‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 33 sur 80 · V. — Bérénice · texte numérisé non relu

V. — Bérénice

Bérénice fut une œuvre de circonstance. On sait que la première Madame, Henriette d'Angleterre, qui faisait le charme de la cour par les grâces de sa personne et de son esprit, en qui les gens de lettres trouvaient la plus aimable protectrice, et souvent un juge éclairé, désira voir traiter ce sujet à la fois par les deux rivaux de la scène. Une phrase de Suétone l'indiquait ^ 1;. La princesse se plaisait à retrouver dans cette histoire le grand épisode de la sienne. Aussi la pièce de Racine est-elle remplie d'allusions à ce goût réciproque de Louis XIV et de sa belle-sœur, dont l'honneur et la prudence avaient triomphé :

En quelque obscurité que le sort l'eûl fait naître, Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître (2).

Le poëte osa même éveiller d'autres souvenirs :

Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez (3)! Et plus loin :

Vous m'aimez, vous me le soutenez; Et cependant je pars, et vous me l'ordonnez (4) ?

(i) Titus reginam Berenicen, eut etiam nuptiaa poUicitus ferebaiur... ttatim ah nrbe dimisit invitus invitam.

(2) Acte I, scène V. (3) Acte IV scène V. (4) Acte V, scèue V.

232 JEAN UACINE,

C'étaient les propres paroles de Marie de Mancini, lorsque son oncle Mazarin la força de s'éloigner du roi.

La pièce de Corneille n'eut pas de succès ; celle de Racine, au contraire, fut très applaudie. On l'alla voir, on l'admira, on y pleura, sans s'informer si c'était une tragédie, un drame, une idylle. Le grand Condé répétait, en les appliquant à la pièce, ces vers de Titus parlant de Bérénice :

Chaque jour je la vois Et crois toujours la voir pour la première fois (1).

Plus tard on s'est fort inquiété du titre à donner à cet ouvrage; on a demandé ce que c'était qu'une tragédie où il n'y a point de sang répandu, ou un drame écrit tout entier du style de la tragédie. Mais, au fond, que nous importent ces distinctions? Racine veut que sa pièce soit une tragédie : pourvu qu'elle nous attache et nous émeuve, nous ne nous inquiétons pas du nom. Goûtons-nous moins le charme de Don Sanclic (V Aragon, parce que c'est plutôt une comédie héroïque?

Le grand défaut de Bérénice n'est pas du fait de l'auteur : c'est le peu d'étoffe du sujet. Je ne crois pas qu'on puisse accuser Racine d'un seul mauvais choix parmi les sujets de ses pièces; mais nous venons de voir qu'ici le choix ne dépendait pas de lui. Titus est attaché à Bérénice; Bérénice aime passionnément Titus : l'empereur épousera-t-il la reine étrangère malgré les lois de Rome? ou la renverra-

(i) Acle JI, sc('ne II.

t-il dans son royaume malgré leur affection réciproque? La matière manquait d'autant plus, remarque Voltaire, que la résolution de Titus se montre prise dès le second acte. Chapelle, à qui Racine demandait ce qu'il pensait de sa pièce, résuma la situation par ce refrain d'une chanson du temps :

Marion pleur', Marion crie, Marion veut qu'on la marie.

Racine s'est efforcé de couvrir de plusieurs manières ce manque d'action. Pour tirer cinq actes d'une situation trop uniforme et pas assez tragique, il a introduit le personnage parasite d'Antiochus. Mais le remplissage saute aux yeux. Le triomphe de Racine et le mérite de la pièce sont ailleurs. Ces vers de Titus pourraient en caractériser l'intérêt :

Enfin, tout ce qu'amour a de nœuds plus puissants, Doux reproches, transports sans cesse renaissants, Soin de plaire sans art, crainte toujours nouvelle, Beauté, gloire, vertu, je trouve tout en elle (1}.

En effet, l'amour, dans ses mille nuances, a fourni tout à Racine dans cette élégie héroïque, qui n'est, à le bien prendre, qu'un flux et reflux de tendresse, une suite de conversations entre deux cœurs amoureux, mais que lui seul pouvait écrire, et où il a merveilleusement déployé le côté tendre de son talent. Jamais autant qu'ici il n'a été l'homme de sa propre pensée, tout entier à cet élément que nous retrouvons aussi vrai, mais plus mélangé, dansMonime, dans Athalie, dans Phèdre elle-même. La vérité des

(1) Acte n, scène II.

234 JIAN RACINir.

sentiments est égalée ici par la vérité de l'expression, la vivacité, la délicatesse, le naturel dans l'élégance et la noblesse que l'imagination prête aux maîtres du monde. Quelle douleur, mais quelle suavité dans les gémissements de Bérénice! Racine s'est efforcé d'ennoblir son sujet; ce rôle est relevé par une dignité gracieuse ; Bérénice a eu une heureuse influence sur le caractère de Titus; c'est elle qui lui a inspiré les vertus qui vont en faire les délices du genre humain ;

Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes

Ne me suffisaient pas pour mériter ses vœux : J'entrepris le bonheur de mille malheureux. On vit de toutes parts mes bontés se répandre ; Heureux, et plus heureux que tu ne peux comprendre, Quand je pouvais paraître à ses yeux satisfaits, Chargé de mille cœurs conquis par ses bienfaits (1).

Racine est le plus éloquent des poètes dramatiques, et ceci est dû, non-seulement à ce grand don de l'expression qu'il possède à un si haut degré, mais à la vérité, à la profondeur étonnante des sentiments de ses personnages. Le caractère de Bérénice n'a qu'un seul faux ton :

Il fuit, il se dérobe à ma juste fureur (2).

Mais quelle éloquence dans ce rôle, quelles expressions tirées de l'intimité du cœur, que de mouvement! La Harpe a cité plusieurs morceaux admirables; permettez -moi. Messieurs, de vous en recommander en outre quelques autres :

Il ne faut rien me taire; Parle. N'ai-je rien dit qui lui puisse déplaire?

(0 Acte II, scène 11. (-2) Acte IV, scène 1.

JIA!» RAriNÏ. 235

Que sais-je? J'ai peut-êîre, avec trop de chaleur, Rabaissé ses présents, ou blâmé sa douleur. N'est-ce point que de Rome il redoute la haine? Il craint peut-être, il craint d'épouser une reine.

Hélas! s'il était vrai Mais non, il a cent fois

Rassuré mon amour contre leurs dures lois ;

Cent fois Ah! qu'il m'explique un silences! rude;

Je ne respire pas dans cette incertitude. Moi, je vivrais, Phénice, et je pourrais penser Qu'il me néglige, ou bien que j'ai pu l'offenser? Retournons sur ses pas. Mais, quand je m'examine, Je crois de ce désordre entrevoir l'origine, Phénice ; il aura su tout ce qui s'est passé :

L'amour d'Antiochus l'a peut-être offensé

Je ne te vante point cette faible victoire,

Titus. Ah! plût au ciel que, sans blesser ta gloire.

Un rival plus puissant voulût tenter ma foi,

Et pût mettre à mes pieds plus d'empires que toi ;

Que de sceptres sans nombre il pût payer ma flamme;

Que ton amour n'eût rien à donner que ton âme!

C'est alors, cher Titus, qu'aimé, victorieux,

Tu verrais de quel prix ton cœur est à mes yeux (t).

Il faut relire aussi la scène V de l'acte V. N'oublions pas non plus les beaux ivers et l'éloquence vraie du monologue de Titus •

Eh bien, Titus, que viens-tu faire?

Bérénice t'attend. Où viens-tu, téméraire? Tes adieux sont- ils prêts? T'es-tu bien consulté? Ton cœur te promet-il assez do cruauté?... Soutiendrai-je ces yeux dont la douce langueur Sait si bien découvrir les chemins de mon cœur? Quand je verrai ces yeux armés de tous leurs charmes. Attachés sur les miens, m'accabler de leurs larmes, Me souviendrai-je alors de mon triste devoir? Pourrai-je dire enfln : Je ne veux plus vous voir?... Non, non, encore un coup, ne précipitons rien. Que Rome, avec ses lois, mette dans la balance

(0 Acte II, icine V.

Tant de pleurs, tant d'amour, tant de persévérance;

Rome sera pour nous Titus, ouvre les yeux :

Quel air respires-tu? N'es-tu pas dans ces lieux

Où la haine des rois, avec le lait sucée,

Par crainte ou par amour ne peut être effacée?

Rome jugea la reine en condamnant ses rois.

N'as-tu pas en naissant entendu cette voix?

Et n'as-tu pas encore ouï la renommée

T'annoncer ton devoir jusque dans ton armée?

Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas,

Ce que Rome en jugeait ne l'entendis-fu pas?

Faut-il donc tant de fois te le faire redire ?

Ah! lâche! fais l'amour, et renonce à l'empire;

Au bout de l'univers va, cours te confiner,

Et fais place à des cœurs plus dignes de régner.

Sont-ce là ces projets de grandeur et de gloire

Qui devaient dans les cœurs consacrer ma mémoire?

Depuis huit jours je règne, et, jusques à ce jour,

Qu'ai-je fait pour l'honneur? J'ai tout fait pour l'amour.

D'un temps si précieux quel compte puis-je rendre?

Où sont ces heureux jours que je faisais attendre?

Quels pleurs ai-je séchés? Dans quels yeux satisfaits

Ai-je déjà goûté le fruit de mes bienfaits ?

L'univers a-t-il vu changer ses destinées ?

Sais-je combien le ciel m'a compté de journées?

Et de ce peu de jours, si longtemps attendus,

Ah! malheureux! combien j'en ai déjà perdus (1)1

Cependant, nous devons le répéter ici, le dénoûment de Corneille est bien plus héroïque. Tout, chez Racine, vers la fin, mollit et s'affaisse ; tout se relève alors chez son vieil antagoniste.

Le style enchanteur de Bérénice s'élève parfois jusqu'à la force et à l'éclat; le talent du pittoresque s'y révèle dans un passage souvent cité, et qui aurait pu dessiller les yeux des partisans de la poésie un peu trop citadine de répo(|ue :

(I) Acte IV, sci'ne IV.

De celte nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur? Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée, Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat. Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat ; Cette pourpre, cet or que rehaussait sa gloire. Et ces lauriers encor témoins de sa victoire ; Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards ; Ce port majestueux, cette douce présence..... Ciel! avec quel respect et quelle complaisance Tous les cœurs en secret l'assuraient de leur foi (1).

Lorsqu'on a goûté le charme de Bérénice, on se demande s'il y a entre les pièces de Racine une autre inégalité que celle qui résulte de la différence des sujets. jBeremce n'est pas le chef-d'œuvre de Racine; mais c'est ce qu'il a fait de plus racinien. C'est le genre où il n'a point d'égaux et où il n'avait point de modèles.

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