LE MAUVAIS PASSANT
Ces poèmes, d'une indiscutable sincérité, révèlent en M. Albert Dreux le rêveur sensitif et l’artiste consciencieux que le volume des Soirs avait déjà fait entrevoir. Les tendances de l'auteur le portent vers les nouvelles écoles, celles qui cherchent dans la gamme des mots des sonorités plus amples, des combinaisons plus subtiles et des fusions plus audacieuses. Pour instrument, on sent qu’il préfère à la lyre traditionnelle, trop calme à nos oreilles blasées, la mandoline au timbre aigu, aux vibrations crispées et nerveuses. Il modernise pourtant avec une certaine réserve, qui n’est peut-être que la prudence du bon sens. Son inspiration est composite, en somme, aussi bien que son écriture. Il puise souvent aux sources de Pâme, et il se grise alors d’une mélancolie exaltée, d’un sentiment vif et capi-
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teux; il lance sa pensée vers de hauts problèmes en des ascensions rationnelles ou mystiques; il brûle son cœur à la flamme folle des caresses. Mais c'est aussi un « objectif », et il se plaît à des peintures désintéressées et sereines, aux pures louanges de la Beauté. Son vers est tantôt le vers romantique, à peine touché de la teinte parnassienne, et tantôt le vers libre, chevauchant le Pégase sans frein des Olympes où Kahn et Laforgue sont dieux. Peut-être, en dispersant ainsi sa manière, laisse-t-il soupçonner qu'il n’a pas tout à fait choisi sa voie, qu’il n’a pas atteint l’unité resserrée et forte où le style et le poète se fondent en un tout indissoluble. Peut-être y a-t-il dans son éclectisme même une part d’imitation dont se dégagerait un art plus confiant et mieux affermi. Il garde, malgré tout, plus d’un élément de riche originalité. Sa communion à la nature est d’un enthousiasme vrai et se chante en notes gravement ferventes. Il a la nostalgie des bois touffus où s’épandaient ses rêves d’enfance, où les héros même de ses livres revivaient dans les troncs altiers et épiques; c’est
avec un regret intime qu’il contraste avec leur silence la clameur grossière des cités:
J’ai déserté la joie, 6 mes amis d’antan!
Un jour néfaste et dm me jeta dans la ville Où tout, jusqu’à l'amour, est pressé, haletant,
Où même un cœur d’enfant est une chose vile.
Mats je retournerai, je reviendrai vers toi,
Nature qui me fus maternelle et si tendre;
Je saurai retrouver mes rêves à ta voix;
Je veux me retremper en toi, tu peux m’attendre.
Dans le palais sacré des chênes et des ormes,
Des pruches et des pins, des chênes, des tilleurs,
Le merveilleux secret des couleurs et des formes Se renouvelle, vit, demeure. Et c’est là seul,
Dans ce palais vivant aux colonnes fécondes Dont le dôme est un chant et dont les hôtes sont Rossignols, roitelets, mésanges et pinsons.
Ceux qui font plus joyeux le sourire du monde,
Que je veux promener le dégoût et l’ennui Qu’a jetés dans mon cœur la ville, ce cratère . . .
O Forêt, où le jour semble une belle nuit Pour ce que vous semez d’étoiles sur la terre!
De même il trouve, pour recréer les paysages fleuris de neige ou les lueurs fantasques des
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nuits de janvier, des images brillantes et plastiques. Il fait tournoyer nos sports d hiver, la raquette et le hockey, avec une gracieuse prestesse. Dans Soirs d, Artiste, par contre, ce sont des étangs et des vasques idéals qu’il voit sommeiller sous un ciel d’Afrique, à l’orée de bosquets peuplés d'oiseaux éclatants, de nymphes et de dieux.
Le soleil était tombé là-bas T out au fond de l’eau verte;
L’occident semblait un dahlia A la corolle ouverte . . .
Et je songeais : Soir si clair, si beau,
St rempli de caresses,
Je te chanterai sur mes pipeaux,
O cher soir qui m’oppresse !
Ainsi toujours il est tendre à la nature, que ce soit celle de la réalité ou de la fantaisie; et ces effusions gonflées de l’âme des choses, ces hymnes à la beauté du monde sont, je crois, dans son œuvre la partie la plus spontanée et la plus vivante.
Quand il s’attaque à l’idée pure, il vacille entre des théories diverses, même contradic-
toires, et se convainc de cette curieuse insouciance intellectuelle que j'avais signalée jadis chez Emile Nelligan. Ainsi il dédie à M. Henri Grignon des strophes absolument pieuses, où il semble pénétré de la sécurité, de 1 extase même des vieilles croyances:
Sous les arceaux bénis, l’âme des encensoirs Déroulait sa guipure aux rythme des cantiques, Tandis que, récitant les oraisons du soir,
Nous nous vêtions de paix et de douceur mystique, etc.
Et puis, à dix pages de distance, c’est un chant angoissé et acerbe où l’humanité en révolte hurle des négations désespérées:
Alors, échevelant sa tête haute et belle
Et défiant le ciel de scs deux poings crispés :
« O splendeurs de mon rêve, extases irréelles,
Comme un soleil défunt, chimères, vous tombez!
Vous n’étiez que l'idole immobile du temple,
Ma raison s’abîmait au pied de vains autels;
Je vous remplacerai dans mon rêve éternel
Par un orgueil plus grand, par un espoir plus ample.
Ces vers sont beaux, mais au fond que pense le poète? N’a-t-il pas d’opinion à lui? N’a-t-il aucun scrupule de souffler le chaud
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et le froid par les trous du même chalumeau, de faire de ces brûlants sujets un simple volant pour les jeux de sa rime? L’artiste peut, sans doute, tirer sa matière de partout, et même de sources opposées, mais à condition, semblet-il, de n’y puiser que des tableaux, des émotions peut-être, non des affirmations et des idées inconciliables. Ici l'indécision, l’absence de parti-pris compromettent l’unité et nuisent à la perspective totale.
Il est plus cohérent dans sa façon de traiter l’amour. C’est toujours pour lui le fils de la Vénus antique, l’attrait séducteur et impérieux auquel toute vie est soumise et qui dompte à la fois l’âme et la chair. Les quelques pièces où il le chante sont d’un bel élan intime, et s’imprègnent gentiment de câlinerie et de tendresse. Il en craint pourtant les désillusions, communes à toutes les joies humaines, et pour leur échapper, suggère un compromis légèrement risqué, mais qui se dit avec beaucoup de délicatesse et de grâce:
Quand, les sens apaisés et les yeux demi-clos,
Nous sentons, ô très chère, invisible descendre
Le beau calme animal neigeant comme une cendre Sur le feu clair, ardent, qui flamboyait tantôt;
On est heureux. Le cœur s’endort tout doucement, Sans regret, sans frisson; et l’âme sans pensée,
On songe vaguement aux forces dépensées Et l’on flotte en un vague anéantissement.
Mais lorsque nous avons refusé la folie Et que nous n’avons pas voulu jusqu’à la lie Boire la coupe entière et fade du plaisir,
Quel bonheur de garder l’aiguillon dans nos veines Et de sentir toujours, comme un vol de phalènes. Planer autour de nous les oiseaux du désir!
Un seul mot, à mon sens, déroge à la perfection dans cette pièce tout-à-fait charmante: « Quel bonheur ! » Et l’on se demande en passant: Pourquoi nos poètes sont-ils, en général, si peu soucieux du détail, de chaque détail de leurs vers? Pourquoi se contententils si souvent d’une composition d’à peu près et d’ensemble? Pourquoi n’arrivent-ils pas, même dans un sonnet, à regarder chaque vers comme une entité individuelle, ayant droit pour elle-même à un soin exact et minutieux? « Quel bonheur », c’est évidemment le mot de
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premier jet, celui qui s’est offert d’abord et qu on a accepté de confiance, au petit bonheur; c est par suite le mot général, élastique, mitoyen et médiocre, qui dessine vaguement toutes sortes de sentiments voisins sans en fixer aucun comme il faut. Le bourgeois qui vient de gagner le gros lot s’exclame: « Quel bonheur! » Si « bonheur » a un sens précis, il indique le repos, le calme dans la possession, 1 apaisement du désir et non sa persistance: il suggère donc assez mal la jouissance subtile impliquée dans cette gentille gaminerie. Il y avait tant de substantifs plus directs et plus nuancés : charme, griserie, délice, enchantement, volupté, et que d’autres! Et sans doute c est beaucoup de fracas pour un mot qui n’est ni incorrect ni décidément impropre : mais n’est-ce pas assez qu’il décroche une maille dans une si jolie trame? Et puis il est typique de tous ces « moyens termes » qui, non seulement chez M. Dreux mais chez l’armée de ses confrères, se glissent dans les morceaux les mieux conçus et les mieux écrits. Poètes, surveillez donc à la loupe vos noms, vos adjectifs, vos verbes, et jusqu’à vos articles!
Le Mauvais Passant, qui donne son nom à tout le volume, nous offre un essai de vers libre traité avec une réelle maîtrise. C’est une tragédie de l’Hiver qui tue, la lutte de la tempête glacée enserrant de ses tourbillons, accablant de ses dagues et abattant comme pour un triomphe le vagabond ivre qui l’acclame et lui fait fête jusqu’à la fin:
Ce n’est plus qu’une forme atténuée;
La neige, vivante nuée,
Le couvre de sa broderie,
Puis, dans la claire poudrerie,
Elle s’envole, crystalline,
La neige soyeuse, fine.
Il y a là toute la cruauté dédaigneuse, toute la férocité souriante des forces qui se jouent avec nos vies. Il y a un symbolisme subtil, des images évoquant plus qu’elles ne disent, une impression finale et forte émue dans l’âme par la musique des strophes. L’on se prend à souhaiter que M. Albert Dreux persiste à cultiver cette forme, puisqu’il y réussit si bien; il pourrait y trouver un jour sa voie définitive.
Même dans les tentatives disséminées que
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groupe ce volume, le talent est incontestable. On peut franchement louer des pièces comme Raffinement, Soir en Forêt, Soir d’ Hiver, Ah! comme la Lumière ! et reconnaître en toutes des éléments d’art précieux, à côté d’évidentes faiblesses.
Que, dans des excursions encore plus hautes aux sphères poétiques, l’artiste étende et complète sa moisson de beaux rêves; qu’il s’impose le joug d’une perfection plus étroite, plus soutenue: notre public, qui l’applaudit déjà, fera mentir alors tout-à-fait sa trop pessimiste complainte:
Et c’est pourquoi, Rêveurs, parmi les foules vastes Vous ne serez jamais que des déshérités;
Car la plèbe qui reste en bas quand vous montez,
Ne sait pas que vous lui rapporterez des astres.