XIV. — Résumé sur Corneille
Vous allez peut-être me demander, Messieurs, pourquoi, après les détails où nous sommes entrés, et surtout après tant de grands esprits qui ont porté leur jugement sur Corneille, je ne me dispense pas de vous exposer formellement le mien. Mais mon enseignement entier deviendrait superflu , et je ne m'acquitterais pas de mes devoirs envers vous, si je m'en rapportais uniquement aux appréciations d'autrui. Examinons toutefois quelques-uns de ces arrêts; nous saurons, du moins, quel droit nous pouvons avoir pour ne pas être d'accord en tout avec des juges aussi illustres.
En premier lieu, nous rencontrons l'éloge de Corneille par Racine, dans un discours prononcé à l'Académie française lors de la réception de Thomas Corneille. Rarement Corneille a été mieux jugé. Il n'y a, selon nous, presque rien à ajouter, et rien à retrancher. Sans doute le style de cet éloge est un peu
(i) L'Imitation de Jc.siis Ciirisl, traduite et iiaraphrasee en vers français. Livre I, chapilri' 111.
l'IERHE COUNEILLE. 175
olîiciel, emphatique peut-être; il rappelle involontairement ces vers de Cornélie dans Pompée :
0 soupirs, ô respect! oh! qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre (I).
Racine ne pouvait parler des défauts de Corneille; mais, chose rare, il sait parler de son grand prédécesseur comme en parlera la postérité; il fallait pour cela le goût exquis de Racine. Remarquons cependant qu'en parlant de ses œuvres il a passé sous silence Polyeucle, celle des pièces de son rival qui se rapproche le plus du genre racinien. Il loue surtout Corneille d'avoir restitué à la raison ses droits, et d'avoir été par là le fondateur de la véritable tragédie. Nous verrons Voltaire appliquer le même éloge à Bourdaloue, réhabilitant par la raison Téloquence de la chaire. Il a dit de Corneille, pour lequel on l'a accusé d'avoir eu trop de sévérité : « Non-seulement on lui « doit la tragédie, la comédie, mais on lui doit l'art « de penser (2). »
Notre jugement propre. Messieurs, sera semblable à celui de Racine; mais nous retendrons à un autre ordre d'idées.
Nous croyons pouvoir dire de Corneille qu'il arracha l'art dramatique à la triple barbarie des sujets, des idées et du langage; que le premier, le seul du moins avec Rotrou, il rendit la scène française digne des honnêtes gens. Jusqu'à lui on y avait vu de la vérité sans grandeur, ou cette sorte de grandeur que
Cl) Aclc V, scène I. (2) Remarques sur Sinéiia.
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la vérité n'accompagne pas. Il réconcilia le grand et le vrai; il unit le vraisemblable et le merveilleux, et il eut la bienséance qui tient de l'un et de l'autre. Il fit, comme le dit Racine, « voir sur la scène la « raison, » à la place de cette extravagance, qui, presque seule, relevait ou corrigeait la platitude des conceptions dramatiques.
Il sut attacher les spectateurs à la peinture de l'homme; elle était bornée jusqu'alors à sa condition et à ses aventures; il sentit que la dignité de l'art exigeait surtout la représentation des vicissitudes de son âme.
Il conçut des plans neufs et extraordinaires; il eut, dans l'intrigue, des combinaisons profondes ; il gouverna l'action avec une rare habileté; il créa des situations nouvelles et quelquefois incomparables.
Il dessina énergiquement, il soutint avec puissance et, si l'on osait le dire, avec une constance héroïque, des caractères d'une grandeur imposante.
Il s'éleva à la région de l'idéal, et s'y soutint à la même hauteur que l'aigle dans le ciel : Spernit humum fugienle penna.
Il versa aux âmes, plus largement qu'aucun autre poëte, la joie de l'admiration et ces émotions sublimes qui font sentir toute la beauté de la vie humaine.
Il sut, sans recourir à la terreur, ni même à la pitié, faire battre à coups pressés tous les cœurs, et tirer de tous les yeux les plus nobles larmes. Ses dénoùments sont rarement touchants. Celui de Rodo-
PIERRE CORNEILLE. iTï
grune, seul, réunit au plus haut degré l'épouvante et la compassion.
Il enleva les esprits par la hauteur imprévue et extraordinaire de ses pensées, qui, de la profondeur de son tragique génie, jaillissent tout armées, je veux dire avec leur expression nécessaire, ou sous la forme qui en rend pleinement l'inspiration et le caractère.
Il accoutuma la langue et la versification à ces formes nen'euses et ramassées, à ces mouvements en quelque sorte athlétiques, que réclamait le caractère de ses pensées.
Il fut naïf, non-seulement dans le sublime, le sublime est toujours naïf, mais à une moindre hauteur, dans la région des idées moyennes et des situations tempérées. Il osa souvent être, non-seulement vrai, mais réel, et sans prendre la réalité pour la vérité. Racine, toujours vrai, est moins naïf et bien moins réel que Corneille.
Enfin, il a créé un art, un idéal, il a été initiateur, créateur, le Descartes de la scène tragique. S'il fut étroit, exclusif dans son système et sa manière, il le fut comme tous ceux qui apportent au monde une idée nouvelle. Ceci est la faiblesse des forts; tous les réformateurs, en littérature comme en rehgion, n'ont été puissants qu'à la condition d'être étroits. L'Evangile seul a été fort et large, sublime et tempéré.
Voilà l'actif. Quant au passif, n'y revenons pas. Nous n'avons pas de plaisir à nous appesantir sur les défauts d'un grand génie. La seule chose que nous ne puissions nous dispenser de répéter, c'est que Cor-
178 riERRE CORNEILLE.
neille accrédita dans les esprits l'idée d'une grandeur fausse, imaginaire, inhumaine, et qu'il employa à multiplier ce type imposant, mais mensonger, la rare puissance dont la nature l'avait doué. Il faut dire et répéter cela, parce qu'on dit et répète, à l'endroit de ce défaut, un éloge inconsidéré. Pour vous montrer, Messieurs, avec quelle précipitation l'on juge, et comment un bon mot tient lieu de raison, je ne veux que vous rapporter ce mot de La Bruyère : « Corneille peint les hommes comme ils devraient « être; Racine les peint tels qu'ils sont (4). » Cette décision, que Voltaire a critiquée, a été la source de dissertations sans fin. Corneille, et c'est là une partie ou la forme particulière de sa grandeur, Corneille représente l'homme tel qu'il le veut. L'homme de Corneille, ou plutôt chacun des hommes de Corneille, est un être qui, tenant par ses racines à l'humanité générale, est idéal dans le reste. Le poëte exerce sa liberté dans les sommités de son personnage. Il n'est jamais fantastique, mais il est excentrique avec audace. Humains et surhumains tout ensemble, les individus qu'il conçoit effrayent l'imagination et l'enchantent. C'est le droit de la poésie et l'un de ses charmes les plus puissants, que de lancer à travers les orbites de nos passions ces individualités étonnantes, ces comètes du monde moral, astres désordonnés en apparence, mais plutôt planètes d'un ciel plus profond, et qui peuvent, comme les autres, nommer leur soleil et dire leurs orbites. Si vous voulez contester à Cor-
(1) L.v Bruyère. Les Caractères. Chapitre I. Des ouvrages de l'esprit.
PIERRE CORBEILLE. i79
neille ses données, que ce soit avant d'en avoir va le développement; car, après l'avoir connu, vous les accepteriez d'enthousiasme. Chez lui, Texécution justifie le dessein; et quelque peine que vous ayez à ramener ses individualités à des espèces et à des genres connus, elles n'en ont pas moins une existence irrévocable; elles peuplent votre mémoire, elles deviennent, malgré que vous en ayez, les enfants adoptifs de votre imagination.
A Dieu ne plaise que l'humanité n'ait d'autres types que les créations du grand Corneille ! Il a corrompu ses juges à force de génie ; et si le mot de La Bruyère que j'ai cité est éblouissant, il n'en est pas moins très faux. César n'a jamais dû être assez fat pour dire à Cléopâtre qu'il n'a vaincu à Pharsale que pour lui plaire. La Cléopâtre de Rodogime n'a point dû assassiner l'un de ses enfants au bout d'une allée de jardin , et préparer l'empoisonnement de l'autre. Polyeucte n'a point dû briser tout dans un temple, et hasarder de casser toutes les têtes par dévotion. Léontine, dans Héraclius, n'a point dû se vanter de tout faire, pour ne rien faire du tout. Pompée devait-il répudier la femme qu'il aimait, pour épouser la nièce d'un tyran? Pertharite devait-il céder la sienne ? Thésée, dans OEdipe, devait-il parler d'amour au milieu de la peste et dire :
Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amants est encor plus funeste (<)?
Et ce ne sont là que des exemples !
jj Acte I, sciJne 1.
Le même La Bruyère dit encore que « Corneille « est plus moral, Racine plus naturel, » c'est-à-dire plus vrai. Sans doute Racine est plus vrai, mais par là même il est aussi plus moral. Le vrai conduit au bon; le bon, le beau, le vrai sont choses générales, universelles; c'est par elles que nous sommes tout ce que nous sommes; mais c'est dans leur proportion relative en chacun de nous que se trouve le cachet propre de notre individualité personnelle. Point de moralité dans l'art en dehors de la vérité : représenter l'homme tel qu'il est, c'est déjà faire un pas dans le domaine de la morale; le bien connaître est le seul moyen de lui communiquer des impulsions salutaires. Corneille est héroïque, mais sa force est trop souvent en dehors de la vérité; il éveille le sentiment de la grandeur, mais il ne montre pas où réside la véritable grandeur.
Il renfle l'âme et ne la nourrit pas.
Comme poëte, Corneille est resté païen, tandis que' Racine qui ne glorifie pas l'orgueil et la volonté propre, mérite bien mieux le titre de poëte chrétien. Il ne tente pas de m' apprendre que je puis tout; il me fait voir qu'en moi-même je ne puis rien.
L'impétuosité, la roideur du génie de Corneille ne pouvant se plier à tous les sujets qu'il abordait, devaient nécessairement écourter ses idées et l'éloigner de la vérité. La merveilleuse flexibilité de Racine, en revanche, se proportionne à toutes les situations, à tous les caractères, comme l'eau qui remplit tous
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les contours d'un espace donné. Racine raisonnait moins par la bouche de ses personnages, mais il était bien autrement maître de son œuvre. Lisez, Messieurs, à ce propos, ce que M. Sainte-Beuve a dit sur les différentes familles des génies poétiques (1).
Ajoutons ici une remarque qui ne s'applique pas à Corneille seul, et qui tend moins à lui faire un reproche qu'à lui refuser une louange. Le système dramatique auquel Corneille a adhéré, que son génie a consacré, mais dont sa tragédie ne fut qu'une espèce dans le genre, est étroit; il n'embrasse pas la riche variété de la nature et de l'existence humaine. Britannicus fut une incursion hors de ces limites; mais, du reste, la tragédie de ce temps s'attache à représenter des caractères généraux et quelques situations capitales de la carrière des hommes, plutôt qu'elle ne s'applique à personnifier et à mettre en action des idées. Les grands troubles d'esprit étaient le partage de quelques grands penseurs; mais les conditions générales de la vie étaient acceptées par tout le monde. Un génie shakespearien, sceptique et contemplatif, faisant éclore le tragique, de la pensée encore plus que des faits, eût pu naître plus tôt, pouvait naître plus tard, mais n'avait rien à faire avec la société française d'alors. Ces paroles tragiques qui semblent un profond gémissement de l'humanité se résumant à elle-même toute son infortune, un seul homme les avait dites : c'était Pascal, La tragédie proprement dite n'abordait immédiatement que les malheurs de
(0 Port-Royal. Tome 1, pages J59-1G3.
l'individu, et tout ce qu'elle avait de philosophique, à son insu toutefois, c'était de prendre des rois pour victimes. Dès que ce n'était pas le malheur général de la condition humaine qui éveillait l'inspiration tragique, c'était des infortunes des heureux du monde qu'il fallait entretenir la multitude. La tragédie a peu à peu changé de nature et de tendance ; mais Corneille et Racine ont manqué à cette ère nouvelle, et, s'il faut dire toute notre pensée, le génie lui-même serait embarrassé de la tâche qui semble lui être proposée. Dès qu'elle a une conscience trop pleine et une vue trop distincte de ce qu'elle fait, la poésie se tait; ou, si elle parle, c'est pour analyser et non pour peindre, c'est-à-dire pour n'être plus poésie.
L'idée sur laquelle la tragédie française a reposé longtemps, est une abstraction. L'abstraction n'est pas la vie; l'abstraction pure n'est rien, c'est un filtre qui ne laisse passer qu'une liqueur incolore, inodore, insipide. Sans doute il faut reconnaître au poëte, dans une certaine mesure, la liberté d'abstraire. Obligé d'inventer, de choisir, d'ordonner, de disposer ses matériaux, il faut qu'il puisse les isoler ou les concentrer d'après les exigences de l'ensemble. Cela est essentiel à l'art; la loi de l'unité du sujet n'est au fond que cela. Nous avons vu, dans la tra^ gédie d'Horace, l'unité du sujet abandonnée, faute d'un choix judicieux parmi les éléments fournis par l'histoire. Les rôles superflus qui se rencontrent dans un grand nombre de pièces, tels, par exemple, que celui d'Antiochus dans la Bérénice de Racine,
ne sont que le résultat d'une abstraction insuffisante. Il est donc indispensable d'abstraire ; il faut seulement que le poëte évite l'excès. Abstraire n'est pas toujours exclure ; le filtre doit puritier, non réduire au néant ou à l'insipidité. Qu'est-ce que la vie, qu'est-ce que la réalité, telle qu'elle se présente à nous? Une concrétion, un événement toujours compliqué d'un autre événement, un élément d'un autre élément, la vie individuelle de la vie sociale, le présent du passé, la vie de l'esprit de celle des sens. Les âges, les sexes, les conditions, les opinions, l'accidentel, l'imprévu, l'inépuisable variété des combinaisons, tout cela s'offre à nous mêlé, et l'art luimême tire un grand parti de ces mélanges.
Il en faut convenir, la science française a poussé l'abstraction jusqu'à l'abus; elle a tiré de tous ces fils, si délicatement entrelacés, un fil qu'elle allonge démesurément sans le rompre. C'est un fil d'or, sans doute ; c'est la vérité humaine dans sa généralité pure ; mais c'est un fil unique. Le drame est réduit au plus petit nombre d'éléments possible. Dans la vie réelle, le familier et le sublime se coudoient comme le riche et le pauvre ; sur la scène, on les verra soigneusement séparés ; la tragédie, constamment noble, ne souffrira que les grands et leurs confidents. Dans la vie, le rire éclate au milieu des pleurs; sur la scène, on évitera avec scrupule le mélange des tons divers. Dans la vie se rencontrent des événements, pour ainsi dire phénoménaux, qui semblent rompre le cours normal de l'existence : eh bien! la tragédie n'en voudra rien sa-
voir. Elle passera sous silence ce qu'il y a de mystères dans l'âme de l'homme et dans sa destinée ; elle ne connaîtra que ce qui se manifeste dans la vie sociale. Loin de parler aux yeux, elle évitera ce qui a l'apparence du spectacle. Elle fera tant qu'elle pourra abstraction de l'histoire; elle négligera ou repoussera la peinture des individualités nationales, comme celle des individualités humaines. Elle représentera des passions plutôt que des caractères; et encore ces passions se réduiront-elles à une ou deux; chez Corneille, à l'amour et à l'ambition : l'amour chez les hommes, l'ambition chez les femmes. On écartera l'élément romantique comme on écarte une personne de mauvaise compagnie; on oubliera le moyen âge. A ce point de vue, il était naturel d'aller demander des sujets à l'antiquité; l'élément purement humain, seul conservé dans ses conditions générales, s'accommodait assez de la distance ; le nuage des temps couvrait mieux l'absence de la couleur locale. Mais pour tout cela, on n'en sera pas plus antique; la simplicité de la tragédie antique est tout autre chose; la nôtre, dans ses éléments incomplets, se complique de combinaisons souvent surabondantes.
Quant aux règles d'Aristote, unité de sujet, de temps, de lieu, intervenues au seizième siècle, ou plutôt remises en honneur par Jodelle, elles étaient ensuite tombées dans le mépris, les deux dernières du moins ; car, il n'est pas besoin de vous le répéter, Messieurs, l'unité du sujet est à la base de l'art. Nous avons vu Corneille, à son début, traiter fort légère-
PIERRE CORNEILLE. i85
ment ces lois arbitraires. Le Cid fit sa fortune sur des monceaux de morts, et Aristote se trouva du nombre. Mais plus tard, trait assez frappant de la nature humaine, Corneille ayant acquis le droit de l'indépendance, devenu lui-même autorité, se soumit à l'autorité qu'il avait commencé par négliger. Lisez, Messieurs, pour vous en convaincre, ses Discours sur l'Art dramatique, imprimés en 1664. Il avait alors cinquante-huit ans; c'est l'âge où l'on aime à établir des règles et à consacrer la tradition ; en un mot, c'est l'âge conservateur.
Qu'était-il arrivé dans l'intervalle ? Tout le monde, en littérature, comme en politique, avait passé du même côté. Le seizième siècle fut une époque de déchirement ; sauf la Réforme, rien ne s'y organisait. Le dix-huitième sera un temps d'incohérence et de lutte intestine entre des éléments divers, jusqu'au moment de la grande explosion. Mais le dix-septième est très homogène; tout s'y rapproche et s'y coordonne par instinct. En tout genre, on retourne à l'autorité; tandis que Corneille franchit les règles, on les reconstruit autour de lui, et à la fin le grand génie se trouve, lui et sa tragédie, muré dans une enceinte bastionnée. Ces murailles furent l'œuvre de quelques médiocrités. On avait fait de la théorie; l'abbé d'Aubignac consacra les règles dans sa Pra~ tique du théâtre, et Corneille les accepta avec une véritable bonhomie. Combien de fois n'a-t-on pas vu le lion mené en laisse par un épagneul?
On ferait un livre intéressant sur la puissance et
l'influence en tout genre et en tout temps des esprits et des idées médiocres. Il serait difficile à achever peut-être, mais les matériaux ne manqueraient point. On dirait que la médiocrité a choisi la bonne part et qu'elle ne lui sera point ôtée. Les idées médiocres entre des mains fortes mènent le monde dans les temps ordinaires. 11 est connu que les règles d'Aristote ne sont pas d'Aristote ; mais on voulait absolument une tradition, et à tort ou à raison, on invoquait l'antiquité avec une superstition obstinée. Vint en» suite Boileau, qui s'empressa de consacrer définitive» ment cette autorité prétendue :
Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué. Un rimeur, sans péril, delà les Pyrénées, Sur la scène en un jour renferme des années : Là souvent le héros d'un spectacle grossier, Enfant au premier acte, est barbon au dernier. Mais nous, que la raison à ses règles engage, Nous voulons qu'avec art l'action se ménage; Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli, Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli (1).
On allégua des raisons en faveur du système des trois unités, mais des raisons petites. On prétendait conserver l'illusion; mais la règle des vingt-quatre heures n'y satisfait pas, et les invraisemblances qu'elle coûte sont précisément faites pour détruire l'illusion. Quand l'éloquence produit l'illusion, c'est la perfection de l'art; mais il ne faut pas trop la chercher ailleurs. Les trompe-l'œil ne sont pas les chefs-d'œuvre de l'art. L'illusion ne peut donc être
(0 L'Art poétique. Chant III.
PIERRK CORNEILLE. 187
le but. A cet égard comme à bien d'antres, il y a de grandes différences entre les Français et les étrangers. La curiosité, l'attente, la suspension sont nécessaires aux premiers; ils goûtent plus que d'autres nations le plaisir intellectuel de conclure.
Les raisons dirigées contre l'unité de lieu et de temps étaient meilleures, mais purement négatives. On ne comprenait pas que cela faisait un avec tout le reste. Ainsi le style du drame conçu dans ces conditions est donné d'avance; il sera abstrait et pompeux. Tout concourait, dans le dix-septième siècle, à imposer au style tragique ces deux caractères. La tragédie était un divertissement royal, entouré d'étiquette et de magnificence. Tout alors se rapportait à la cour ou en recevait le ton ; or la vie de la cour est une abstraction, ou fait abstraction de tout ce qui n'est pas elle. L'élégance et un certain goût gagnèrent à ces conditions; mais la poésie y perdit; la périphrase est l'antipode de la poésie ; la vie n'est pas poétique lorsque le mot propre doit toujours être évité. Paul -Louis Courier a dit avec une parfaite justesse : « La langue poétique, si ce n'est celle du « peuple, en est tirée du moins. » On trouverait la preuve de cette vérité dans Racine même. Que l'on prenne la peine de comparer, sous ce rapport, l'admirable monologue d'Hermione dans Andromaque, et notamment ces vers :
Il croit que toujours faible et d'un cœur incertain, Je parerai d'un bras les coups de l'autre main (1);
d) Acte V, scène 1.
avec ceux où Pyrrhus s'adresse ainsi à Oreste :
Vous pouvez cependant voir la fille d'Hélène : Du sang qui vous unit je sais l'étroite chaîne (1),
et à propos desquels on se dit involontairement tout bas :
Un cousin peut bien voir sa cousine germaine.
La tragédie française a été l'objet des railleries des étrangers. Ils ont eu raison sans doute d'y regretter l'absence de la fécondité puissante de Shakespeare; mais ils n'ont pas toujours su rendre justice à ce que les bonnes productions de notre scène ont de vrai, de juste, de délicat, d'exquis. On en convient, le style de Racine a souvent trop de pompe. Mais que de railleries fades et inintelligentes débitées à ce sujet!
En général, la question du système de la tragédie française, et à propos d'elle, celle de l'unité de temps et de lieu, fut longtemps mal attaquée et mal défendue. Tel est le sort de la plupart de ces procès. Quelqu'un vient ensuite, qui
Met les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.
A.-W. Schlegel, dans son Cours de Littérature dramatique, a présenté, contre la règle qui renferme l'action dans les vingt-quatre heures, la meilleure et la plus forte des réfutations. Cette précipitation forcée est contraire à la condition fondamentale de la tragédie : le développement des caractères. Écoutons-le, Messieurs, sur ce sujet, en terminant nos études sur Corneille :
(0 Acte 1, sei'ne II.
« Une intrigue compliquée est indubitablement « une invention avantageuse pour resserrer dans un « espace étroit la longue durée d'une action importe tante. Un intrigant est en général un homme pressé, « qui ne perd point de temps pour arriver à son but. « Plus une pièce sera donc en rapport avec l'idée a d'intrigue, et plus sa marche sera précipitée. Le « cours naturel des choses humaines est grave et me- « sure. Les grandes résolutions mûrissent lentement. « Les noires suggestions des passions haineuses sor- « tent avec timidité des profondeurs de l'âme, et « craignent longtemps de se montrer au grand jour. « La vengeance céleste, suivant l'expression si juste et « si belle d'Horace, poursuit le coupable avec un pied a boiteux. Qu'on essaye si l'on veut, de tracer le ta- « bleau gigantesque du régicide commis par Macbeth, « de son usurpation et de sa chute, en se renfermant « dans les bornes étroites de l'unité de temps, et a l'on verra si le sens que renferme cette peinture « ne perd pas tout ce qu'il a de sublime, et l'on ju- « géra si, en se mettant à la torture pour placer « avant la pièce et pour exposer dans de pompeux « récits, les événements que Shakespeare présente « aux regards, il sera jamais possible de produire « une impression aussi forte et aussi pénétrante. Il « est vrai que cette tragédie embrasse un temps con- « sidérable; mais quand son mouvement est aussi « rapide, avons-nous le loisir de le mesurer? Nous « voyons, en quelque sorte, les sombres filles de « l'Erèbe ourdir les destinées humaines en accélérant
« la marche des bruyants rouages du temps ; et nous « sommes entraînés, comme par une force irrésis- « tible, au milieu du tumulte des événements, qui, « en allumant les passions d'un mortel ambitieux, « l'ont conduit par des gradations perfides, de la ten- « tation au crime, du crime à l'habitude des forfaits, « et de là à cet aveuglement funeste, auquel il a dii « sa ruine. Un pareil phénomène, dans la sphère de « la poésie dramatique, offre l'image de ces astres « sortis des profondeurs de l'espace, et d'abord à « peine visibles à un immense éloignement, mais « qui s'approcliant bientôt avec une vitesse toute jours croissante du centre de notre système, efcc frayent les peuples de la terre, remplissent l'âme « de pressentiments sinistres, et couvrent la moitié « du ciel du panache menaçant de leurs vapeurs ence flammées (1). »
Schlegel fait, au reste, cette remarque que si Corneille s'était soumis sans y songer aux règles d'Aristote, comme il l'a prétendu, il en faudrait conclure que ces règles sont très vagues, puisqu'elles peuvent s'appliquer également à des ouvrages aussi disparates que les tragédies des Grecs et celles de Corneille, et que, par conséquent, les interprétations qu'il donne de la loi sont assurément tirées de loin.
(1) A.-VV. Schlegel. Cours de littérature dramatique. Tome II, pages 128- 130. — Le chapitre entier mérite d'être lu avec attention.