VI. — Bajazet
Dans Bajazet, Racine représenta des personnages plus rapprochés de nous par les temps et les lieux, mais plus éloignés de nos mœurs que ne le furent les Grecs et les Romains. Ici l'extrême dissemblance satisfaisait à la perspective, cette poésie de la distance, aussi nécessaire au drame qu'à la peinture; et d'ailleurs l'histoire des princes ottoiuans pouvait présenter à la tragédie des sujets heureux. Souvent, il est vrai, les scènes terribles du sérail sont, dans la
(0 Acte I, seine V.
réalité, plus rapides qu'il ne convient à la nature du drame; l'intervalle de la crainte à la haine, et de la haine au meurtre, l'espace entre le principe de l'action et la catastrophe, est sujet à manquer de l'étendue qui forme la juste mesure de l'action tragique. Mais parfois aussi il s'y trouve de ténébreuses intrigues, qui, après un long silence, éclatant par des révolutions et des trépas, sont propres à fournir la matière de véritables tragédies.
Tel est, par exemple, l'événement d'oii Racine a tiré Bajazet. Le sort de ce frère du sultan Amurat, remis aux mains de la favorite Roxane ; l'amour violent de la sultane pour le prince dont la vie dépend d'elle, et à qui elle offre la liberté et le trône pourvu qu'il consente à l'épouser; la froideur de Bajazet, ses hésitations, son attachement secret pour la princesse Atalide, le visir Acomat favorisant la révolution qui pouvait donner la couronne à Bajazet, voilà les éléments de la pièce, tels que Racine les a combinés.
Bajazet me semble la plus tragique de toutes les œuvres de Racine, celle qui réunit le plus de terreur et de passion. Aucune autre pièce ne vous introduit plus promptement dans l'action, et n'en poursuit les phases d'un mouvement aussi rapide ; dès le début, le nœud se serre, et jusqu'à la fin tout marche sans une minute de suspension. Ceci est un grand mérite; mais convenons que, dans le cas actuel, un talent d'un ordre moins élevé aurait pu y suffire. La sage et vigoureuse conduite de l'action est une des qualités de l'esprit français.
Le rôle de Roxane est tracé avec une rare énergie, une vérité naturelle et locale au-dessus de tout éloge. C'est l'amour impétueux, furieux, et revêtu de toute l'originalité que lui prêtent les mœurs du sérail. Roxane, c'est Hermione approfondie, et la supériorité du premier personnage sur le second montre combien Racine avait vécu et réfléchi depuis le jour où il écrivit Andromaque. Toutes les situations tirées des révolutions de l'âme de Roxane sont admirables et terribles. Yoyez-la déjà dans son premier entretien avec Bajazet, offensée de sa tiédeur, des motifs qu'il allègue pour rejeter, pour éloigner du moins l'hymen qu'elle le presse d'accomplir :
Je vous eiitenils, seigneur. Je vois mon imprudence ;
Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance;
Vous avez pressenti jusqu'au moindre danger
Où mon amour trop prompt vous allait engager.
Pour vous, pour votre honneur vous en craignez les suites ;
Et je le crois, seigneur, puisque vous me le dites.
3Iais avez-vous prévu, si vous ne m'épousez,
Les jiérils plus certains où vous vous exposez?
Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire ?
Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire?
Songez-vous que je tiens les portes du palais?
Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais ?
Que j'ai sur votre vie un empire suprême?
Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime?
Et, sans ce même amour qu'offensent vos refus.
Songez-vous, en un mot, que vous ne seriez plus (t)?
Et quelques lignes plus loin, après la froide réponse
de Bajazet :
Non, je ne veux plus rien.
Ne m'importune plus de tes raisons forcées; Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées;
(0 A.CU 11, tcùne I.
Je ne te presse plus, ingrat, d*y consentir :
Rentre dans le néant dont je t'ai fait sortir.
Car enfin qui m'arrête? et quelle autre assurance
Denianderals-je encor de son indifférence P
L'ingrat est-il touché de mes empressements ?
L'amour même cntre-t-il dans ses raisonnements?
Ah! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que je fasse,
Que mes propres périls t'assurent de ta grâce ;
Qu'engagée avec toi par de si forts liens.
Je ne puis séparer tes intérêts des miens.
Mais je m'assure encore aux bontés de ton frère :
Il m'aime, tu le sais ; et, malgré sa colère,
Dans ton perfide sang je puis tout expier,
Et ta mort suffira pour me justifier.
N'en doute point, j'y cours, et dès ce moment mêm€.
Bajazet, écoutez, je sens que je vous aime :
Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir.
Le chemin est encore ouvert au repentir (1 }.
Certes, c'est bien ici la femme dont nous entendons plus loin Bajazet dire à Atalide :
J'épouserais, et qui ? s'il faut que je le die,
Une esclave attachée à ses seuls intérêts,
Qui présente à mes yeux des supplices tout prêts,
Qui m'offre ou son hymen, ou la mort infaillible ;
Tandis qu'à mes périls Atalide sensible.
Et trop digne du sang qui lui donna le jour,
Veut me sacrifier jusques à son amour (2).
Rien, en effet, de plus méchant que Roxane. Son amour dépouillé de tendresse ressemble à la haine ; il est ce qu'il doit être, mais en même temps il est représenté avec tant de force, avec une si saisissante réalité, qu'il nous est impossible de ne pas nous y intéresser. Nous suivons les mouvements de son cœur non-seulement avec l'intérêt psychologique et contemplatif qui s'attache au développement d'un carac-
(1) Acte II, scùne I. (2) Acte II, scène V.
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tère, et que la tragédie de Britatinkus excite à un si haut degré, mais encore avec l'intérêt vivant de l'âme. Toute violente et cruelle que soit Roxane, elle n'est pas précisément un monstre, et quelque effrayés que nous soyons, elle excite notre compassion; nous sympathisons avec elle, lorsqu'elle acquiert la preuve de la trahison des deux amants :
Avec quelle insolence el quelle cruauté Ils se jouaient tous deux de ma crédulité ! Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire! Tu ne remportais pas une grande victoire, Periide, en abusant ce cœur préoccupé Qui lui-même craignait de se voir détrompé!... Moi qui, de ce liant rang qui me rendait si fière. Dans le sein du malheur t'ai cherché la première, Pour attacher des jours tranquilles, fortunés. Aux périls dont tes jours étaient environnés : Après tant de bontés, de soin, d'ardeurs extrêmes, Tu ne saurais jamais prononcer que tu m'aimes! Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer! Tu pleures, malheureuse! Ah! tu devais pleurer Lorsque, d'un vain désir à ta perte poussée, Tu conçus de le voir la première pensée. Tu pleures! et l'ingrat, tout prêt à le trahir, Prépare les discours dont il veut l'éblouir. Pour plaire à ta rivale, il prend soin de sa vie ()}.
La scène IV de l'acte Y, alternative dernière, ou Roxane offre encore à Bajazet la vie et le trône, à la condition d'assister à la mort d'Atalide; les muets qui l'attendent, en cas de refus; ce terrible mot : Sortez, arraché à l'amour insulté et furieux; toute cette situation a été empruntée à Racine par Walter Scott, dans son roman de Quentin Durward. Il s'agit
(1) Acle IV, scène V.
IG
de la scène où l'astrologue est amené devant le roi Louis XI au château de Péronne, comme une proie jetée dans la tanière d'un animal féroce. L'élément comique l'emporte; le ressentiment et la crainte de la mort, chez le roi, remplacent la jalousie et la passion de Roxane; mais le fond reste le même.
Quant au rôle de Bajazet, c'est ici que nous touchons au grand défaut de la pièce : Bajazet est trop passif pour un héros de tragédie. Britannicus est passif sans doute, mais nous avons vu qu'au fond il n'est pas le véritable héros de l'œuvre qui porte son nom; il est l'instrument et la pierre de touche de Tâme de Néron. Bajazet est important en lui-même; ses périls forment le nœud de l'action, et cependant il ne peut agir. Bien plus encore : Britannicus succombe par un excès de confiance; Bajazet ne cesse de dissimuler, et cette dissimulation l'abaisse réellement à nos yeux, quoique Racine ait cherché à sauver ce défaut en nous épargnant le spectacle de sa feinte et en relevant son caractère par l'explosion finale de son indignation dans la scène IV de l'acte V, quand il répond à Roxane, qui lui offre sa grâce, s'il veut l'épouser :
Je ne Taccepteraisque pour vous en punir, Que pour faire éclater aux yeux de tout l'empire L'horreur et le mépris que cette offre m'inspire (1) !
Nous ne demandons point la perfection dans le héros d'une action tragique; nous lui permettons de commettre des fautes, des crimes parfois. Mais il y a fautes et fautes; il faut absolument écarter celles
(0 Acte V, scène i\'.
qui avilissent. Bajazet a commis la moins héroïque des fautes : il a trompé. Son aveu même, à la fin, n'est point spontané ; il est comme forcé par la découverte de la lettre adressée à Atalide. Cela ne serait supportable, et tout au plus, que dans la comédie. Rappelons ici ce que nous disions à propos de Brilannkus. C'est l'impression persistante du lecteur qui est, en définitive, le meilleur juge de l'art. Autant la dissimulation de Néron est naturelle, et la situation qu'elle amène tragique et formidable, autant celle de Bajazet est répulsive au sens moral et même au sens artistique.
Il y a d'ailleurs dans la conduite de Bajazet une inconséquence visible, ainsi que La Harpe en a fait la remarque : « Le même homme qui croirait faire ce une lâcheté d'épouser Roxane quand il lui doit tout, « cet homme qui a des scrupules si déplacés, ne s'en « fait aucun de tromper depuis si longtemps, et cette « même Roxane, et un serviteur aussi fidèle que le « vizir ! Il faut l'avouer : tout cela est faux et pe- « tit(l). »
Tout cela, d'ailleurs, manque de vraisemblance. Autant la passion de Roxane est une fidèle peinture des moeurs du sérail, autant l'amour de Bajazet et d' Atalide en est éloigné. Bajazet est un véritable héros de roman, et sous ce rapport la jalbusie n'égarait point Corneille, lorsque, à la représentation de Bajazet, il disait tout bas à Segrais : « Voilà des Turcs « bien francisés. » Malheureusement il est facile d'en
(i; La Harpe. Cours de littérature. Partie II, chapitre lîl, sectiou iv. Bajazet.
244 JEAN RACINK.
dire autant de Romains tels que Sévère ou Sertorius. Le rôle du vizir Acomat a été fort loué, et certainement en soi il mérite de l'être. La fermeté d'ame, rintrépidité calme et froide de ce grand-vizir, qui a conservé sous trois sultans sa tête et ses honneurs, sa profonde connaissance de la cour et du cœur humain, son mépris pour toutes les passions hormis l'ambition, l'élévation toujours naturelle de son langage, en font une des figures tragiques les plus imposantes. Il est admirable de pose comme de langage et de vérité de mœurs. Mais après tout , à quoi sert Acomat dans l'action de la tragédie, si ce n'est à débiter des vers magnifiques? S'il était moins grand, moins vrai, s'il s'était avisé de se vanter d'avance, on serait parfois tenté de le comparer à Léontine, dans Uéraclius, lorsqu'elle en est réduite à s'écrier :
Je ne fais rien du tout quand je pense tout faire (I).
La grandeur simple et naturelle de ce personnage me paraît vraiment disproportionnée au rôle qu'il joue dans les ressorts du drame. On sent cette grandeur dès la scène première, modèle achevé d'exposition dramatique, oii l'auteur, sans faire dire à ses interlocuteurs un mot de plus qu'ils ne doivent, sans paraître avoir autre chose en vue que d'exposer le sujet de la pièce, a tracé le plus complet et le plus magnifique tableau de l'esprit et des institutions de l'empire ottoman. Pas un vers qui ne soit empreint de la couleur locale, à commencer par cette expres-
(0 //€>«'.7/«5, acte U, scène Vil.
sion si justement louée : Je lui vantai ses charmes (I). Ajoutons que la scène VII de l'acte IV ne peint pas moins admirablement le caractère d'Acomat et l'esprit de la cour des sultans. Ici il est impossible d'admettre la justesse de la critique de Corneille. Sans doute, les fanatiques de la couleur locale ne se contentent pas de traits pareils à celui que nous venons de rappeler; ils voudraient les mots à effet et les détails techniques : Harem, Kisler-Aga, Bostangi, Seraskier, Uléma, ]Muphti ; tout cela coûte peu, et tout cela vaut ce que cela coûte. Pour moi, j'en cède volontiers ma part. Racine a fait autrement et mieux; il a conservé le fond terrible des mœurs du sérail, les révolutions imminentes, le poignard et le cordon toujours à r arrière-scène. Il est vrai que le mot de cordon est remplacé par celui de nœuds infortunés '2), concession accordée aux délicatesses de Versailles. Mais qui niera la nécessité de concessions analogues, toutes les fois qu'il s'agira d'introduire sur la scène des mœurs si distantes des nôtres? qui tracera l'exacte limite entre les crudités de la réalité et les tempéraments de la poésie? Les étrangers se vantent d'avoir su beaucoup mieux conserver l'esprit des peuples qu'ils ont voulu peindre ; les Allemands ont raillé les Français de la teinte française de leurs tragédies; toutefois voyez, par exemple, VIphigénîe de Gœthe : si accomplie qu'elle soit, elle a des nuances passablement germaniques. Il est vrai que Racine lui-même,
(i) Celle superbe scène est si connue, elle se irouve dans tant de recueils, que BOUS n'avons pas cru devoir la reproduire. (Éditeurs.^ 2) Acte IV. sci'-ne V.
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s'il faut comparer la couleur locale de l'une de ses pièces avec celle d'une autre, a su mieux encore être Juif dans Athalie qu'il n'a été Turc dans Baja-< zet. Mais il avait l'appui de la Bible.
Concluons. La tragédie de Bajazet reste un chefd'œuvre pour ceux qui ])risent surtout la passion énergique et vraie. Mais ici se rencontre une question qui ne porte pas sur Bajazet seulement, et qui se présente au nom de la morale. L'idéal de tendresse ou de passion que Racine a représenté sous tant de formes diverses et admirables, avec une si rare et si profonde vérité, oÊFre-t-il toujours un spectacle sans danger? C'est ici, Messieurs, le lieu de nous souvenir de ce que nous avons dit ailleurs. La vérité est la première des conditions de l'art; c'est par la vérité qu'en définitive, et au travers d'une route indirecte, il en faut convenir, Tart se rattache à la morale. On pourrait le prouver : une idée morale se trouve au fond de chacune des pièces de Racine, et pour des lecteurs parvenus à la maturité de l'âge, celte idée sera toujours facile à discerner. Mais les contours sous lesquels l'auteur Ta dessinée, l'inépuisable éloquence des sentiments qu'il a dépeints, l'intime et délicate fidélité de tous les mouvements du cœur, peuvent rendre cette peinture trop séduisante à de jeunes esprits, que l'expérience de la vie n'a pu prémunir, et que les circuits de cette route enchantée distraient aisément du but. Sous le point de vue purement moral, je céderais quelque chose peut-être de cette vérité achevée^ de cette perfection
inouïe, où l'auteur semble se surpasser lui-même, et qui d'ailleurs me ravit d'aclmiration. Mais répé^. tons-le, ce qui rend un livre vraiment dangereux, c'est moins ce qu'il contient, Tintention vicieuse à part, que ce qui se trouve en rapport trop intime avec la nature et la tendance actuelle de nos sentiments. La distance des temps, le changement des mœurs émoussent le trop vif attrait des œuvres admirables de Racine ; ils les consacrent, pour ainsi dire, et les posent sur une sorte de piédestal, hors de la portée de ce qu'il y a en nous d'actuel et de vivant; ils substituent, comme nous l'avons déjà remarqué, l'intérêt intellectuel de l'esprit à l'intérêt passionné du cœur.