‹ Poètes de l'Amerique françaiseChapitre 4 sur 16 · LA VIEILLE MAISON · texte numérisé non relu

LA VIEILLE MAISON

J'ai un ami qui peine comme moi dans la critique, mais bien plus méchant que je ne le suis. C’est un de ces critiques férocement exacts à qui rien n’échappe, qui guettent les fautes avec une sorte d’obsession féline, qui ne pardonnent jamais une injure faite à l’art et n’ont de pitié pour aucune faiblesse. Je le rencontrai l’autre jour ayant à la main La Vieille Maison, et je vis à son air maussade qu’il ne l’avait pas goûtée. Il m’en dit un tas de choses brutales qu’on pourrait résumer ainsi:

« Voici un volume qui a du talent, une certaine facture, pas mal d’intentions poétiques, mais qui malgré cela reste inférieur parce qu’il n’est pas travaillé, pas fini. Il lui manque la conception une et forte qui resserre l’idée en un tout compact, la précision et la concision qui marquent la conquête du mot. Il a quelque chose de lâche, de flou, d’épar-

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pillé, de confus. C’est un salon où les bibelots sont assez jolis, mais traînent par terre à 1 aventure. L’auteur a voulu trop dire, trop enserrer dans ses menus cadres. Ces pièces sont étouffées de choses qui se mêlent sans ordre et sans plan. Description, sentiment, famille, religion, patriotisme, chaque morceau veut être un traité complet. Comme expression, c’est souvent fort bien, mais sans rien d’achevé, de définitif. A la fois rudimentaire et livresque, pas assez « malin » et pas assez naïf. Et puis, les négligences de forme ! les mètres irréguliers sans excuse, les strophes hâtives, les mots placés comme à la loterie î La « facilité » étendant sur le tout une certaine saveur uniforme ! Intéressant quand même, et méritoire, mais, avec de fortes qualités, manquant de la qualité maîtresse qui en ferait une œuvre d’art. »

Ce verdict rageur ne me surprit pas de la part d’un misanthrope, qui de plus ne croit pas à 1 art féminin. C’eût été peine perdue que de discuter: ce que j’eusse pu répondre, et ce que j’eusse admis peut-être, j’aime mieux le dire ici à tête reposée.

Mlle Blanche Lamontagne n’est peut-être pas artiste dans tous les sens ultras du mot. Sa poésie n’est peut-être pas le tissu raffiné, la bijouterie savante qu’on pare surtout de ce nom; — mais de là à méconnaître la vocation poétique de son âme, les éléments essentiels de beauté que renferme son œuvre, il y a loin. Avouons qu’ après tant de siècles littéraires nous sommes devenus bien blasés. Les mots ont été dits et redits de tant de façons qu’il nous les faut maintenant tordus en gestes impossibles, apprêtés à des sauces inouies. L’art simple, croissant comme l’herbe des prés, coulant à la façon des sources; l’art direct, exprimant les êtres par leurs symboles les plus immédiats et les plus clairs, nous semble enfantin et primitif. Nous aimons encore Mignonne, allons voir si la rose chez Ronsard; nous ne le supporterions pas chez Rostand. Il faut pourtant se dire qu’il y a une poésie des choses toujours vraie, toujours vivante, en dépit des modes passagères; — et quiconque arrive à la saisir et à la fixer est vraiment poète. Mlle Lamontagne relève de cette poésie fondamentale et profonde. Pour comprendre avec quelle

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force elle en a entendu l’appel, rappelons-nous que cette jeune fille est née aux Escoumains, dans un coin reculé de nos campagnes, où survivent toutes les traditions de foi, d’honneur et d agriculture de nos pères, mais très peu des traditions de la littérature française; qu’elle a reçu 1 éducation commune que donnent nos couvents, où les théories de l’abbé Sylvain dominent de haut celles de Verlaine; que rien, dans les dehors de sa vie comme dans son entourage, ne la prédisposait a la poesie. C’est donc par une intuition native, par un attrait inné et intime, par une sorte de révélation personnelle, qu’elle a découvert la Beauté des choses et senti 1 impulsion de devenir une de ses voix. Etre poète aux Escoumains, c’est l’être par une vocation certaine et, comme disait Renan, par un décret nominatif. Dans ce milieu calme et uni, entourée des visions tranquilles du golfe, des champs et des bois, émue des seules joies et des seules tragédies de la famille, son âme s’est pénétrée des deux grandes forces qui constituent notre patrie canadienne; la nature et le foyer. Telle est la source parfaitement limpide de son inspi-

ration. Les falaises raides de Gaspé, les voiles glissant sur ce fleuve qui est une mer, le roulis caressant ou la colère soudaine des vagues, la paix des prairies peuplées de vaches sereines, le triomphe des moissons entassées dans les granges, voilà ce qu elle aime et glorifie. Mais surtout la « Maison », la maison blanche au pignon aigu, aux volets verts, aux solives enfumées, où travaillent, luttent, jouissent, souffrent et se reposent des êtres vivants, les siens; la maison où sont morts les ancêtres, et que leur présence invisible emplit encore et solennise. Et dans la maison, chaque meuble, chaque instrument des rites domestiques, mais d’abord le berceau, le « ber », symbole de la perpétuité de la race, de l’espoir obstiné de nos âmes françaises.

Autour de ces entités inspiratrices naissent des sentiments qui leur sont sympathiques et fraternels: l’élan vers Dieu, l’attente courageuse de ceux qui espèrent, l’attachement au sol, la communion avec ses énergies, la tendresse pour tout ce qu’enclôt le cercle familial, la religion des aïeux, la joie simple et saine de la vie, l’amour aussi, l’amour paisible et

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fidèle des humbles. Il n’est pas un vers de Mlle Lamontagne qui ne soit ému de ces souffles et qui n en tire une dignité, une élévation constantes. La vieille maison, c’est la chapelle où tous ces cultes se réunissent et joignent leur cantique. Et sans doute cette poésie n’a rien de commun avec celle de Jean Moréas, mais c'est de la poésie tout de même, puisque c’est celle de Lamartine et de Brizeux.

D ailleurs, ces éléments se traduisent en paroles sincères, d’un enthousiasme frais et vierge; en strophes fort bien moulées aussi (quoique pas toutes), ayant, à défaut du métier sûr et de la science, l’intuition du mot et de l’image, la grâce et la subtilité féminines, souvent de réels éclairs qui dévoilent un instant les hauts sommets. Ce que la forme perd en effet plastique, elle le regagne peut-être en chaleur, en spontanéité. Le vocabulaire bien français s’enrichit du lexique de notre terroir, et c’est là un attrait de plus.

Les divisions de l’œuvre sont celles de la Maison elle-même. C’est la porte qui s’est ouverte pour accueillir les jeunes époux, qui garde le secret des existences pures et que fran-

chissent les morts aimés; — la fenêtre par laquelle entrent la joie des aubes et les scènes changeantes des saisons; — le poêle où circule la vie bienfaisante du feu; — la lampe qui éclaire les soirs reposants et calmes; — la croix du mur sur laquelle les regards se tournent dans l'angoisse; — et, comme un autel dans ce temple, le « ber » où les générations grandissent et préparent l’avenir. Puis viennent quelques pièces détachées sur « les Absents », de menus «Tableaux» d’observation rustique, — et le volume se clôt sur une « Vision » de confiance et d’espoir chrétien.

L’auteur nous donne, dans la Prière pour la Maison, un exemple gentil de sa manière habituelle;

Quand, ils eurent bâti leur maison De bouleau, de sapin et d’érable,

Avant d’y faire entrer le poêle vénérable Qui devait allumer leur pipe à son tison;

Avant de mettre chaque armoire

En son coin, d’accrocher les corbeilles à pain.

De placer le vieux banc, la huche de sapin,

La boîte à bois et les tasses à boire;

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Avant d’installer le « baudet »

Pour veiller près du feu quand la nuit est venteuse, Le lit des étrangers à la blanche « menteuse »

Et la chaise berçante où la fille brodait ;

Avant de fixer sur les poutres

Les fusils à cartouche et les fusils à plomb,

De mettre le vieux ber et la table d’aplomb Et de plier leur belle veste en peau de loutres;

Avant de clouer sûrs et droits

Les accrochoirs portant le froc et la mantille,

Même avant de songer à souper en famille,

Sur le mur de bois franc ils ont placé la croix.

L’Heure des Vaches est un autre charmant tableau exhalant l’odeur des pacages et la bonne fraternité des hommes et des bêtes. C'est d’une observation réaliste, relevée d’un brin d’émotion:

Elles venaient, faisant sonner leurs sabots lourds Dans une rayonnante marche,

Ainsi que du soleil éparpillé qui marche,

Et levant leurs yeux de velours.

Voici la Noire, la Barrée,

La Rougette à la douce peau,

Et Satin, reine du troupeau.

Dont la croupe est ronde et dorée.

Viens t’en viens ! Viens t’en viens!

Qué vach’ qué! Que vach’ que !

Et les vaches venaient d’un pas lent et rythmé.

Elles avaient parfois de grands airs triomphants. L’orgueil se levait-il sous leur tête vivace ?

Car elles ont leur part dans l’espoir de la race,

Les vaches dont le lait a nourri nos enfants.

Les bonnes vaches maternelles,

Les bonnes vaches à l’œil clair,

Savent-elles que ceux dont le pays est fier,

Nos filles et nos fils, seraient moins beaux sans elles.

Et ce Dimanche d’Été, n’est-il pas riant, lumineux, exquis de légèreté dans sa notation exacte et minutieuse ?

Dimanche. Les portes ouvertes Laissent voir les collines vertes Qui, dans la fraîcheur du matin, Rafraîchissent leur teint Pour plaire à Dieu, le Maître.

Dans un charme nouveau le sol veut apparaître. Tout chante, le mont et le champ;

La tige est fleur, la brise est chant.

La nature comme un grand cœur joyeux s’épanche- La nature, elle aussi, célèbre le dimanche.

Aux calmes abords d’un ruisseau Des canards gris pataugent dans un seau;

Et dans l’herbe où l’onde se noie

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Surgit le dos immaculé d’une oie.

Les coqs chantent, perchés;

Les habitants endimanchés,

Attendant les pieuses sonnailles,

Jasent du temps et des semailles;

Et moi, dans ma fenêtre ouverte sur les deux Par laquelle m’arrive un vent délicieux,

Je regarde passer, belle en sa robe grise,

Ma voisine, menant sa fillette à l’église.

Mais ici, signalons de suite un défaut assez commun à ces morceaux, et qu’avait relevé mon grincheux ami. L’auteur ne se contente pas d’avoir saisi au passage un tableau vif, une impression significative; elle y ajoute très souvent en guise de commentaire, de moralité, une autre morceau, même plusieurs, où toutes les leçons sont déduites, où la suggestion discrète et déjà comprise s’allonge en exhortations et en réflexions. Le ton de ces parties juxtaposées diffère nécessairement; parfois même on ne voit pas très bien leur soudure. C’est ainsi qu’à la suite des vers si agiles qu’on vient de lire se placent deux séquences assez lourdes, bien moins originales d’ailleurs, et proches parentes de la Prière de Hugo:

Oui, conduis ton enfant au temple du Seigneur, Mère, afin que la foi grandisse dans son cœur;

Afin que, la douceur de Dieu tombant sur elle,

Sa tâche soit un jour noble et surnaturelle . . . Mère, apprends à ta fille à prier, apprends-lui Qu’une douce lumière au fond de l’ombre a lui, etc.

Je ne discute pas la portée morale de ces appendices, mais je mets sérieusement en question leur à-propos artistique. Ils dissolvent l’unité d’impression, ils diluent la pensée et l’alourdissent, ils nous ôtent le plaisir de conclure et de deviner. De cette place d’église ensoleillée et verte qui me plaisait tant, je passe dans la nef humide où le sermon mouline son geste au-dessus des têtes somnolentes.

C’est ainsi que la pièce II Neige a quatre panneaux distincts, dont chacun, au besoin, eût pu former un tout complet. L’Hymne à la Vieille Maison en a neuf, unis par un lien assez frêle et qui ne font pas un ensemble bien serré ni bien suivi; — elle gagnerait à être condensée, rétrécie. Et c’est déjà quelque chose d’avoir à se restreindre: d’autres ont tant de peine à s’épancher!

Faisons une autre réserve quant à la métri-

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que de ces vers. J’admets fort bien qu’on rime à la mode symboliste et qu’on s’affranchisse des entraves que l'ancienne versification multipliait comme à plaisir. Mais convient-il vraiment de marier dans une même page le vers libre et le vers classique ? Entre ces deux procédés contradictoires, la logique et le goût ne veulent-ils pas qu’on choisisse ? Or ce mélange hybride nous heurte ici à chaque instant. L’auteur glissera un hexamètre dans une strophe de huit pieds sans autre excuse que la gêne de mieux faire; elle accolera à des stances régulières un quatrain où pas un vers ne sera semblable à l’autre; elle forcera une ligne de onze syllabes à baiser un alexandrin; dans telle autre elle supprimera toute césure, et ce vers, seul de son espèce, fera l’effet d’un révolté au milieu de frères parfaitement dociles et bonshommes. Son mépris des règles est étourdissant, anarchique. Il s’étend jusqu’à la prosodie des mots: elle donne deux syllabes à fuir qui n’en a qu’une et à gracieux qui en a trois. Tout cela semble de l’audace, et n’est au fond que de l’indolence. L’œuvre y prend une mine un peu négligée, comme si cette jeune

fille composait derrière l’éventail et en croquant des bonbons fins. Ou plutôt elle écrit comme le rossignal chante; mais c’est bien plus facile de chanter que d’écrire.

Je m’empresse de reconnaître que plusieurs poèmes sont d’un travail mieux soigné et joignent à leurs qualités d’invention et à leur bel envol une forme poétique presque parfaite. Ainsi, dans le petit tableau II Vente , il y a une idée, une impression unique poursuivie et développée avec soin. Les couplets de la Chanson du Vieux Ber sont originaux et bien rimés. Il y a quelque chose d’entraînant, de joyeux, dans ce berceau chantant sa propre menuiserie avec un luxe de mots techniques. Le Large est une marine de haute facture qu'emplit la nostalgie des flots profonds et des horizons sans bornes. Vision est d’un souffle et d’une grandeur quasi épiques. Si je devais choisir, je mettrais à part deux poèmes où Mlle Lamontagne semble donner sa vraie mesure, et que j’admire sans restrictions. L’un est intitulé Survivance et, dans son symbolisme, condense et résume tout le recueil. C'est le dialogue des aîtres de la vieille maison

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regrettant les jours disparus, le vide laissé par les absents, et pleurant l’abandon, la solitude future. Il s’ouvre sur des touches virgiliennes dont le charme rappelle les arnica silentia lunœ :

C’était l’heure du rêve calme, du mystère;

L’air était imprégné des parfums de la terre Et le soir sentait bon. Au fond de la forêt La nuit silencieuse et vagabonde errait.

La pièce entière est d’une beauté soutenue, et dans son dernier mot toute l’âme canadienne vibre et s’exalte :

La fenêtre reprit: Je vois un champ immense Où le flot des moissons sans cesse recommence;

Les matins sont brillants et les épis sont beaux,

Mais là-bas nos enfants dorment dans leurs tombeaux. Quels bras moissonneront les récoltes prochaines ? Quels bûcherons viendront abattre les vieux chênes Et faire reculer l’ombre des monts lointains F Avenir ! Inconnus, mystérieux destins,

Que réservez-vous donc à cette jeune race Que la haine a brisée et que le deuil terrasse.

Le peuple de Champlain et de Louis Hébert ?

Qui donc le sauverai « C’est moi, » dit le vieux ber.

Je placerais plus haut encore, parce qu’elle exprime des conceptions plus générales et plus largement humaines, L’Espérance, qui

redit en beaux vers classiques l'élan du cœur vers l'immortalité dans l’amour :

A ce moment, la grande ombre blanche est venue.

Son sourire brillait d’une grâce inconnue;

Sa main était levée en un geste si beau

Qu’il semblait dominer la blancheur des tombeaux.

Lève-toi donc, ma sœur, 6 ma sœur douloureuse, .

Dit-elle; reprenons la route bienheureuse

Qui mène à la demeure blanche aux piliers blancs.

Sur mes bras fraternels pose tes bras tremblants.

Délivre enfin tes pas de l’humaine poussière,

Car c'est sur les sommets que paraît la lumière.

Pourquoi river tes yeux aux choses d’ici-bas ?

N’est-il donc pas un ciel qui s’ entr’ ouvre là-bas ?

Quoi, tout espoir serait éteint avec la tombe

Et l âme abdiquerait lorsque le corps succombe ?

Ils seraient vains tous nos désirs, ils seraient vains

Les grands élans d’amour et les efforts divins ?

Vaine serait l’extase pure de notre âme.

Vaine notre tendresse et vaine notre flamme ?

Lève les yeux, regarde en haut le firmament;

Cette vie, ô ma sœur, n’est qu’un commencement .

Et sans doute, si Lamartine n’avait pas existé, ces vers n’auraient pas été écrits; mais oubliez que vous allez dire un blasphème, ébranler les colonnes du temple, et avouez tout franchement que vous trouvez cela aussi beau qu’un bon tiers des Méditations.

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Il semble étrange, après cela, de constater la façon un peu mièvre dont Mlle Lamontagne envisage d habitude les choses du cœur. Le sentiment chez elle, j’entends l’amour humain, paraît bien sincère, mais on ne le sent pas assez simple ni assez profond. Il s’épanche surtout en invocations et en apostrophes d’une câlinerie démodée et qui gardent, j'allais dire, un vague parfum de pensionnat :

L’air embaumé

Inonde les ravines;

O bien -aimé !

Le vent d’amour flotte sur les collines.

L’as-tu vu passer sur la route,

Mon bien-aimé! Mon bien-aimé!

O comme il est doux de s’aimer Sous la lumière de ta lampe !

Ce n’est pas de cette sorte que s'exhale la grande passion, qu’elle rêve et gémit, par exemple, sous la plume de Louisa Siefert ou de l’inquiète Marcelline. Mais après tout, Mlle Lamontagne n'a pas chanté la grande passion: elle a fredonné l’amour honnête et calme des braves gens de la Gaspésie. Eh bien, même en

ce cas, ces formules restent discutables; elles sont trop raffinées pour cet amour-ci, comme elles étaient trop naïves pour l’autre. L’auteur devrait relire la chanson rustique que Molière prisait si haut, et rénover sa langue sentimentale dans le sens primitif de la nature et de l’instinct.

Et puis, ne vous y fiez pas: peut-être la chanterait-elle si elle voulait, la grande passion. Elle a une page, une seule, où frémit l’amour élémentaire et intense, quoique à l’état d’aspiration vague et sans objet défini; une ode curieusement fougueuse et d’une ivresse presque affolée, qui a le désordre brûlant du dithyrambe antique. C’est celle qui, sans aucune raison assignable, fait suite aux premières strophes de la Chanson du Matin.

Je porte mon cœur ainsi quun trésor,

Tel un encensoir rempli de fumée,

D’où monte un parfum de rose embaumée,

Je porte mon cœur comme un grand lys d’or.

Je serre mes bras contre ma poitrine Pour mieux contenir le poids de mon cœur Et pour ne point voir jaillir sa liqueur,

Sa liqueur divine . . .

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Et dans les sentiers où ma voix s’élève ,

Partout dans les champs, partout sur la grève Où tremble le vent, où gémit le flot.

Je n’ai rien ouï qui monte plus haut Que mon cri joyeux et que mon sanglot,

Ni rien vu de plus large que mon rêve! . . .

Cette note emportée et ardente, détonnant presque dans une gamme plutôt timide, nous révèle des ressources robustes et des capacités hardies qu’on eût à peine soupçonnées.

Incroyable, je l’ai dit, de laisser-aller et d’insouciance ! De la même main qui trace des vers si modernes, elle crayonne des lignes comme celles-ci :

Je crois. Seigneur, que tu les aimes.

Ces hommes si bons,

Ces hommes si blêmes.

Au visage en sillons.

Il y avait jadis en Italie, et il y a peut-être encore, des poètes improvisants. Le soir, dans la piazza où quelque arche romaine domine les boutiques noircies, sur une borne arrachée à quelque cirque antique, ces aèdes, gens du peuple comme leur audience, réclamaient soudain le silence de la foule. Et, sous l’empire

d’un dieu, ils tiraient sans préparation, du fond d’un réservoir creusé par la nature même, des incantations à la sainte Madone ou des hymnes aux belles ragazze qui passent, coiffées d’un mouchoir éclatant. Mlle Lamontagne me représente un peu sur les roches de Cap-Chat (toute proportion gardée, s’entend) un de ces bardes inspirés et faciles. C’est dire ce que son art a de chaud, de vibrant, de spontané; c’est indiquer aussi ce qu’il a d’incomplet et de fugitif.

Mais parfois l’improvisateur devenait Arioste ou le Tasse. Avec des dons poétiques superbes, une culture étendue, une expérience qui graduellement s’affermit et s’affine, l’auteur de ces poèmes ne surprendrait personne en prenant place un jour aux tout premiers rangs. Quand on voit ce que M. Ferland, par exemple, a su accomplir après les essais informes de Femmes Rêvées, on se demande jusqu’où pourrait atteindre cette femme qui, dépassant le début aimable de ses deux premiers livres, poursuit sa route avec une œuvre d’une aussi large envergure que La Vieille Maison.

JEAN CHARBONNEAU

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