‹ Poètes de l'Amerique françaiseChapitre 2 sur 16 · LES FORCES · texte numérisé non relu

LES FORCES

Je m’étonne que notre public littéraire ne remarque pas davantage ce poète délicat et subtil qu’est Alphonse Beauregard. Son unique volume. Les Forces , vieux de quelques années déjà, n’est guère connu que d’une élite: il mériterait l’attention sérieuse de quiconque s’intéresse à voir notre littérature, délaissant un peu ses traditions étroites, s’engager dans des voies neuves et élargies.

Nous avons eu depuis Fréchette un renouveau poétique intense d’où sont germés des genres, des inspirations, des formes d’art encore insoupçonnés chez nous. Nos auteurs, par timidité sans doute, s’étaient tenus comme par la main; ils ont désormais choisi leur route, celle de leur personnalité et de leur talent: ils se sont crus capables de parler leur propre langage. De nouveaux groupes se sont formés

ALPHONSE BEAUREGARD

au gré des attraits: nous avons eu nos parnassiens et nos symbolistes. D’autres, mieux encore, sont restés isolés, cherchant en euxmêmes et en dehors de toute école des sources d’exaltation et de beau-té: tels Lozeau, Doucet, Gallèze et ce charmant dilettante, Benjamin Michaud. Alphonse Beauregard est un de ces derniers: malgré certaines parentés lointaines et inévitables, il ne relève clairement d’aucune tribu; on ne peut guère l’étiqueter sous un genus quelconque. C’est par là-même, étant donné son grand talent, qu’il se révèle très intéressant et d’une originalité unique. S’il est difficile à classer, il l’est aussi à définir, car son art, apparemment simple, recèle plus d’une complexité. Essayons pourtant de fixer les traits dominants de cet art, de dire ce qu’il contient et par quelles formules il s’exprime.

Il est avant tout, semble-t-il, le reflet d'un esprit sérieux, élevé, à la curiosité ardénte, dont l’inspiration se puise aux sources çle la pensée, dont la fantaisie même se mêle de

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réflexion et de logique. M. Beauregard est d’avis que le verbe poétique, aussi bien que l’autre, n’est qu’un symbole de l’idée, qu’il doit à l’idée même, non seulement sa valeur mentale, mais son élément principal de beauté. Creuser l’idée pour en faire jaillir le mot, l’émotion artistiques, voilà son effort et sa doctrine. Il est, on le voit, aux antipodes de ceux pour qui le mot est tout, qui lui attribuent le don de faire poésie à lui seul, d’émouvoir l’âme sans passer par l’esprit. Tout en restant neutre dans cette querelle, disons sans hésiter que les grandes œuvres de tous les temps, celles qui ont survécu à leur intérêt immédiat et gardent l’admiration des siècles, sont celles qui font appel à la pensée humaine. Ajoutons qu’il est plus difficile d’écrire de beaux vers raisonnables que d’en faire de futuristes ou de vorticistes, parce que cela suppose plus d’acquis intellectuel, sans dispenser d’aucun des autres dons nécessaires au poète. Victor Hugo, je crois, n’eût pas été embarrassé d’écrire comme Verlaine. Beauregard luimême a, d’ailleurs, des sonnets symbolistes qui en valent d’autres; il les a entrepris par

ALPHONSE BEAU REGARD

curiosité, pour voir s’il y réussirait, un peu comme Gabriel Vicaire éructa jadis les Déliquescences d’ Adoré Floupette; — mais là n'est pas sa vraie manière. Ce n’est pas un souffleur de bulles, c’est un chercheur et un penseur. Il y a dans son livre des essais de philosophie pure, où il entre en lutte avec Lucrèce et Sully-Prud’homme dans l’exposé d’une métaphysique ardue; mais une philosophie latente en pénètre toutes les pages, envahissant la fantaisie, le sentiment, même le paysage. Il y règne partout une psychologie déliée qui voit l’âme par le dedans et se résout en analyses des actes et des motifs humains; ou bien, c’est de l’observation sociale éclairée et juste. Et vous voyez déjà la personnalité de M. Beauregard se dégager dans son isolement parmi tous nos autres artistes. Il représente chez nous la poésie de l’idée: or, connaissez-vous un autre de nos rimeurs qui ait eu l'ambition de présenter des théories, d’exprimer des pensées fortes et profondes sur des sujets sérieux, d’enfermer dans des strophes une conception de l’âme, de la société, de la vie ? Ils ont peint l’âme, sans doute, mais

sous l'angle restreint de leurs expériences intimes, non dans ses éléments et ses instincts universels. Ils n’ont retracé de la vie que les effets, esquivant le mystère des causes. Or c’est ce mystère dont Beauregard est surtout hanté. Son livre s’intitule Les Forces, titre qui siérait aussi bien à l’œuvre d’un chimiste, et dénote clairement l'idéal poursuivi. Ceci le place, non au-dessus des autres, mais sûrement à part, et le laisse sans émule dans un domaine qui est bien à lui.

Sa philosophie, qu’est-elle ? Plutôt une attitude mentale qu’un système, sans doute, mais elle ne manque pourtant pas de cohérence et d’unité. Elle se révèle dès l’abord soucieuse de raison et peu férue de mysticisme. Elle craint le dogmatisme des affirmations et aime à se poser sur le terrain des faits; c’est une philosophie prudente et qui se méfie: autant dire qu’elle est sincère. Ses hypothèses ellesmêmes cherchent à s’appuyer de données scientifiques. Veut-elle, par exemple, déterminer la loi première qui régit notre activité morale, voici par quelle suite d’observations très fines elle procédera :

ALPHONSE EEAUREGARD

Je suis, les autres sont des ombres Que mon regard distrait nonchalamment dénombre, Comme on voit, à travers les vitres des wagons. Défiler les ruisseaux, les forêts, les maisons.

De tous les cris joyeux ou tristes, sur la route,

Ma pensée, absorbée à me servir, n’écoute Que ceux dont un écho sur moi retentira.

Que l'idée et les faits m’arrivent à pleins bras.

Je les démêle, ainsi qu’on fait un jeu de cartes.

Ce qui n’a rien pour moi n'est rien, et je l’écarte. Seul je sens la pensée arriver jusqu’à moi.

Seul je la sens agir, ainsi que seul je vois De la lampe à mes yeux un chemin de lumière. Dans le vallon commun, la montée ou l’ornière. M’accompagne le doigt de la vie, et par lui Seul je me sens visé, de même que me suit Le reflet de la lune à travers l’onde noire.

Et c’est la thèse de l’égoïsme, ressort ultime des motions vitales : thèse posée déjà par La Rochefoucauld et les « maximistes » du XVIIe siècle, reprise par la philosophie allemande et que Nietzsche a poussée à ses conséquences dernières. Elle est discutable comme toute thèse, mais ce qui nous importe, c’est qu’elle fournisse matière à des vers limpides et nullement tudesques, réunissant la précision, la sobriété scolastiques et la couleur des belles

images, souples comme un récit et exacts comme un théorème.

Voici une autre question abstruse: — l’influence de nos actes, même les moindres, sur un ensemble de causes innombrables dont le jeu réagira sur nous et les autres presque à l’infini. Ici encore la réponse est intéressante, et ce qui l’est autant c’est la façon dont elle se donne :

Nul acte n’est stérile, aucun geste n’est vain;

En d’ inconnus cerveaux il bout trop de levain

Que le moindre hasard délivre et précipite

Comme aux mains d’un enfant saute la dynamite.

Rien n’est vain: la pensée avec le mouvement

Jaillit de visions et de bruits d’un moment, etc.

Rien à discuter en ceci : c’est de la haute et belle vérité, exposée avec une impeccable méthode. C’est ainsi que M. Beauregard sait prêter de la vie à des formules de laboratoire et créer, pour en revêtir des abstractions, une langue à la fois didactique et pittoresque, pleine de la chaleur concentrée des mystères de

ame.

On aurait tort de croire, d’ailleurs, qu’il plane toujours sur ces cimes effilées : il n’y

ALPHONSE BEAURECARD

séjourne qu’en passant; mais s’il en redescend pour les spectacles du monde physique, il ramène encore avec lui sa chère Sagesse; et pendant que ses yeux admirent le reflet des couchants, la majesté des eaux vierges, ou que son cœur se prête au bercement de l’amour, elle lui souffle tout bas la version secrète des choses, le sens ésotérique des symboles. Rarement le monde extérieur l’intéresse pour luimême ; il faut qu’il en surprenne les dessous, et que la poésie des apparences lui en révèle une autre plus intime et plus cachée.

Le Saint-Laurent, pendant une nuit brumeuse, n’a pas seulement roulé ses flots dans une sorte de torpeur le long des quais laids et stupides ; il a rêvé, il s’est revu régnant sur les savanes préhistoriques et mirant le vert des forêts, et il regrette d’être enchaîné (Le Rêve du Fleuve). Les vieux canons rongés de rouille s’alignent sur le remport, épaves méprisées et inutiles; autour d’eux les bruits et les lueurs se croisent sans les émouvoir.

Mais quand la foudre gronde et que brille l’éclair,

Les prenant pour un feu qui réclame vengeance,

Les canons mutilés frémissent d’ impuissance.

La ville dévoile au poète, derrière ses façades banales, son âme, faite de nos souvenirs et de son passé :

Les pierres des maisons renferment des secrets; Au-dessus, au-dessous, la ville étend des rets Où, comme autant d’oiseaux, se prennent nos pensées, Et devant des maisons aux lignes redressées Où rien n’indique plus un toit qui s’écroula,

Rêveurs, nous exhumons parfois de la mémoire Des reliques d’amour, un bonheur, un déboire.

Et nous nous répétons encore: « C’était là. »

L’Iroquois d’Hébert, dominant de son socle la cohue d'esclaves que traîne le nouveau progrès, y voit dédaigneusement la vengeance de sa race :

Il est vengé. Plutôt qu’errer dans la montagne.

Libres, indépendants du travail odieux.

Après s’être emparés d’un pays giboyeux,

Ses vainqueurs en ont fait, pour eux-mêmes, un bagne.

Avec une précision digne d’un naturaliste, le poète nous décrit le flair mystérieux du chien et la supériorité de ses sens sur ceux de l’homme. Et il se demande

ALPHONSE BEAUREGARD

Si le chien n’est pas sur la terre,

Comme l’homme, tombé des deux,

Mais simplement d’autre manière.

L arbre lui-même le fait penser. La pièce, L Arbre Mort, est un petit chef-d’œuvre de suggestion mentale, de « moralité » à peine esquissée, à peine voulue, mais que l’esprit charmé voit surgir comme l’âme du tableau :

A le voir nu comme un marbre,

L’été, parmi d'autres arbres Verts et vigoureux,

On dirait que la nature L’a laissé sans sépulture Pour un crime affreux.

Plus tard, quand tombent les feuilles.

Quelquefois il les recueille Au bon gré du vent:

Supercherie enfantine Qui lui rend un peu la mine D’un arbre vivant.

L hiver est plus équitable;

Comme lui, le misérable,

Ses frères sont nus,

Et l'homme qui passe ignore Lequel sera chauve encore Le printemps venu.

Ce n'est nullement un apologue; et neanmoins derrière cet arbre vous découvrez l’injustice du sort, la tromperie des apparences, l’égalité des êtres dans le malheur, tout un second poème enclos dans le premier, inconsciemment peut-être, mais qui s’y trouve parce que l’auteur voit toujours à la fois par les yeux et par la pensée.

Cette philosophie ne serait pas bien profonde si elle n’était un peu ironique et désenchantée. M. Beauregard n’a rien de maladif dans son pessimisme, mais il n’est pas non plus aveugle ou crédule. Il a gardé l’enthousiasme, mais en stoïque, malgré la vie, pour les rêves même qu’elle détruit et les biens qu’elle refuse. Il veut bien être ému, mais il craint pourtant d’être dupe. Dans sa jolie pièce : Patinage, après avoir lestement décrit l’ivresse de glisser au gré du caprice et ses sensations légères et joyeuses, il ajoute comme par un retour moqueur sur lui-même :

Voici le dernier son des cuivres ;

Sans aucun doute je fus ivre A peu de frais.

ALPHONSE BEAUREGARD

Eh bien ! toute la vie est pour lui comme ce patinage. Passe pour tournoyer avec elle, mais sans oublier la futilité, la puérilité de tant de mouvement sans but.

De là son attitude détachée et défiante envers le sentiment, envers l’amour. L’amour, selon lui, n’est qu’une « force » parmi les autres : il n a de place dans l ame qu’autant qu’il suscite et avive ses activités. Ce n’est pas 1 extase qui immobilise, c’est l’énergie que l’on dirige et que l’on dresse.

Je suis l amour. Je porte au front une auréole

Pareille au nimbe d’or des anges et des saints.

Je marche, et sur mes pas enchantés les desseins

D’où s’élance la vie inscrutable et superbe

Naissent, comme au soleil du printemps les brins d’herbe.

Quant à l’autre amour, il le faut ignorer et exclure.

L’amour est un facteur de vie et non un but.

D’autres ambitions hautaines et constantes

Aux fortes volontés demandent leur tribut;

Agis, et laisse là les chimères tentantes.

Oui, il voudrait que ce fût ainsi. Mais

comme nous tous, on le voit bien, il a subi l’amour et il en a souffert. Ce stoïcisme ne serait-il que la réaction hautaine d’un cœur déçu et blessé ? Il lui inspire, en tout cas, des pièces d’une très plaintive mélancolie, d’autres d’un sentiment presque tendre, mêlées à quelques-unes où le dédain est trop tranquille pour être entièrement pris au mot. Ne croyons pas que ce sage soit insensible, même s’il quintessencie un peu. Je ne connais pas de chanson plus sentimentale et plus fraîche que celle qui commence ainsi :

Elle et moi, tout en blanc, cheveux à l’air, bras nus. C’est peut-être le sport ardemment soutenu Qui nous fit rechercher à cet endroit de l’ombre,

Ou c’est quelque savant et mystérieux nombre Qui, dans le mois de juin, le plus vert de l’été,

Attire l’un vers l’autre avec dextérité Ceux dont l’âme est aussi dans sa fraîche abondance ; Ou simplement encor, par ce temps de vacances, Nous nous étions trouvés ensemble dans ce lieu Parce que, né poète et bon, le Richelieu,

Donnant un coup de faulx à travers les érables, Laissa, pour que ses bords devinssent désirables, Fleurir des églantiers parmi le foin d’odeur.

(Elle et Moi.)

ALPHONSE BEAUREGARD

Ce qui est vrai, c’est que M. Beauregard a bien perçu la brièveté des attaches humaines, leur inconstance, leurs déceptions amères, et qu’il s’en garde comme il peut, ainsi qu’on fuit une cause de douleur. Avec une ironie latente il dit l’histoire de l’amante en sanglots, broyée par la mort de son poète, et qu’un autre poète cherche à consoler. Qu’on la laisse pleurer aujourd’hui, mais demain qu’on revienne à la même heure. Il sait la fadeur des baisers où ne tressaille plus l’ardeur de la passion morte :

Tantôt, quand cette enfant me présentait ses lèvres,

Je n’ai pas ressenti de trouble ni de fièvre,

Mais j’ai feint d’en avoir, cherchant à me griser; Caresse à fleur de peau, inutile baiser.

Aussi s’efforce-t-il à ne trouver dans l’amour qu’un épanchement gracieux et sobre, une excitation douce, pareille à celle que donne la liqueur sucrée que l’on déguste à petits verres. C’est ce qu’il exprime notamment dans une Invitation à la Valse moins romantique que celle de Weber, où se trouve même un mot brutal qu’on dirait échappé de Zola :

Le rythme séducteur nous appelle : venez Lui répondre en mes bras, jeune fille inconnue. Valsons légèrement , de tous côtés cernés,

Et qu’en nous la clameur des besoins s atténue.

C’est philosophique si l’on veut (à moins de prétendre que la valse grossira la clameur au lieu de l’apaiser), mais en tout cas il y a là dedans bien moins de poésie que de prose, et pour une fois la psychologie a versé dans le cynisme. Heureusement la pièce se poursuit plus délicate et nous donne mieux, je pense, la vraie théorie sentimentale de l’auteur :

Pendant que nous serons ensemble, je ne veux Ni sonder vos secrets ni dévoiler mon âme.

Mais simplement pencher mon front sur vos cheveux, Tourner dans un remous de lumière et de femmes.

Nos corps souples créeront un élégant dessin ;

Vous aurez cette joie où le désir subsiste,

Et moi, qui sentirai sur mon cœur votre sein.

Je ferai, nonchalant, des rêves doux et tristes.

Je me tairai. Le charme éventé peut mourir.

Sans vous connaître mieux après qu’avant la danse, Je vous dirai: Merci. Je n’ai d’autre exigence Que peupler mon sommeil d’aimables souvenirs.

ALPHONSE BEAUREGARD

C’est le flirt érige en système, mais avec un apppareil raisonneur et une conscience de luimême qui le distinguent fort de la variété commune.

J’ai dit que M. Beauregard avait des aperçus de justice sociale et semblait attiré par les questions brûlantes de l'heure. C’est souvent le refuge de ceux que leur idéal intime a trahis. Ses idées sociales sont éparses dans son livre et ne sont guère qu’incidemment touchées, mais elles paraissent empreintes du culte de la dignité et de l’égalité humaines. Dans un poème fortement teinté où la pitié transparaît sous l’impassibilité voulue, il nous présente l’Epave, le gueux lamentable et honni, paria de la nature autant que des hommes. Ailleurs c’est une scène symbolique, le terrassier éclaboussé par l’auto qui lui jette, avec de la boue, son luxe insolent à la figure.

Comme un juste accusé l'homme se lève droit, Accentuant du poing le juron qu’il marmonne,

Et suit d’un œil mauvais, si longtemps qu’il le voit, T out ce faste, et son pic violemment résonne.

Ce pic qui retombe est plein de choses et

fait songer. Le poète est ici le Dates qui scrute les signes et lit les effets dans les causes. Le sport même lui révèle des aspects sociaux et, ce qui est bien de notre pays, lui représente la lutte obstinée des nationalités rivales :

T ous les dieux surgissent face à face,

Et sur les durs gradins et sur le champ rasé Flotte l’âcre senteur d’une haine de race.

On voit maintenant se dessiner, bien nettes et pas du tout banales, la physionomie et les tendances de M. Beauregard. Et quoi qu’on pense de celles-ci, elles portent la marque d'un talent libre et ferme, qui cherche la vérité dans l’art, rebelle aux illusions et cruel aux déguisements, à la vision un peu attristée, parfois sceptique, mais dont le pessimisme même reste courageux et n’est qu’une forme de la raison.

Cela étant, comment a-t-on bien pu écrire que notre poète « se plait surtout à faire vibrer les notes délicatement sentimentales ou doucement mélancoliques»; — que «la petite fleur bleue, toujours vivace, a ses préférences »; — que, « frère des romantiques, il est surtout poète par ce genre de sensibilité qui s’émeut

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à la caresse du monde extérieur », etc. ? La petite fleur bleue, ah bien oui ! Ne dirait-on pas que Beauregard procède d’Anaïs Ségalas ? C’est méconnaître absolument, je crois, l’essence même de cet art; — et ce n’est qu’un exemple de cette critique, trop commune chez nous, qui, sans chercher à pénétrer une œuvre, la juge par à peu près, à la fortune du mot, et avec des formules toutes faites.

Je me suis attardé aux idées de M. Beauregard: c’est qu’elles tiennent grande place dans son livre; mais en semant les citations j'avais l’arrière-dessein de faire voir en même temps de quelle forme il pare sa pensée. Avez-vous remarqué comme ces extraits sont d’une langue pure et souple, comme l’image y est choisie, le mot juste, quel souffle subtil ou puissant y circule ? Je n’oublie pas que dans une œuvre poétique c’est la poésie qui compte, et qu’un grand dialecticien pourrait faire des vers monstrueux; mais M. Beauregard nous a déjà rassurés là-dessus. En dehors même de ce qu’il prêche, son art vaudrait encore par sa beauté

plastique, par son inspiration, sa précision et sa richesse.

J’admets que chez lui la forme, n’étant pas cherchée pour elle-même, ne s’impose pas au premier plan, qu’elle ne surprend pas l’attention tout d’abord, qu’elle n’a pas tous les scintillements, tous les flamboiements, toutes les coruscations ruisselantes qu’elle revêt, par exemple, chez M. René Chopin. Il lui suffit de l’éclat plus discret qui convient aux choses qu’elle exprime. A défaut des brillantes audaces, elle cherche la diction concise, l’image à la fois neuve et adéquate, la hardiesse que le mot tire de l’objet, et le symbolisme qui naît de rapports clairement perçus. Même avec ce bon sens, elle a l’envolée, elle a le rêve. A qui en douterait, il faudrait rappeler des peintures de mots comme celles-ci :

Il s’efface déjà, le quai silencieux.

Et ses lumières d’or demeurent suspendues Comme un prolongement solennel des adieux . . .

La carène, le pont, les mâts, sont une enclume Que le piston, fou de chaleur, frappe à grands coups. Comme pour se venger du mal qui le consume.

ALPHONSE BEAUREGARD

Ou cet autre, plaignant la terre qui regrette la fuite de l’été:

Amante qui chassa l’amant par lassitude,

Et souffre, tant qu’un autre amour n’est pas venu.

Mais ce sont des pièces entières qu’il faudrait relire: par exemple, L’Ame Constante ou Le Passé, deux merveilles d’émotion poétique et de maîtrise verbale. Les derniers vers de ce Passé, évoquant la majesté des souvenirs en face de celle des vagues et de la nuit, ébranlent quelque part des cloches magiques et font passer dans l’âme comme un frisson sacré:

Veux-tu que nous allions reposer nos pensées Dans l’ombre qui sera bientôt comme un velours ?

Nous causerons de nos projets, de choses vaines,

De l’avenir, jongleur qu’on dirait les mS ns pleines, Mais non pas du passé, c’est terrain défendu.

Le passé surgira de la nuit et des houles,

Et parlera si fort, qu’au retour vers les foules Nous resterons muets de l’avoir entendu.

Plus pénétrante encore est la donnée de L’Ame Constante. L’auteur assume que les

grands amours ne meurent pas. Les héroïnes que l'amour marqua un jour d’un sceau fatidique et funeste, Sapho, Marguerite, Juliette, Phèdre, Cléopâtre, se réincarnent sans cesse dans l’art qui les recrée pour nous. Ce sont elles qui reviennent sourire ou pleurer quand se lève la toile des tragédies ou que chante la symphonie des beaux chœurs. Partout leurs âmes nous attendent pour nous redire leur insatiable tourment et nous instiller leurs langueurs. Et nous leur répondons, reconnaissant en elles nos propres passions, nos propres élans:

Mortes, sachez qu’en nous votre âme se réflète,

Si bien que vos désirs, splendidement humains,

L angoisse de vos yeux, la moiteur de vos mains,

Nous plongent dans la même extase inquiétante Que donne l eau profonde, étendue et mouvante Tentante comme vous pour qui cherche un hasard, Caressante et fantasque, et maîtresse de l’art.

L’eau saisit à pleins bras notre chair nue et tendre,

Et nous sentons que la nature veut nous prendre 1 nf iniment plus près d elle que tous les jours ; Proches à se tromper et croire qu alentour C est le sang de la terre au lieu de l’eau qui gronde.

ALPHONSE BEAUREGARD

Et vous nous immergez dans tout l'amour du monde.

Et cette communion fervente, presque panthéiste, avec la nature, cette acuité de sympathie humaine, se moulant dans ces rares et fortes images, c’est là, en dépit de quelque pronom ambigu, de quelque tournure douteuse, c'est là de la grande poésie, de celle que Musset eût aimée.

Il y a un art moindre, mais très habile, dans certains paysages comme La Brume, certaines fantaisies légères comme L’Eternel Féminin, et meme dans ces Sonnets Impressionnistes, dont quelques-uns valent mieux que de simples pastiches. J’admire encore, pour sa dissection savante du cœur et sa versification adroite, l’étude de mœurs intimes intitulée : Les Anciens Amis. L’auteur retrouve ici la psychologie sur sa route, mais il la prend cette fois par le menu, et avec une finesse d’analyse ombrée de mélancolie. Nous suivons pas à pas les progrès de l’oubli, de l’indifférence, dans les cœurs que l’absence a désunis, jusqu’à ce que, se retrouvant, ils se sentent devenus étrangers:

Une carte bientôt arrive: on correspond.

Les lettres sont d'abord d'un aimable abandon,

Puis gagnent par degrés une fade tournure.

Graduellement on les espace, à mesure

Que baisse le niveau des souvenirs communs

Et que les jours d’antan donnent moins de parfums.

Un jour, l’ami revient, réjoui, la voix claire ;

On croyait se revoir ainsi qu’à V ordinaire.

Avoir besoin d’un mois pour tout se raconter.

Erreur, on a vécu chacun de son côté.

La pensée a changé, les buts nouveaux s’ignorent.

Hors le passé par quoi l'on se rejoint encore

A se dire on a peu, beaucoup à se cacher . . .

De désespoir on se rejette sur des camaraderies de surface qui trompent l’ennui un moment sans remplir ni reposer l’âme. Alors, conclut le poète, un peu inconséquent avec lui-même (mais la logique de l’instinct finit toujours par l’emporter sur celle des thèses) :

Alors, le cœur, voyant l'avenir désolé,

Sent un vide que seul l'amour pourra combler.

Comme analogie, ce n’est plus Musset, c’est Coppée: un Coppée moins naïf peut-être, et que la vie, au lieu de le gagner à la « bonne souffrance », aurait blasé et désabusé. Mais

ALPHONSE BEAUREGARD

c est bien le ton familier, 1 habileté technique du maître, sa joie à désarticuler le « grand niais d’alexandrin » avec le résultat de le dégourdir et de l'assouplir.

Ceci m’amène à dire que la facture de M. Beauregard est généralement classique, sauf pourtant sur un point. Il fait rimer le singulier avec le pluriel; il le fait constamment, avec une sorte d’ostentation. Et sans doute cette licence unique et inusitée tranche un peu crûment sur sa régularité d’habitudes: je n’en suis pas, malgré tout, scandalisé outre mesure. S il est permis aux néo-rhapsodes de bouleverser de fond en comble l’ancienne métrique (ils apparient « calme » avec « larme »), pourquoi ceux qui se piquent encore de la respecter ne pourraient-ils au moins l’élargir un peu, la libérer de certaines superstitions puériles ? La rime pour l’œil est de celles-ci, quelque forme qu elle revête. Elle eut sa raison d’être dans l’ancienne langue, au temps où les consonnes finales se faisaient sentir; elle paraît n’être plus qu’une entrave inutile à la pensée. Le commun des poètes trouvera bien hardi ce réformateur, et souhaitera qu’il réussisse. Il

est de ces révolutions qu’on n’oserait tenter soi-même, mais qu’on aime assez voir faire par les autres.

J’ai assez loué M. Beauregard pour pouvoir en dire à présent un peu de mal. Je ne crois pas que toutes les parties de son livre aient la même valeur. Ce fut une œuvre de début: il a dû s’y glisser des ébauches d'apprentissage qu’on n’a pas eu la force d’écarter et qui n’atteignent pas à la science et à la maturité complètes. Je ne fais pas grand cas de ce rien léger, Peut-on dire, de cet essai plus ambitieux, L’Effort Vital. Mots et Choses pourrait être gentil dans un recueil de chansonnettes. Dans La Sécheresse, l’auteur le prend sur un ton un peu haut avec le soleil pour lui reprocher la soif dont il accable la terre. Cela sent un peu la révolte inutile et la colère qui fronce le sourcil. J’aime mieux « Midi, roi des étés » et son fatalisme tranquille. Il est quelques autres morceaux où l’on souhaiterait plus de trait, une orchestration

ALPHONSE BEAUREGARD

mieux soutenue vers une finale imprévue et neuve.

Même dans ses meilleures pièces, l’auteur a cédé au péché mignon de nos écrivains : la paresse. J entends qu’il n’a pas toujours ce culte de la perfection absolue qui peut laisser dans une œuvre des fautes, mais non pas des négligences. Il n’a presque aucune page où quelque vers ne clame: «Je suis ici par tolérance, parce qu’on s’est lassé de chercher. » Or ce vers mal venu ne tue pas le poème, sans doute: il le défigure pourtant, comme une mèche dérangée dans une belle coiffure. L’artiste a le devoir de faire de son mieux, quoi qu'il en coûte. Il n’y a pas d’excuse, en vers, pour le mètre sciemment faible, l’adjectif franchement banal, la cheville qui s’étale à ciel ouvert.

Dans les belles strophes de L’Ame Constante, nous ne devrions pas lire cette ligne :

Pourtant, comment juger des choses sans balance ?

qui non seulement est quelconque, mais obscure, et qu’on a peine à rattacher aux clauses voisines.

Les Trois Forces sont d’une facture large et habile : elles gémissent d’autant plus de contenir ce gauche distique :

Je suis la vanité, le plaisir, l’égoïsme,

Le plus haut idéal du matérialisme.

La ballade-préface est spirituelle et alerte, mais l’envoi se clôt sur un mot éhonté de remplissage :

Lecteur, quel que soit ton arrêt Sur ma verve ou ma poétique.

Ne t’en fais pas un doux secret.

Et je soutiens encore que, pour élaguer ce seul mot, l’auteur eût dû, au besoin, peiner dix ans et mourir à la tâche.

Un peu de laisser-aller, de répugnance à l’effort, c’est donc le défaut de la cuirasse. Quelquefois même, quoique rarement, l’imprécision atteint la pensée et l’image :

Les trois marins, autour du fanal qui tremblote,

Effleurés par le gouffre évocateur d’effroi,

Se laisser pénétrer du néant de leur moi.

Voilà des matelots bien subtils, et qui parlent comme Hegel. Il est tel autre adverbe qui affaiblit son vocable au lieu de le corser :

ALPHONSE BEAUREGARD

Le Saint-Laurent, mordu par les souffles d’automne, S exaspère. Partout sur le fleuve dément L’âme des bois brûlés flotte languissamment.

Le dernier vers est harmonieux, mais, à y regarder de près, illogique. Si le fleuve est dément, l’âme des bois devrait être agitée et tourmentée aussi.

Mais ne glissons pas dans la minutie. Il est évident que M. Beauregard, dans ce premier livre, na pas donné toute sa mesure. Les qualités grandes et fortes qu’il y révèle, et sur lesquelles j’insiste surtout, nous promettent d’autres œuvres où la pensée aussi élevée s’exprimera en signes impeccables, où l’inspiration aussi délicate se complétera de labeur et de patience.

En attendant, il reste chez nous l’explorateur isolé d’une certaine région de l’art, l’unique fidèle d’une certaine forme de la beauté. Sa tentative est une réponse à ce provincialisme à outrance dans lequel on voudrait nous emprisonner. Il a repris les grands problèmes qui de tout temps ont inquiété l’âme humaine, les grandes illusions qui l’ont bercée, et a trouvé pour les redire des phrases

suffisamment nouvelles. Il a prouvé qu’un Canadien, aussi bien qu’un autre, pouvait, dans un français de France, s’attaquer aux idées générales, captiver l’harmonie secrète des choses, ausculter et noter les pulsations intimes du cœur. Par là, et sans préjudice au mérite de ses devanciers, il nous fait bien mesurer tout le chemin parcouru par notre poésie depuis Crémazie et Fréchette.

PAUL MORIN

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