‹ Poètes de l'Amerique françaiseChapitre 3 sur 16 · POÈMES DE CENDRE ET D’OR · texte numérisé non relu

POÈMES DE CENDRE ET D’OR

Des vers d’inspiration choisie, de facture affinée, de timbres curieux et multiples; — une rêverie qui passe du tourment à la paix, de la contemplation au rire, de l’enthousiasme à un détachement presque cynique; — une grâce tantôt hellénique dans scs gestes mesurés et sobres, tantôt gauloise et même gamine dans de lestes acrobaties; — une langue extrêmement dextre et souple, qui voudrait épuiser toutes les formes de l’expression, s’assimiler toute la saveur changeante des mots, et qui pourtant, par une discrétion native, reste prudente, presque académique, et n’ose rien qu’à bon escient; — de la philosophie, de la tristesse, de la sympathie, de l’envol, ce qui finalement injecte la poésie sous la rime et lui insuffle une âme vivante ; — je crois bien trouver tout cela dans les Poèmes de Cendre et d’Or. Et c’est pour moi une œuvre intéres-

santé, habile, comme écrite par un professeur expert sous la dictée d’un rêveur subtil.

Je goûte pour leur sentiment vrai, pour leur mélancolie avouée, pour leur belle forme régulière, ces poèmes où l’auteur revit les souvenirs d’années errantes, les visions d’Italie, de France ou de Grèce, qui le soulevèrent, on le sent, d’une émotion chaude et directe. Il Pleut, C'est le Petit Matin, Harmonie pour un Soir Dauphinois, Harmonie pour un Soir Grec, Le Berceau, valent à la fois par l'intensité de l’évocation et la ligne pure de l’image. Notre poète retrouve ici, en même temps que les rythmes romantiques (le quatrain, par exemple, où l’alexandrin fait la paire avec l’octosyllabe), quelque chose de l’inquiétude et des élans d’Olympio. Ce sont les pièces peut-être où il a mis le plus de son âme et le moins de soucis livresques. Les mots n’y sont que des symboles disparaissant sous les choses exprimées.

Et je rêve aux jardins Ypsilanti,

Où les bouvreuils, frêles flûtes de jade,

Mêlaient leur voix au Bosphore alenti,

Et des rires venaient de l’ambassade . . .

PAUL MORIN

Mais je songe surtout au Luxembourg Où j’écoutais sa voix, française et fine,

Me murmurer, dans l’or mourant du jour,

La tristesse ardente de Jean Racine . . .

La brise tiède joue avec les cerisiers Comme une main sur une harpe. Des rosiers.

Plus ingénus que l’œil d’une petite fille,

Haussent leur tête blanche au-dessus d’une grille. Les volets verts d’une humble et joyeuse maison S’ entr’ ouvrent, et j’entends jaillir une chanson Si fraîche, si jeune . . .

Ah ! mon pauvre cœur nomade,

Sois satisfait du lac, des jardins et des bois.

Des toits d’ardoise bleue où courent des fumées.

Des aurores d’argent que tu as tant aimées . . .

C’est l’impression cueillie à l’arbre, la sensation de premier choc, et cela touche comme tout ce qui est sincère. Ailleurs le vers est plus impersonnel et alors moins naïf. Le mot y joue un rôle plus net et s’y déploie pour sa beauté propre. Paul Morin est, quand il s y met, un artiste en syllabes, ayant le sens des combinaisons rares et des sonorités brillantes, adroit à fignoler une strophe comme on cisèle un chapiteau ( Crépuscule , La Mer). Plus

rarement il peut atteindre à des pensées fortes et hautaines, comme dans La Récompense et Le Dernier Travail d’ Hercule :

. . . Après

avoir conquis les pommes d’or au Jardin, frais et mystérieux et clair, des Hespêrides,

Je sais que je regretterai les monts arides et les sables, lointains et tragiques, d’ Atlas.

Car, mes muscles tendus et mes poignets si las, l’heure effroyable où vous portiez le ciel vous hante de son inexplicablement douce épouvante !

Ah ! sentir la divine angoisse, de nouveau, vertigineuse, faire éclater mon cerveau, et qu une fois encor mon coeur puisse connaître le désespoir humain de mourir et de naître, la tâche impitoyable aux flancs d’un astre éteint, et le fardeau du monde, et le mortel destin ! . . .

Mais où il se retrouve chez lui et s'épanche bien au naturel, c est dans des fantaisies ingambes, des croquis indisciplinés, de prestigieuses gazettes, où s’ébattent de l’esprit, de la gaieté, de la grâce, en costume opulent et bariolé. Tel le charmant prologue intitulé Réveil, ou la bonne scie d’école dénommée Stéphanie, ou le Dialogue du banquier et du bachelier. Telle surtout La Revanche du Paon,

PAUL MORIN

grande pièce di bravuva qui instruit, à renfort d’érudition mondiale, et projette en vocables multicolores l’apothéose de l’oiseau sacré :

Depuis le premier oeuf de paonne, que saisit Dans quelque vert ravin de Chine La première fureteuse main enfantine,

Jusqu’aux paons que l’on voit sur les bijoux qu'exhibe Au Petit-Palais Paul Iribe,

Depuis le paon de Lancelot du Lac, couvert De feuilles d’or, depuis le paon au bec ouvert Du heaume des Montmorency,

Et depuis l’iris de son plumage ( 6 Voltaire!)

Aux paons blancs de Moutilz-les-Tours et de Madère Qu’on voit perchés sur des tombeaux,

Je suis le plus puissant toujours, et le plus beau !

La diction de cette poésie est toujours distinguée, fluente et discrète en ses aventures. Dans les sauts périlleux qu’elle tente elle retombe toujours sur ses pieds. Sa hardiesse est celle du linguiste se jouant aux passes difficiles plutôt que de l’aède emporté par son afflatus. Le vers dit la pensée en mesures musicales et justes : il connaît rarement de ces bonds sauvages qui étonnent chez les primitifs. Les images y sont choisies plutôt que rares,

lumineuses plutôt qu’éclatantes. A cette facture experte on peut seulement reprocher quelques accumulations d'épithètes dénotant l’embarras de remplir le vers :

Souviens-toi que ce calme et paisible hameau Est la source claire et profonde

Du sang latin tumultueux, hautain et beau,

Qui dans ton cœur murmure et gronde . . .

Soyez les chœurs furtifs et Y innombrable orchestre

Du simple, délicat et mol automne alpestre.

Petite ville, plus charmante qu’un hameau.

Dont le nom si français, si sonore, si beau . . .

E n cèdre allongera jusqu’à ma porte ouverte

Son feuillage verni, touffu, sombre, odorant ....

L on peut, je pense, poser en règle que, s’il y a plus de deux adjectifs dans un vers, les autres sont sûrement des chevilles. Mais vous îemarquerez que ces chevilles même ne vous crèvent pas l’œil et savent garder une certaine tenue.

L’élégance, en somme, même dans la force ou le caprice; une tendresse délicate sans être brûlante; un accent toujours pur dans ses

PAUL MORIN

intonations diverses; une harmonie à la fois caressante et ordonnée: c'est bien le caractère de la poésie de Paul Morin.

Il est d’ailleurs, comme René Chopin, si exclusivement français d’esprit et d’allures qu’on hésite presque à le classer parmi nos poètes du crû, et j’avoue que, si tous lui ressemblaient, cela me ferait presque douter de l’existence d’une «littérature canadienne»; du moins, nous n’aurions certes pas de littérature nationale. Mais sans doute, à mesure que nos relations avec la France se resserreront, que notre idiome s’épurera, se fondra davantage avec la langue-mère, il nous faudra nous résigner (?) à ne plus trouver de contraste entre nos écrivains et ceux de la Revue de Paris. Notre poésie pourra rester canadienne d’âme, elle ne le sera plus de langage et parlera définitivement le « français moderne ». Seulement, il faut l’avouer, la poésie de Paul Morin n’est pas canadienne du tout.

Ce n’est pas que je l'en blâme: je suis pour la liberté absolue de l’inspiration. La vraie lacune que je lui trouve, c’est plutôt certain manque d’empreinte personnelle, un défaut

d’unité dans la forme et dans la couleur. On sent l’auteur qui a trop lu et qui a dispersé sa propre personnalité dans des réminisccences sans nombre. Il y a bien dans ce livre une douzaine de styles différents qui se côtoient d'une pièce à l’autre et qu’on dirait l'effet d’une collaboration plutôt que le jet d’une seule plume/ Il y a des pièces purement classiques qui nous ramènent à André Chénier et à Lamartine. D’autres sonnent les légères clochettes de Banville et de Théophile Gautier. Il y a des sonnets hiératiques du parnassisme le plus pur; — • des tours de force de rythme et de vocabulaire qui ressuscitent Rostand; — puis diverses variétés de vers libres, depuis celui d’Henri de Régnier jusqu’à celui de Paul Fort. On trouve même un essai de sonnet archaïque: De toutes ces beautez; et, ma foi, ce « los » mignard et sensuel est absolument seizième siècle et Joachim du Bellay eût voulu l’écrire. Bien plus, l’auteur s’exerce à interpréter la poésie de Kiang-Kang-Hu, et, au moins du dehors, ces éventails me paraissent chinois dans la perfection. Chaque pièce garde bien son caractère dans un style ou dans l’autre, on est même

PAUL MORIN

étonné de tant de souplesse dans l'adaptation: mais où est 1 unité totale ? — l’unité qui vient de la force et de la concentration autour de soimême — qui ne permet à aucune influence d’empiéter, de trop déteindre, qui crée à l’écrivain un ego défini et incommunicable ? Evidemment, Paul Morin est si à l’aise dans tous les styles qu’il néglige presque d’en avoir un à lui, et son œuvre possède à la fois la maîtrise et la faiblesse de ressembler à une anthologie.

Cela revient à dire qu’il est trop érudit, trop intelligent, trop fort en versification. Connaissant à fond les procédés, les trucs d’écoles, il s’abandonne au jeu difficile et piquant de les essayer tous. Moins un professionnel qui se crée une méthode et s’y enferme, qu’un dilettante, un virtuose aux habiletés multiples.

Il y a un mot typique de Jules Lemaître sur Victor Hugo. Signalant les bévues énormes où s’enferre le « père des rimeurs » chaque fois qu’il s’aventure dans la philosophie ou l’histoire, le malin critique ajoutait: « Un homme qui dit de telles bêtises peut avoir du génie, mais soyez sûrs qu’il n’a que cela. » Eh bien! chez Paul Morin, c’est tout le contraire. Il a

un talent poétique superbe et il n’a pas que cela. Il possède au surplus du fond, du goût, des connaissances, de l’étendue, du discernement, de l’équilibre ... et c’est peut-être un peu ce qui l’empêche d’avoir du génie.

Mais nul n’est tenu au génie, et c’est beaucoup qu’une puissance d’expression éclectique et brillante, qu’une voix juste, nuancée, chaleureuse, capable d’aborder toutes les gammes de l’art. Il est loisible à Paul Morin d’endosser plusieurs personnages s’il ne leur emprunte que l’habit et ne leur sacrifie nullement son être. C’est précisément ce qu’il fait, et c’est ainsi qu’il sauve son œuvre et la garde, malgré tout, originale et vivante. Ce qu’il module, c’est bien sa pensée, sa fantaisie, l’impression du monde sur ses sens, et cela, même lorsqu’il prend ses chalumeaux à droite et à gauche. Puis, en cherchant, on trouverait bien telles chansons intimes dont la musique comme les paroles sont exclusivement de lui; un profil exquis comme Ginty; un soupir profond comme La Course ; un tragique appel comme L’Attente; un fin et délicat tableau comme La Rose au Jardin.

PAUL MORIN

En somme, ce qu écrit Paul Morin, n’est-ce pas aussi franc, aussi achevé, que ce que produisent les mieux regardés des poètes de France en cette période d’après-guerre ? C’est bien assez, je pense, pour l’accueillir de bonne grâce, le féliciter même, et ne pas lui chercher chicane.

MLLE BLANCHE LAMONTAGNE

Page 1