‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 49 sur 80 · IV. — L'École des maris. (1661.) — Les Fâcheux · texte numérisé non relu

IV. — L'École des maris. (1661.) — Les Fâcheux

L'Ecole des maris, d'un ordre littéraire bien plus élevé que les pièces précédentes, ouvre la série des chefs-d'œuvre de Molière. L'idée principale de cette pièce est de montrer les avantages d'une éducation libérale pour les jeunes filles, en contraste avec les dangers attachés à un genre de vie rigide et trop comprimé.

Deux frères âgés sont chargés de l'éducation de

deux sœurs, destinées à être un jour leurs femmes. La pupille de l'aîné, amenée à la vertu et à la déférence par une direction douce et complaisante, finit par épouser de plein gré son tuteur; l'autre est poussée au désordre et à la révolte par des traitements tout opposés. Au comique de caractère se joint le comique de situation, lorsqu'on voit le tuteur morose et grondeur se féliciter des soins qu'il prend pour s'assurer sa future épouse, tandis que la jeune fille se moque de lui, le fait porteur de messages entre elle et son amant, et finit par épouser celui-ci à la barbe du gardien berné. Mais Sganarelle est tellement sot qu'on ne saurait rien conclure de ses excentricités. Au fait, à quelle conclusion Molière voulait-il arriver? Sauf peut-être quelques rares exceptions, a-t-il jamais prétendu prouver quelque chose? Peindre fidèlement des caractères, les idéaliser, les grouper, les faire ressortir par leurs contraires, voilà à quoi le poussait sa vocation de poëte. On était las de l'éducation roide et austère des siècles passés; Molière s'associa aux nouvelles tendances, et à cet égard il alla peut-être trop loin. Ariste, le sage de la pièce, est plus raisonnable que son frère, sans doute; il le montre dans ces vers qui résument le dessein général de l'œuvre :

Leur sexe aime à jouir d'un peu de liberté : On le retient fort mal par tant d'austérité; Et les soins défiants, les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes et des filles : C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir, Non, la sévérité que nous leur faisons voir. C'est une étrange chose, à vous parler sans feinte, Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte.

MOLIÈRE. il'OS

En vain sur tous ses pas nous prétendons régner, Je trouve que le cœur est ce qu'il faut gagner (1).

Tout cela est sans réplique ; mais voici qui pourrait l'être moins :

Il nous faut en riant instruire la jeunesse.

Reprendre ses défauts avec grande douceur,

Et du nom de vertu ne lui point faire peur.

Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes ;

Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes;

A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti,

Et je ne m'en suis point, grâce au ciel, repenti.

J'ai souffert qu'elle ait vu les belles compagnies.

Les divertissements, les bals, les comédies;

Ce sont choses, pour moi, que je tiens, de tout temps,

Fort propres à former l'esprit des jeunes gens ;

Et l'école du monde, en l'air dont il faut vivre,

Instruit mieux, à mon gré, que ne fait aucun livre.

Elle aime à dépenser en habits, linge et nœuds ;

Que voulez-vous? je tâche à contenter ses vœux.

SGANARELLE

Quoi! si vous l'épousez, elle pourra prétendre Les mêmes libertés que fille on lui voit prendre ?

ARISTE

Pourquoi non?

SGANARELLE

Vos désirs lui seront complaisants Jusques à lui laisser et mouches et rubans?

ARISTE

Sans doute.

SGANARELLE

A lui souffrir, en cervelle troublée, De courir tous les bals et les lieux d'assemblée ?

ARISTE

Oui vraiment.

(l) Acte I, scène II.

SGANARELLE

Et chez vous iront les damoiseaux?

ARISTE

Et quoi donc?

SGANARELLE

Qui joueront et donneront cadeaux.

ARISTE

D'acoord.

SGANARELLE

Et votre femme entendra les fleurettes?

ARISTE

Fort bien.

SGANARELLE

Et vous verrez ces visites mugueltes D'un œil ti témoigner de n'en être point soûl ?

ARISTE

Cela s'entend.

SGANARELLE

Allez, vous êtes un vieux fou (1).

Sans tout à fait souscrire au dernier mot de Sganarelle, on ne peut guère s'empêcher de trouver quelque imprudence dans le système d'Ariste. Ce sont deux excès opposés qui se font la leçon.

Quant aux tendances plus générales de V Ecole des maris, elles s'expriment dans ces vers d'Ariste :

Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder, Et jamais il ne faut se faire regarder. L'un et l'autre excès choque , et tout homme bien sage Doit faire des habits ainsi que du langage,

CO Acte 1, scène il.

N'y rien trop affecter, et, sans empressement, Suivre ce que l'usage y fait de changement. Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode, Et qui, dans cet excès dont ils sont amoureux, Seraient fâchés qu'un autre eût éié plus loin qu'eux : Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde^ De fuir ohstinément ce que suit tout le monde; Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous, Que du sage parti se voir seul contre tous (1).

C'est bien, en effet, la morale du bon sens, accommodante par-dessus tout. Elle se montre d'abord à propos de yèlements et de langage, et si l'auteur s'en tenait là, il n'y aurait rien à redire; un plus sage que lui a décidé la question. Mais les derniers vers de la tirade en révèlent la véritable portée. Oui, Molière a suivi la loi des autres génies : il a devancé son siècle en goût, en style, en forme enfin; en morale, il n'a fait que le suivre. Sans parler de plusieurs maximes réellement immorales, bien des mots indiquent sa pensée de manière qu'on ne s'y peut tromper. Ainsi les derniers vers de la pièce, où Lisette s'adresse ainsi au parterre :

Vous, si vous connaissez des maris loups-garous, Envoyez-les au moins à l'école chez nous (2).

Quid lîhet audendi, etc.

La même année vit paraître les Fâcheux, pièce en trois actes, conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours, nous dit l'auteur lui-même. C'est le premier modèle de ces comédies d tiroir, oii une in-

(1) Acte I, scène I. (2) Acte Ul, scène X.

trigue à peu près nulle sert de cadre à une suite de scènes dans lesquelles se succèdent plusieurs caractères ridicules, indépendants les uns des autres. L'idée de représenter un homme occupé d'une affaire essentielle, et assailli par une interminable succession d'importuns, fut probablement suggérée à Molière par la nécessité d'avoir une comédie prête à jour fixe; mais c'était néanmoins une idée heureuse et une invention. Des caractères comiques habilement dessinés ou indiqués, des détails techniques de jeu et de chasse admirablement vaincus par l'art du versificateur, un style généralement correct et pur, rendent la rapide composition de cette pièce plus étonnante encore.

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