caractère et le ton de ces poèmes en prose. Le Passeur a, depuis un nombre indéfini d’années, façonné son âme et son corps au même exercice uniforme, aux mêmes motions monotones et rythmées: faire voyager d’une rive à l’autre la chaloupe et le bac qui prolongent la grand’route pour les piétons et les fardeaux. Il s’est identifié avec ce labeur, qui fait partie
de son être et de sa personne. Un jour, il constate qu’il a quatre-vingts ans, et pour la première fois il a peur; il songe au temps où ses bras pèseront moins lourd que les rames; il redoute moins la mort elle-même que « la vie des vieillards qui ne travaillent plus, mais qui gardent assez de bras pour repousser la mort. » Dès lors commence la légende de sa déchéance, l’inertie de ses bras anémiés, l’ankylose de ses reins, l’effondrement de ses membres usés que la paralysie enfin enserre et immobilise. Un autre passeur le remplace, et il devient le spectateur rivé au sol des va-et-vient du bac dont il était jadis la force et la vie. Son âme engourdie n’est plus qu’un miroir vague de son passé, où se nimbent à l’état de rêve toutes les images qui le remplirent. Il connaît le calme universel, l’impuissance totale, l’ennui absolu. Un jour, dans un renouveau passager de forces, il se glisse jusqu’à la vieille barque, s’y asseoit, et s’essaie comme jadis au rite familier des rames. La barque part à la dérive; le passeur ébloui flotte comme une épave entre les bords silencieux du fleuve jusqu’à ce qu’un remous
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le renverse et l’entraîne avec son bateau dans le gouffre.
La donnée, on le voit, est simple et humaine; elle fait appel à des sentiments élémentaires et profonds. Mais c’est l’exécution surtout qui retient l’attention, la curiosité même; c’est le style d’une naïveté de surface recouvrant la recherche intense, d’une syntaxe embrouillée à dessein, d’une incorrection caressée et voulue; style qui horrifierait Verniolles et réjouirait des Esseintes. Et il serait facile d’en rire, si l’auteur ne l’avait pas « fait exprès »; mais cette forme, étant le résultat d’un système, demande au moins qu’on l’examine et qu’on s’efforce à l’expliquer. J’y crois voir, pour ma part, la transposition en littérature de la thèse hégélienne proclamant l’identité des contraires, et de la théorie pessimiste qui ne voit dans le monde qu’un jeu baroque et funambulesque. Impossible de concevoir autrement cette manière d’écrire, ce mélange de faits dramatiques et de détails saugrenus, cette gaucherie étudiée des tournures, ce contraste entre la crudité puérile de l’expression et la complexité tragique des choses, comme dans
ces très anciennes ballades où des situations à faire frémir s’énoncent avec une bonasserie voisine de la bêtise. D’après cette rhétorique, si je la saisis bien, le solennel et le trivial, le primitif et le raffiné, le frisson et la blague, se mêlent dans le style comme ils s’accolent dans la vie elle-même. L’ironie devient la loi suprême de la littérature. Etant donné que le cosmos est une mauvaise plaisanterie, une farce cruelle jouée à nos dépens, il est tout naturel, n’est-ce pas, qu’il revête sous la plume un faux air de fumisterie ? Entendu de cette sorte, le burlesque ajoute même un élément de plus à la « grande pitié humaine », et le rire qu’il provoque est aussi amer que les larmes. Cette théorie n’est pas aussi neuve qu’elle en a l’air: ce fut, dans une mesure, celle de Shakespeare avec Caliban ou Bottom, celle de Victor Hugo dans ses créations les plus puissantes: Triboulet, Quasimodo, l’Homme qui Rit. Seulement Hugo et Shakespeare mariaient le sublime et le rococo dans les personnages: nos innovateurs le marient dans les mots. Ils se font à plaisir une langue où le haut et le bas du lexique se heurtent comme reine et valet dans
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Ruy Blas. A parité de génie, le résultat serait peut-être le même. Tel qu’il est, ce système, par je ne sais quel tour de force, arrive parfois à étouffer tous les sens critiques, et à vous imposer ses impressions rares ou aiguës. Je vous donne ces déductions pour ce qu'elles valent; voilà comment, en tout cas, j'excuse chez 1 auteur des Atmosphères et chez ses frères en futurisme des passages comme ceux-ci:
Comme la souffrance de son dos le suivait partout, dans sa chaloupe et dans son bac, il lui fallut bien s admettre qu il avait quelque chose là. Comme cette chose ne se tenait pas agrippée à son épaule ni à ses hanches, il finit par reconnaître l’existence en lui des reins, et il en fut consterné. Son mal et ses reins s’identifièrent donc en passant par sa connaissance. Ils furent une partie douloureuse à son corps: ils furent une maladie qui lui venait du lit et du sommeil, ayant constaté un redoublement de ses souffrances à son réveil. Puisque ses reins étaient le mal à son corps, il avait donc attrapé les reins. Et si, certains jours qui furent plus pesants que les autres, ses rames s’arrêtaient en l’air comme le geste interrompu d’un orateur qui ne trouve plus ses mots, le passeur s’excusait d’être, tout simplement, un pauvre homme qui porte Ses reins.
Si ceci était écrit d'une âme absolument sérieuse, ce serait à se tordre: mais cette platitude, j’aime à le croire, distille une ironie secrète, et l’auteur en a souri le premier, d un sourire à peine conscient, réprimé peut-être. C’est ainsi que doivent sourire les peintres cubistes et les musiciens comme M. Ornstein. Et s’ils ne sourient pas, ma foi, tant pis pour eux; ils n'ont pas le sens de l'humour et ne sont pas aussi futés que je l’espérais.
Tout n’est pas, d’ailleurs, dans ce ton extrême: il y a des tableaux qui se gravent, il y a des images évocatrices: l’effet total du morceau reste suggestif et inquiétant.
Les autres parties du livre ont moins d’importance, et j’oserais même dire qùe le Conte final n’en a pas du tout. C’est un fait-divers sans grand relief, et que l’effort stylesque ne sauve pas de sa banalité foncière. Les Signets sont des notations brèves s’attachant à saisir des aspects fugaces de scènes et de spectacles; quelques-unes, comme celle-ci, d’une vision bien nette: « Avec l’hiver, soudain, les petits bateaux se sont tus au port comme les grenouilles quand l’étang gèle, et le dernier paque-
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bot, avec derrière lui l’eau épaissie qui bouge encore, se hâte vers le bout du fleuve qui est la mer. » Ce sont de ces traits de plume qui me donnent foi en l’écrivain naissant qu’est peutêtre M. Loranger.
Je lui rappellerai que le futurisme ne crée pas seulement des droits, mais impose des devoirs, celui, en particulier, de n’être jamais commun ni quelconque; que la phrase, même en révolte, réclame certaines disciplines essentielles; que des formules comme « attraper les reins » sont au-dessous de tout dans n’importe quel idiome.
Après quoi, je le féliciterai de son audace, et souhaiterai long voyage à sa barque neuve sur des océans qu’il aura découverts, ou peutêtre même creusés.