‹ Poètes de l'Amerique françaiseChapitre 12 sur 16 · BRUMES DU SOIR · texte numérisé non relu

BRUMES DU SOIR

Le volume de M. Francis Desroches est l’oeuvre d’un novice en rimes, et comme tel il a droit à de l’indulgence. Ce n’est pas condamner le jeune poète que de signaler l’inexpérience, l’infériorité même, d'une bonne partie de ces essais. Un premier recueil risque d’être l’exhumation des lignes mort-nées conçues depuis la tendre enfance, le phonogramme de nos premiers vagissements. Ces choses puériles et factices devraient rester dans l’armoire aux joujoux; mais les auteurs manquent presque toujours de la faculté de se démêler euxmêmes; ils sont enclins à s’accepter en bloc, sans auto-critique, sans distinction de ce qu’ils ont accompli et de ce qu’ils ont raté. Puisqu’on nous sert toute la corbeille, c’est à nous à opérer le triage, en dégageant par élimination les éléments qui conservent quelque valeur.

Elaguons tout d’abord ce qui n’offre aucune invention, aucune nouveauté d’aperçus, ce qui répète tels quels des lieux communs périmés et prescrits. Le monde est plein de livres où s’accumulent depuis des siècles les idées, les impressions et les sensations. On ne peut vouloir sans doute qu’une œuvre nouvelle surgisse de pied en cap, sans antécédents ni analogues: il faut au moins, pour justifier son existence, qu’elle jette la glaise ancienne dans un moule de sa création, qu’elle rallume à son propre tison les idées éteintes. Sinon, c’est une réédition pure et simple dont personne n’éprouve le désir. Celui qui songea le premier que la vie est fugace, celui qui le premier s’avisa de dire «Je vous aime », firent des trouvailles étourdissantes et d’un éclat presque surhumain; mais ces formules ayant servi depuis quelques millions de fois, leur empreinte s’est usée comme celle de ces monnaies qui ont passé par trop de mains. Elles n’ont plus qu’une valeur d’échange; il faut leur recréer des lignes et des angles pour en refaire une matière d’art. De ce chef, écartons, comme de seconde ou centième main, un tiers ou plus de ces morceaux.

FRANCIS DESROCHES

Ils peuvent n’être ni ouvertement faux ni audacieusement ridicules; ils ne pèsent pas assez, tout simplement; ils ajoutent trop peu, ou n’ajoutent rien du tout, au compte total de la pensée: — ces Regrets du Mourant, entre autres:

Pourquoi pleurer, pourquoi gémir Lorsque tes peines vont finir ?

Pourquoi ton âme solitaire Craint-elle de quitter la terre ?

— C’est que mon cœur s’attarde encor A la lumière aux reflets d’or Du dernier soleil qui décline Aux arbres verts de la colline.

Ou bien ce Duo sentimental:

Si tu le veux, ô ma mignonne,

Allons au bois;

Dans mes yeux le bonheur rayonne Quand je te vois.

Assis tous deux sous la ramure En ce beau jour.

Nous écouterons la Nature.

Chantant l’Amour.

Ces choses seraient passables dans Théocrite ou dans Longus, mais nous vivons au siècle infiniment las de Samain et de Verhaeren.

Eliminons encore ce qui, à l’exclusion de l’idée, pèche par la forme insuffisante, par l’imagerie surannée, par l’allure empêtrée et lourde. Nous cherchons dans le vers une sculpture, non une menuiserie, une symphonie, non un bruit de rouages. Dès lors, nulle raison d’être pour des strophes comme celles-ci:

Je ne suis qu’un hibou Ami des champs funèbres.

Hou ! Hou !

Familier des ténèbres.

Et qui toujours se plaît Dans l’ombre et le mystère Sous le pâle reflet D’un astre solitaire.

Nulle excuse pour les stances bouffonnes des Folies à la Lune , imitation flagrante, et gauche jusqu’à la parodie,,, de la fine ballade de Musset; non plus, pour ces caresses bourgeoises qui s’offrent tout crûment, avec tous les points sur les i:

Sur votre bouche, ô frais calice,

Je veux poser ma lèvre en feu.

N ayant que V Amour pour complice.

Dans le calme du salon bleu,

FRANCIS DESROCHES

Sur votre nuque blanche et lisse Je poserai ma lèvre en feu.

Pourquoi ne pas dire tout de suite: « J’aimerais vous baiser dans le cou » ?

Quand cette autre hottée aura rejoint la précédente, que restera-t-il ?

Eh bien! et c’est étrange, mais très heureux à constater, il restera encore assez pour ne désespérer nullement de M. Desroches comme artiste. Il restera des inspirations qui, sans être très hautes, témoignent d’un sens poétique réel: un bon nombre de formes esquivant la banalité et touchant un degré de force ou de grâce. Ainsi, il ne faut pas dédaigner du tout la jolie lettre: A V Inconnue qui m’écrit et signe Gitana. Elle est délicate de pensée; elle a de l’esprit et de la tournure:

De vous je ne sais rien que votre petit nom,

Mais la femme souvent nous trompe sur ce thème. Croyant caresser Rose on embrasse Manon,

Et l’on adore Claire en aimant Chrysanthème.

Vos billets sont gentils, tout pleins de mots fort doux; J’en conserve le charme en mon âme inquiète.

Je les apprends par coeur, mais aucun rendez-vous N’apporte à Roméo la voix de Juliette . . .

Vous dites aimer ceux qui chantent dans leurs vers Les fleurs et les oiseaux, l’amour et la jeunesse;

Mais plaignez-vous celui dont les pensers amers Laissent flotter sur tout une vague tristesse ?

Vos yeux ! Mais je ne sais pas même leur couleur Quand le premier venu, plus heureux, les admire;

Votre lèvre a peut-être une grâce de fleur,

Mais je ne peux chanter, belle, votre sourire.

Ah ! vous me livrez bien, en passant, un secret Qui d’un plus grand mystère est le prudent complice. Mais quand je songe à vous, pourquoi donc nul portrait Ne vient-il éclairer l’ébauche que j’esquisse ?

Alors si vous leviez, pour contempler mon cœur,

Le masque de velours dont votre front se voile.

J’aurais pour vous bénir des mots d’enfant de chœur Qui sur son rêve bleu voit monter une étoile.

Mais non ! votre pudeur repousse mon désir.

Car à d’autres amours votre âme est retenue.

Et je souffre, goûtant quand même ce plaisir D’être un jouet futil aux doigts de l’Inconnue !

Il y a de rattendrissement et du songe dans Par un Soir et dans A T oi ; il y a de la philosophie dans Les Vieux Livres et une pitié grave dans Détresse; il y a dans Rose Effeuillée une

FRANCIS DESROCHES

raillerie légère du cruel caprice féminin. — Voici, dans ces trois vers, une très belle et profonde pensée:

Ah ! des pleurs me montent aux yeux Au souvenir des morts, et j’ai peur de la vie Où Von ne fait que des adieux.

Et voici un quatrain classique que, pour ma part, j’aurais voulu écrire:

Cependant sur ma main sa main s’était posée ;

Son sourire me fit voir l’émail de ses dents;

La pureté régnait en ses beaux yeux ardents

Et la paix envahit mon âme reposée.

J’aime jusqu’à la peinture un peu fruste, mais non sans couleur, des premières strophes de Minuit sonne , et elle me rendrait presque la peur ancienne des loups-garous:

Sous le feuillage on sent leur troupe Aller, venir en bonds nerveux.

Des lutins noirs aux longs cheveux Dansent, ricanent sur leur croupe.

Ils enfoncent leurs doigts crochus Aux flancs amaigris de ces fauves;

Leurs yeux lancent des éclairs mauves Sous l’ombre des sourcils fourchus.

Bref, on s’étonne que M. Desroches soit l'auteur à la fois de choses si nulles et d’autres parfaitement suffisantes. S il a eu 1 art de produire celles-ci, il saura sûrement se maintenir à leur niveau et se faire une règle de n’en pas descendre. — C’est le conseil, enveloppé de phrases générales et teinté de beaucoup de bienveillance, que lui donne M. l’abbé Camille Roy, son ancien professeur de lettres, dans la préface qu’il lui a écrite, et c’est l’avis même que j’ai voulu préciser. Surveillons M. Desroches. Il y a en lui quelque chose qui cherche à se traduire, et qui probablement y réussira.

ROBERT CHOQUETTE

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