L'ÂGE DE SANG
Ce titre, avec sa suggestion cruelle, ne donne qu’une idée incomplète du livre de M. Charbonneau. C’est, en réalité, tous les âges du monde qu’il a voulu synthétiser dans ces poèmes: l’âge de sang n’en est que le dernier cycle, celui dans lequel l’humanité affolée vient de se débattre et dont elle souffre encore les spasmes. Le plan du poète fut donc de retracer en forme de tableaux toute la marche de la société terrestre, depuis ses origines mythiques jusqu’au présent qui nous englobe et dont nous sommes les atomes constitutifs. Il choisit pour cela, à tous les degrés de l’histoire, des faits ou des légendes représentant l’esprit, le signe, la physionomie d’un temps; il leur donne le relief de symboles typiques, et entend susciter de leur ensemble le défilé total du progrès humain. Pour grouper ces esquis-
ses, l’antique cosmogonie lui fournit des cadres artificiels, mais commodes; et l’âge d’or, l’âge d’argent, l’âge d'airain, l’âge de fer se déroulent tour à tour sous des épigraphes du vieil Ovide, chacun apportant son appoint de chroniques ou de traditions. Il passe ensuite à l’âge moderne, qui se résume pour lui dans les explosions tragiques qui l’ont ébranlé sous nos yeux.
La donnée, on le voit, est grandiose, et le sujet d’une envergure immense. Un fabliau de cette nature rivalise de portée avec l’histoire universelle; il contient la matière d’innombrables chansons de gestes et de quelques centaines d’épopées; il enserre même, pourraiton dire, toute la substance de la poésie sublunaire. Cette tâche exigeait donc une préparation encyclopédique, épuisant le domaine de l’érudition, jointe à une inspiration protéenne, apte à revêtir les formes les plus éloignées et les plus contraires.
Il fallait recréer à chaque âge sa ligne, sa lumière, son atmosphère; devenir, selon le portrait, lyrique, descriptif, épique, primitif ou profond, sombre ou éclatant, utopiste ou
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philosophe; et en tout cas rester poète, et couler toute cette fonte en images puissantes, en rythmes et en rimes. La tentative, je vous le dis, réclamait un cœur intrépide.
Son audace s'accroissait du fait des entreprises rivales qu’il fallait égaler ou dépasser. L'auteur, sans doute, s’est rendu compte qu’il s’aventurait sur le champ de Chénier, de Vigny, de Leconte de Lisle, épris comme lui des origines du monde, chanteurs de fables exotiques et lointaines; il n’a pu oublier qu’il aurait Hugo même pour compagnon aux routes de son œuvre, qu’il refaisait un chemin taillé par l’Ancêtre et n’aspirait à rien moins qu’à recommencer la Légende des Siècles. En fait, le programme des deux chants est identique, leur tracé suit les mêmes contours, et la comparaison devait s’imposer à chaque pas. — Hugo a voulu, lui aussi, peindre l’évolution humaine par le moyen de larges fresques la saisissant à ses moments significatifs; il a procédé, lui aussi, par étapes et par épisodes, parcourant les mêmes stades et plus d’une fois s’arrêtant aux mêmes jalons que son plus récent émule. Et nulle part, on le sait, le
maître n’est monté plus haut. Il a donné dans la Légende sa pleine mesure de génie épique, comme il avait atteint son sommet lyrique dans les Contemplations. M. Charbonneau devait lutter avec ce chef-d’œuvre, écarter le spectre effrayant de ce précurseur. Il savait tout cela, et il s’est dit: allons ! quand même.
Nous ne pouvons blâmer ce merveilleux courage, mais nous devons pourtant le juger à son résultat. Notre poète venge-t-il sa reprise d’un thème si ardu en le revêtant de tonalités nouvelles et frappantes ? Nous donne-t-il dans ces Ages le frisson des éveils cosmiques de la vie, la secousse de ses convulsions, le mirage de ses lentes métamorphoses ? A-t-il distillé de chaque ère l’essence qui l’exprime et la résume ? S’est-il créé une forme égale à cette matière bouillante et multiple ?
Admettons qu'il a l’âme accordée au sujet: qu’il sent vivement la beauté du monde et celle de l’histoire; qu’il a l’inspiration et l’enthousiasme des scènes qu’il décrit. Une certaine chaleur circule dans son livre, un certain éclat d’imagination s’y étale; le mouvement lyrique lui communique une sorte d’élo-
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quence indépendante même de son art. Qu’il s’agisse d’allégories fabuleuses ou de tragédies présentes, il peint, il admire, il maudit, il prophétise avec une bonne foi et une conviction indubitables. Jugez, au seul point de vue du « souffle », des strophes comme celles-ci, et vous aurez compris en quoi M. Charbonneau est poète :
Cet âge entend le formidable cliquetis Des armes, et l’horreur des immenses conflits Mettant l’univers en présence;
Il entend les coursiers fougueux, demi-fourbus, Le col raidi, dressés dans l’éclair des obus,
Et transpercés de coups de lance.
Dans son rêve, il a vu les glaives en faisceaux Et de lourds bataillons, lamentables troupeaux, Emportés dans les chevauchées;
Et les engins semeurs de désastres sanglants,
Et plus loin, au milieu des combats violents,
Les collines de morts jonchées.
Il a vu, dans l’espoir d’autres siècles nouveaux, Des peuples, se ruant, enrayer ces fléaux. Vainqueurs que la gloire enveloppe ;
Qui viennent, de leurs bras de pourpre ruisselants, Sur les mornes débris des empires croulants Changer la carte de l'Europe.
Ce sont là des paroles senties, issues d'une belle exaltation intime, et le livre est rempli de ces paroles.
Malheureusement, la poésie n’est pas toute dans l’âme qui s’émeut, et elle a plus d’une chute à craindre en passant par l’esprit et par la plume. Or M. Charbonneau a un esprit aux conceptions vastes, mais pas toujours coordonnées ni logiques. Son casier a des fiches nombreuses, mais qu’on dirait juxtaposées sans ordre alphabétique; et pour tout autre que pour lui-même c’est trop souvent un labyrinthe. Ses œuvres sont bâties sur le modèle de parcs anglais d’où la symétrie est absente et qui prennent par endroits des apparences de forêts vierges. L’idée et l’ordonnance de ce volume souffrent un peu de cette confusion. Cela tient avant tout au cadre arbitraire que 1 auteur s’est choisi, à ce groupement par âges fabuleux ne répondant en rien aux périodes historiques. A-t-il réfléchi que ce plan, avec sa progression descendante, lui interdisait en réalité toute peinture de l’avancement humain, le condamnait à montrer le monde en proie à une déchéance continue ?
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Car il fait succéder à l’or primitif l’argent, puis l’airain, puis le fer, des métaux de plus en plus vils; et si le sang finalement les recouvre tous, alors la terre, depuis sa naissance, ne fait qu’aller de mal en pis: elle s’enfonce chaque jour dans sa ruine comme dans les cercles d’un enfer. Pessimisme évidemment sans mesure et contredit par la science; pessimisme que l’auteur même ne partage pas, mais dans lequel il s’entrave dès le début, et dont il ne réussit plus à se dégager. Il est prisonnier de son plan, qui le force à imaginer de toutes pièces un homme primitif parfait et heureux, un homme moderne misérable et dégradé. On conçoit qu’il ait peine à faire entrer les faits historiques dans ces alvéoles, et que l'effort ne réussisse qu’à demi. Ses « nomades », dont l’esquisse ouvre le volume, au lieu d’occuper le plus bas échelon de l’évolution raciale, à peine au dessus du pithécanthrope, d’errer par les landes monstrueuses hantées par le ptérodactyle et le dinosaure, en quête de glands et de racines, sont des touristes cultivés qu’extasient les couchers de soleil, qui
Aiment le Beau, le Bien, ivres de Vérité,
Et marchent sans arrêt par la nature entière,
Le cœur rempli d’amour, de joie et de lumière.
Il le faut bien, ils appartiennent à l’âge d’or. Les « pâtres » de l’âge d’argent ne sont pas des bergers vulgaires: ce sont des « veilleurs, des savants et des sages », qui
Portent à leurs fronts d’un nimbe couronnés Le signe qui convient à tous les grands prophètes.
La chronologie même se range à ces lignes préconçues. L’épisode de Caïn est reculé jusqu’au troisième âge, ne pouvant décemment se réclamer des deux premiers. Ainsi la tour de Babel et le déluge. Mais ce même âge d’airain, d’après le poète, voit se dresser les menhirs gaulois et fumer les creusets des alchimistes. Il s’étend donc, ce me semble, à travers l’ère chrétienne jusqu’aux environs de l’an mil, car avant cette époque, hormis le roi Midas, personne n’avait poussé si loin les ambitions métallurgiques. Or, chose inexplicable, l’âge de fer qui succède nous ramène à Nabuchodonosor et à l’établissement du christianisme. Ensuite, sans transition aucune, sans un mot
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de l’empire romain, ni des barbares, ni des croisades, ni de la Révolution française, par un saut de quelque vingt siècles, nous arrivons à Guillaume II, l’instaurateur de l’Age de Sang, et aux ruines qu’il traîne après lui.
On voit à quel degré cet arrangement est factice. Il place toute la civilisation au début du monde et toute la barbarie à la fin. Il est compliqué d’inversions et troué de lacunes énormes. Sans doute on n’exige pas qu’un poème soit un cours d’histoire; M. Charbonneau avait bien le droit de choisir parmi ses sujets. Mais en annonçant un dessein suivi il s’engageait à le remplir, au moins dans ses lignes maîtresses. Et ce dessein lui-même devait se calquer sur l’être réel, non le façonner d’après lui.
La notion même du progrès reste obscure dans cette œuvre. En quoi l’auteur le place-til ? Est-ce dans la sécurité des moissons ou dans la splendeur des villes ? Est-ce dans la science ou dans l’art ? Est-ce dans la paix ou dans la guerre? Il semble prôner çà et là des théories contraires, les unir même dans un violent assemblage.
Quelqu’un dit « Il faudra que la haine s’efface Et que le passé mort ne laisse plus de trace.
Plus de combats sanglants, plus de jours incertains! Nous ne reverrons plus de ces âpres carnages Qui troublèrent le cours tumultueux des âges;
Nous serons de simples humains. »
Mais non, proteste une autre voix, l’avenir est à la force conquérante :
Pour durer ici-bas, il faut savoir construire. Exister, c’est créer un formidable empire !
Et si soudainement il se sent transporté Par le désir de dominer toute la terre,
Que le conquérant dompte, et qu’il soit par la guerre Le maître de l’humanité.
C’est pourquoi moi, je dis au maître qui domine:
« Homme, si tu bâtis sur l’antique ruine « La cité, quelle ait nom Berlin, Vienne ou Paris,
« Résiste fermement aux plus dures tempêtes,
«Et si tu veux garder le fruit de tes conquêtes, Va-t-en par le monde et détruis !
Qu’en pense personnellement l’auteur ?
Ceci, sans doute, qui résume une autre pièce:
Capables de descendre aux profondeurs du crime Ou de nous élever à la vertu sublime,
Il nous faut croire, hélas ! que les hommes jamais
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Ne détruiront en eux cette sauvagerie
Qui fait leur barbarie
La plus sûre raison du moderne progrès.
Mais alors c’est tout-à-fait la thèse teutonne; et pourquoi ces poèmes sont-ils dédiés à la France ? Ils eussent dû être offerts à Ludendorff.
La confusion qui brouille cet ensemble se retrouve dans bon nombre de ses parties. Il en est peu dont l’idée soit nette et la succession normale. On leur passerait le beau désordre inspiré par l’art, si tant est qu’il y en ait un, mais celui-ci semble un effet de notions brumeuses et enchevêtrées. Signalons comme exemple le long poème de L’ Atlantide. Cette Atlantide n’est pas l’Amérique des légendes lointaines; c’est une création purement fabuleuse, surgie aux confins de cette planète
Ainsi qu’un temple aux péristyles d’or Ouvert sur l’infini des temps quelle émerveille.
Elle se proclame elle-même éternelle et communique l’immortalité à ceux qui l’habitent;
Je ne redoute pas la vie inexorable;
Les privilégiés qui fouleront mes bords
Ignoreront les coups de l’âge redoutable;
J’éloigne les humains de l’empire des morts
Car je demeure en mon essence impérissable.
Voici de nouveaux Argonautes partis à la recherche de cette terre-prodige. Ils voguent pendant de longs jours et enfin touchent ses rivages. Ici la description s’échauffe, accumulant toutes les images de la séduction et du miracle:
O pays enchanté ! Voir s’écouler les ans
Sans vieillir! Exister dans la splendeur première!
Respirer sous les deux sans rides et sans voiles;
Partager à la fois tous les enivrements !
Puis, tout d’un coup, un effroyable cataclysme: l’Atlantide s’engloutit, en punition d’une « faute ancienne et jamais expiée » qu’on ne précise pas. Toutes ses richesses s’anéantissent,
Et de tous ses enfants nul n’aura survécu.
Mais alors toutes sortes de questions se posent. Comment a-t-elle péché, puisqu’elle en est à son âge d’or, et que ses habitants abritent « la paix et la mansuétude » dans
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leurs cœurs « plus purs que les lis? » Comment a-t-elle péri, puisqu’elle était impérissable? Pourquoi son châtiment la frappe-t-il si tard? Comment les étrangers échappent-ils seuls à son désastre ? car ce sont eux qui reviennent lamenter son sort. Ces problèmes restent sans réponse, et nous laissent en présence de données contradictoires. Il faudrait que la fiction même se tînt debout et respectât sa propre trame.
Quant à la forme de ces morceaux, M.
Charbonneau s’y montre capable d’effusions abondantes, d’efforts développés et soutenus. Les strophes se suivent en ondes pressées, jaillissant d’une source prodigue. Nos poètes, d’après M. Asselin, auraient « l’haleine courte » : voici au moins une exception. S’il est une faiblesse que cette muse ignore, c’est l’essouflement; elle a les poumons d’un souffleur de verre et d’un coureur de Marathon. Elle se complaît aux mètres larges, réclamant de l’horizon et de l’espace, et s'y ébat sans apparente fatigue. La plupart de ces productions comptent leurs vers par centaines.
Mais cette facilité même est monotone et
gâtée par la négligence. Ce qui manque à toutes ces peintures, c’est le contour individuel et la variété des teintes, c’est la qualité atmosphérique et le caractère. Tous les profils et toutes les perspectives s’y ressemblent, estompés dans une même grisaille ou, si l’on veut, dans une seule couleur brillante. Les ères préhistoriques ont les aspects du vingtième siècle; le voyant Daniel parle le même langage que le spectre d’Elseneur; les soirs d’Orient sont le soir universel, et les plaines d’Arabie pourraient être des plaines du Nord-Ouest.
Je suis V Aube, et je viens annoncer la lumière!
Je mêle aux bruits naissants ma fervente prière ;
Je prodigue à longs flots du rêve et des couleurs.
Je suis le Matin frais où s’agitent des ailes;
Je sème à tout hasard les blondes asphodèles,
La vie aux verts coteaux et les parfums aux fleurs.
C'est une aube, sans doute, mais en quoi est-ce une aube de « l’âge d’argent »? A de rares intervalles seulement l’auteur isole son sujet et en saisit le cachet typique. C’est ainsi que le Discours sur la Montagne atteint, au début, quelque chose de la simplicité pure du thème. L’épisode de Zarathoustra n’est pas
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non plus sans physionomie, et je trouve une grandeur dans cet adieu du sage à la société des hommes:
« Dans l'univers rien plus maintenant ne me plaît; Je veux vivre au delà des crimes et des haines. » C'est ainsi que le grand Zarathoustra parlait Quand la nuit lentement descendit sur les chênes... Et, s’étant en lui-même à jamais recueilli,
Les hommes pour son cœur rentrèrent dans l'oubli.
Mais très souvent il faut regretter que les airs se jouent sur une corde unique. — De plus, tout en admirant dans ces vers beaucoup de nobles images et de rythmes harmonieux, on ne peut s’empêcher d’y noter un abus excessif du remplissage, une quantité énorme de longueurs et d’à-peu-près, un mépris étonnant de ce qui constitue le trait, la ciselure. Cela leur donne des allures d’ébauches, de premières épreuves. On a beau les fouiller, on n’y découvre presque nulle part le fini, la perfection, la beauté complète qui satisfait et repose. Telle page qui vous ouvrait des espérances hardies s’évapore dans la nullité; tel morceau vous saisit par une éclatante fanfare et se poursuit en un ronronnement de crécelle; on
s’aventure dans une strophe sur un pavé de marbre: on en sort empêtré dans des monceaux de laine.
Heures chastes du soir où le monde a frémi !
Une douceur de vivre éperdument circule;
Et lorsque, fatigué, l’hofnme s’est endormi,
Un long souffle de paix sur l’univers ondule.
N’est-ce pas que c’est vraiment bien ? Mais pourquoi la voix faiblit-elle si tôt et s’échouet-elle sur cette finale:
Printemps de l’âge d’or qu’on ne reverra plus,
Où les roses versaient l’amour de leurs calices!
Les peuples du bonheur devenaient des élus
Et n’entrevoyaient pas de fin à leurs délices.
Parfois la négligence est telle qu’on croirait presque à une gageure. Il n’y a certes rien de hugoesque dans cette évocation d’aprèsdéluge:
Et Noé, le dernier d’une ère à son déclin,
Songeait à l’avenir de sa progéniture;
Un souffle prophétique animait sa figure;
Rayonnant, il était à l’espérance enclin.
Et voici en quels termes Nebuchadnezzar
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enjoint à ses devins de lui commenter son terrible songe:
St vous me l’expliquez, vos noms, de par la terre
Seront parmi les grands, d’après mes volontés;
Mats si vous faillissez à creuser ce mystère
Selon mes ordres vous serez décapités.
C’est sous cette masse grisâtre que maints éléments de beauté réelle sont noyés, engloutis, au point de ne pouvoir, comme l’Atlantide,
Te soulever, 6 flot qui sur moi t’ amoncelles!
Quel dommage qu’ils n’aient pas été resserrés, réunis, et tout le reste abandonné à l’onde!
Chose étrange, dans ce livre aux proportions vastes, ce qui me plaît le mieux, ce sont les pièces très courtes groupées sous le titre d’ Allégories, où l’auteur, délaissant les efforts épiques, crayonne de menus pastels d’un trait léger et d’une mélancolie discrète. Dans Innocence, entre autres, son sens de la nature trouve pour s’épancher de fraîches images, des mots colorés et gracieux:
La Nature sourit, lascives sont les fleurs.
Tout s éveille, les paons, les colombes, les cygnes;
C’est le triomphe ardent de toutes les couleurs;
Des chants montent du sol à la gloire des vignes.
O doux frémissement! O bonheur de sentir La vibrante jeunesse errer dans la lumière !
Pur éclat du regard qui ne saurait mentir!
Innocence de l’âme en sa beauté première !
Les matins refleuris étalent leur pudeur;
L’air fraîchit, les poumons s’enflent, forts et vivaces.
La terre jeune encore émane la candeur
Et des parfums d'encens montent vers les espaces.
Les ruches regorgeant de miel sont en éveil;
Les fruits sans se faner enluminent la branche,
Et, tout joyeux de boire aux rayons du soleil,
Le cœur est entr’ ouvert comme une rose blanche.
L’énoncé ici est presque sans tache; cela éveille une vision, un mode sensitif: c’est de la poésie. Je donnerais pour ces quatrains tous les discours solennels et démesurés que l’auteur préface à ses divers Ages. Au fond, M. Charbonneau errerait-il hors de sa voie ? Serait-il un idyllique de tempérament égaré dans les ronces de l’épopée? On le croirait presque à ces exemples, et l’on voudrait qu’au lieu de hantises héroïques il n’eût eu que des rêves de primevères et de lilas.
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Tel qu il se montre en sa nouvelle oeuvre, on pourrait en tout cas le définir: un esprit élevé qui a de la poésie toute l’âme, mais qui n’en rayonne pas toujours la splendeur externe; dont l’art aurait besoin d’acquérir la clarté précise, l’ordre architectural, la pureté plastique, 1 expression en un mot, en ce qu’elle a de complet et de parfait.
Mlle MARIE LEFRANC