I.a foi semble courir au-devant des paroles
(Acte IV, scène I.)
PIERRE COUXEILLE. 167
Voici d'autres exemples :
Et trouva de la gloire à choisir mon refus (\).
A moins que de leur voix (des dieux), i'àme la plus crédule
D'un miracle pareil /e7'aj7 quelque scrupule (2J...
J'ai vu Rome en état de tomber sous vos lois (3).
La guerre est journalière et sa vicissitude
Laisse tout l'avenir dedans l'incertitude (i).
Et pour ne pas user vers vous d'un mot trop rude (5).
Tout ceci est tiré du premier acte de Sophonisbe, donuée en 1663. Dans Andromaque (J 667^, nous rencontrons encore une seule de ces locutions vieillies :
Ah ! que vous me gênez (S) !
Mais prenons Iphigénie, qui est de 167-i, et Suréna, représenté la même année, et nous verrons en présence deux langues à quarante ans l'une de l'autre :
Et c'est quelque douceur.
Mais légère, mais faible, et qui me gène l'âme (7j.
Madame, ce refus n'est point vers lui mon crime (8).
Et partout votre gloire a fait de tels éclats,
Que les filles de roi ne vous manqueront pas (9).
Et s'il en est un prix dont vous fassiez état (10).
Il trouve des raisons à refuser ma fdle,
Mais fortes, et qui même ont si bien succédé,
Que, s'en disant indigne, il m'a persuadé (11).
Comme si, pour vous plaire et les inquiéter,
Dans le trône avec vous l'amour pouvait monter (12).
Ces tournures n'étonnaient pas le public, qui était bien en arrière de Racine. Mais la gloire de Racine
(i) Sophonisbe, acte 1, scène II. (2) Sopkonisbe , acle I, scène UI.
(3) Sophonisbe, acle 1, scène III. (4; Ihid.
(5) Sophonisbe, aclel, scène IV. (6)K\asE. Andromaque, acte II, scène IV.
(7) Acte 1, scène I. (8) .U-le V, scine II.
(9) Acle 1, scène III. (loj Acle III, scène II.
Cu ) Acle III, scène UI. (12) Ibid.
s'en accroît ; il sut discerner de quel côté se dirigeait l'esprit de la nation; il fit d'autorité un triage entre les expressions; il consacra d'avance la langue qui allait devenir celle de la France. J'estime, Messieurs, que ce mérite n'a pas été suffisamment relevé. Peut' être cela tient-il à ce que le remarquable phénO' mène d'un changement si complet dans la langue ne s'est pas représenté depuis lors. Prenez, Messieurs, le Génie du Christianisme ; comparez-le aux écrits de notre époque, de la présente année, si vous le voulez ; vous ne trouverez pas le même style, mais malgré le temps écoulé, ce sera toujours la même langue, tandis qu'au milieu du public qui s'empresse autour de Racine, Corneille, avec ses phrases passées de mode, représente assez bien le grand Sully arrivant à la cour de Louis XIII sous le costume et la fraise de Henri IV. Il y a en lui une opiniâtreté de génie et une inflexibilité d'allures qui devaient, plus tôt qu'à d'autres, lui donner l'apparence surannée, mais qui étaient presque inséparables de la fonction qu'il eut à remplir.
On a coutume d'envisager les mauvaises pièces de Corneille comme les fruits avortés d'une verve épuisée. Il n'en est pas ainsi; ses revers viennent moins de faiblesse que de force mal employée. Il s'égare, il ne tombe pas ; il marche dans le mauvais chemin d'un pas rapide et résolu. Aucun sujet heureux, aucun caractère bien conçu, aucune idée d'ensemble qu'on puisse accepter; le sentiment de l'humanité vraie s'est perverti; mais la force de la pensée
et de l'expression subsiste. Voltaire a plus manqué de respect que de justice dans ses jugements sur les œuvres de cette période. De ce chaos, cependant, sortent parfois des éclairs éblouissants : Corneille a des moments lucides, des passages sublimes. Il est pénible d'avoir à critiquer un tel génie, et c'est pour nous en dédommager ensemble. Messieurs, que je veux vous citer quelques-uns de ces fragments. Voyez, par exemple, l'exposition entière d'Of/jon. Je n'en répète que ces quatre vers :
Je les voyais tous trois se hâter sous un maître, Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à l'être, Et tous trois à l'euvi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d'un moment (1).
Quelques scènes plus loin, se trouve ce portrait d'Othon, qui aspire à l'empire :
Ah ! pour en être digne, il l'est, et plus que tous ;
Mais aussi, pour tout dire, il en sait trop pour noué,
11 sait trop ménager ses vertus et ses vices.
Il était, sous Néron, de toutes ses délices;
Et la Lusltanie a vu ce même Othon
Gouverner en César et juger en Caton.
Tout favori dans Rome, et tout maître en province,
De lâche courtisan il s'y montra grand prince;
Et son âme ployante, attendant l'avenir,
Sait faire également sa cour, et la tenir.
Sous un tel souverain nous sommes peu de chose;
Son soin jamais sur nous tout à fait ne repose;
Sa main seule départ ses libéralités ;
Son choix seul distribue états et dignités.
Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide,
Consulte et résout seul, écoute et seul décide;
Et, quoi que nos emplois puissent faire de bruit,
Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'oeil nous détruit (2j.
ri) Acte I, sc/'ne T. (2) Acte IT, scène IV.
Dans ce même Pertharite où nous avons signalé le révoltant, l'incroyable, et qui est d'ailleurs écrit avec une remarquable fermeté, on peut admirer, entre autres beaux morceaux , Rodelinde motivant ainsi sa haine pour Grimoald :
Il est vaillant, il règne, et comme il faut régner; Mais toutes ses vertus me le font dédaigner. Je hais dans sa valeur l'effort (jui le couronne ; Je liais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne ; Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé; Je hais dans sa justice un tyran trop aimé ; Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête, D'attacher fortement ma couronne à sa tète; Et le hais d'autant plus que je vois moins de jour A détruire un vainqueur qui règne avec amour (1).
Dans Surcna, la dernière des tragédies de Corneille, voici un passage qui mérite d'être signalé :
Que tout meure avec moi, madame : que m'importe
Qui foule après ma mort la terre qui me porte?
Sentiront ils pi'rcer, par un éclat nouveau,
Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau?
Respireront-ils l'air où les feront revivre
Ces neveux qui peut-être auront |)eine à les suivre,
Peut-être ne feront ([ue les déshonorer.
Et n'en auront le sang que pour dégénérer?
Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire.
Cette sorte de vie est bien imaginaire;
Et le moindre moment d'un bonheur souhaité
Vaut mieux qu'une si froide et vaine éternité (2).
Et, vers la fin de la pièce, ce vers :
Non, je ne pleure point, madame, mais je meurs (3).
Sophonishc, môme, a quelques beaux vers. En re-
(0 Acte 1, sci'ne 11. {2) Acte 1, sccno 111. (3; Acte V, scène V.
PIERRE COniSEILT.E. 171
cevant du poison envoyé par Massinisse, Sophonisbe s'écrie :
Voilà do son anionr une preuve assez ample.
ÎMais, s'il m'aimail encore, il nie devait l'exemple (1).
Et plus bas, quand elle dit à sa rivale Éryxe :
Il est vrai que l'état où j'ai su vous le prendre N'est pas du tout le même où je vais vous le rendre : Je vous l'ai pris vaillant, généreux, plein d'honneur, Et je vous le rends lâche, ingrat, empoisonneur; Je l'ai pris magnanime, et vous le rends perfide (2).
Enfin, le dénoùment de Tile et Bérénice est certainement supérieur pour la situation et la noblesse des sentiments à celui de la Bérénice de Racine. Il y a la différence du langage enchanteur de Racine; c'est le timbre mélodieux à côté de la voix rauque ; mais ceci admis, on peut écouter Corneille avec un vif intérêt et jouir de la noble fierté de l'héroïne. Écoutons Bérénice :
Grâces au juste ciel, ma gloire en sûreté N'a plus à redouter aucune indignité.
J'éprouve du sénat l'amour de la justice, Et n'ai qu'à le vouloir pour êire impératrice... Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix; Sauvons-lui, vous et moi, la gloire do ses lois; Rendons-lui, vous et moi, celte reconnaissance, D'en avoir pour vous plaire affaibli la puissance. De l'avoir immolée à vos plus doux souhaits. On nous aime; faisons qu'on nous aime à jamais... C'est à force d'amour que je m'arrache au votre; Et je serais à vous si j'aimais comme une autre (3).
Je vous engage, Messieurs, à lire la dernière scène
'i) Acte V, pct'iie II. (2) Acte V, scène IV. (3) Acte V, seine V
172 l'IERUR CORNEILLE.
des deux Bérénice, et à en faire vous-mêmes la comparaison.
Nous n'avons rien dit du Menteur ni de la Suile du Menteur. Nous les réservons pour le moment où nous nous occuperons de la comédie.
Un mot cependant sur Psyché, composée en 1670, et de moitié avec 3Iolière, qui a fait tout le premier acte, la première scène du second et la première scène du troisième. Tout le reste est dû à Corneille; on y trouve une preuve manifeste de ce que nous disions tout à l'heure de ses facultés égarées, mais non affaiblies. C'est une fraîcheur, une jeunesse de cœur, une grâce enchanteresse, d'autant plus remarquables, que l'auteur avait alors soixante-quatre ans. En voici deux passages. J'espère, Messieurs, que vous excus&rez votre professeur si le charme de l'expression nous amène à nous occuper d'une nature d'impressions qui ne convient guère ni à lui, ni à vous. C'est Psyché qui s'adresse à l'Amour :
Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendre,
Vous dis-je plus que je ne dois, Moi, de qui la pudeur devrait du moins attendre Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois? Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire; Vos sens, comme les miens, paraissent interdits. C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire; Et cependant c'est moi qui vous le dis (1).
Et plus loin :