V. — L'École des femmes
A cet amusement succéda, à la fin de l'année, une pièce où Molière s'éleva, littérairement parlant, audessus de tout ce que l'on connaissait jusqu'alors. VEcole des femmes, production tout originale, si l'on en excepte quelques détails heureux empruntés soit à une nouvelle de Scarron, soit à VAsinaria de Plante, est un ouvrage capital, un des monuments les plus caractéristiques du génie de Molière.
Le sujet a de l'analogie avec celui de l'Ecole des maris, mais il renferme une idée de plus. Arnolphe ' croit s'assurer une épouse fidèle et soumise en s'emparant, dès son enfance, d'une jeune fille qu'il fait élever à sa guise. Écoutons-le lui-même là-dessus :
Je me vois riche assez pour pouvoir, que je croi,
Choisir une moitié qui tienne tout de moi,
Et de qui la soumise et pleine dépendance
N'ait à me reprocher aucun bien ni naissance.
Un air doux et posé, parmi d'autres enfants,
M'inspira de l'amour pour elle dès quatre ans :
Sa mère se trouvant de pauvreté pressée,
De la lui demander il me vint en pensée;
Et la bonne paysanne, apprenant mon désir,
A s'ôter cette charge eut beaucoup de plaisir.
Dans un petit couvent, loin de toute pratique.
Je la fis élever selon ma politique;
C'est-à-dire, ordonnant quels soins on emploierait
Pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait.
Dieu merci, le succès a suivi mon attente;
Et grande, je l'ai vue à tel point innocente,
Que j'ai béni le ciel d'avoir trouvé mon fait.
Pour me faire une femme au gré de mon souhait.
Je l'ai donc retirée; et comme ma demeure
A cent sortes de gens est ouverte à toute heure,
Je l'ai mise à l'écart, comme il faut tout prévoir.
Dans cette autre maison où nul ne me vient voir;
Et, pour ne point gâter sa bonté naturelle,
Je n'y tiens que des gens tout aussi simples qu'elle (I).
Nous ne chagrinerons pas Arnolphe en lui demandant par quels moyens il a réussi à rendre Agnès si parfaitement ignorante, quoique, malgré lui, elle ait appris à lire et à écrire. Mais qu'est-ce qui a poussé Arnolphe à cette extrémité? Ghrysalde lui reproche
... cette raillerie Dont cent pauvres maris ont souffert la furie (2).
C'est donc sa propre expérience qui l'a éclairé. Vieux garçon, après avoir trompé bien des gens, il craint à son tour d'être trompé , et il s'imagine de faire de
( 0 Acte I, scène 1. (2) Ibid.
l'ignorance la gardienne de la vertu de sa future épouse. Voici quel est son idéal :
Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit liant ; Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut. Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime. Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime; Et, s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon, Et qu'on vienne ù lui dire à son tour : Qu'y met-on ? Je veux qu'elle réponde. Une tarie à la crème; En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême: Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler. De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer (1).
Agnès n'a donc rien appris; mais quand, l'occasion présentée, nous voyons sa naïveté se tourner contre Arnolphe, qu'elle prend sans crainte et sans remords les plus grandes libertés, qu'elle lui dit les choses les plus amères et les plus profondes, qu'enfin, pour s'affranchir, elle développe autant de finesse que la femme la plus spirituelle, nous comprenons que la confusion de l'ignorance et de l'innocence est un préjugé fort déraisonnable, et qui pouvait mériter d'être signalé. Mais ceci convenu , nous devons observer que la leçon est rendue inutile par le degré d'ignorance d'Agnès. Un tel excès ne se rencontre pas. Sous le rapport moral, d'ailleurs, l'à-propos de cette leçon ne saurait racheter ni l'indécence des détails, ni l'esprit général dans lequel la pièce est conçue. Le spectacle de l'innocente Agnès se livrant à un séducteur étourdi, sans le moindre gage pour l'avenir, n'a certainement rien de fort salutaire. Du reste,
(1) Acte I, scène I.
des situations analogues se retrouvent bien souvent dans le théâtre de Molière.
Mais si, écartant le point de vue de la moralité, nous nous en tenons à celui de l'art, quelle pièce charmante est V Ecole des femmes! Quoi de plus comique que ce rôle d'Arnolphe, confident d'Horace, et cet avantage immense perdu pour lui par la finesse d'Agnès! L'auteur se loue lui-même là-dessus dans la Critique de VEcole des femmes {i ).
J] y a des défauts, on ne peut le nier; l'action manque de vraisemblance ; les rencontres fréquentes d'Arnolphe avec Horace, ce changement de nom inconnu à ce dernier, tout cela est peu probable, et lorsque dans l'une de ces rencontres fortuites on entend Horace dire à son rival :
La place m'est lieureuse à vous y rencontrer (2),
on s'aperçoit que Molière a cherché à faire passer un défaut qu'il sentait, et on répondrait volontiers : <f Oui, heureuse pour la commodité de l'auteur. » Ce qui est beaucoup plus grave, c'est le dénoûment. l\ est très vicieux; c'est peut-être, avec celui de V Avare, le plus défectueux du théâtre de Molière. Ici plus qu'ailleurs, le dénoûment aurait dû sortir des caractères et des passions; il eût été convenable de
(i) Voici ce qu'il met dans la bouche d'Uranie : « Pour moi, je trouve que la " beauté du sujet de YÉcole des femmes consiste dans cette confidence per- 1 pétuelle; et ce qui m-^ paraît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de Tes- « prit, et qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse, et par « un étourdi qui est son rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui arrive. » (Scène Vil.)
(2) Acte IV, scène VI.
voir Arnolphe privé d'Agnès par les moyens mêmes qu'il a employés pour se la conserver.
Mais le style et la versification de cette comédie sont admirables; c'est, par excellence, la pièce aux vers naturels, faciles, heureux, aux situations plaisantes. Nous avons remarqué déjà la scène VI de l'acte II ; il est impossible de ne pas mentionner aussi la scène II de l'acte III, le sermon préparatoire d' Arnolphe à Agnès : « Je vous épouse, Agnès, » etc. Dans son ensemble, c'est un chef-d'œuvre de gaieté française, ou, si l'on veut, gauloise. Le Tartufe, le Misanthrope même, les Femmes savantes, d'autres comédies sans doute font rire, mais d'un rire différent; leur comi;[{ue est plus élevé; ici nous avons la gaieté éminemment bourgeoise, la gaieté de la classe moyenne au moyen âge ; gaieté , il est vrai, moins joviale, moins gaie que celle des autres nations. Le peuple français, quoi qu'on en dise , n'est pas le plus gai des peuples ; une nation très gaie par nature n'aurait pas besoin de tant d'esprit pour rire ; le seul vrai rire est le rire enfantin. En France il faut chatouiller l'esprit pour faire rire, et sous ce chatouillement il y a toujours une petite pointe qui fait pleurer ou rougir. Le Français voit dès l'abord le ridicule des choses; il n'a pas besoin de se désabuser ; il est né désabusé, comme ses premiers essais le témoignent. Il est dans sa nature d'apercevoir le mal, le laid, le ridicule, où les autres ont le bonheur de ne pas le voir. C'est ce genre de gaieté qui domine dans VÉcole
MOLIÈRE. Ml
des femmes et, en général, dans tout le théâtre de Molière.
Le résumé de ce genre d'esprit se trouve dans ce mot de la lettre de J.-J. Rousseau à d'Alembert : « La malice de l'un punit la sottise de l'autre, et les « sots sont les victimes des méchants. »
L'intérêt manque, comme à dessein, dans la plupart des pièces de Molière ; il se passe le plus souvent de cette sympathie, de cette demi-anxiété qu'excite la réussite ou Féchec de certains personnages. Le Misanthrope fait exception ; le noble cœur d'Alceste ne saurait laisser le spectateur indifférent. Dans le Tartufe^ aussi, on jouit réellement de la confusion, de la punition de l'hypocrite, qui jetait le trouble dans une famille respectable. Dans les Femmes savantes encore, on porte de l'intérêt à l'attachement de Glitandre et d'Henriette. Mais c'est à peu près tout. L'absence d'intérêt dans la comédie datait de loin d'ailleurs; elle était dans l'esprit de l'époque, et cela se prolongea encore. Voyez le théâtre de Dancourt-, voyez Turcarel; voyez Gil-BIas, « cette « ample comédie à cent actes divers, » où les personnages se renouvellent sans cesse, n'excitant guère d'autre intérêt que celui de la curiosité et de l'esprit d'observation. Ce ne fut que plus tard que s'introduisit l'élément de l'intérêt, tel que nous le voyons se développer dans les Deux Gendres de M. Etienne, par exemple, ou dans ÏEcole des vieillards de Casimir Delà vigne.
Blâmerons-nous, approuverons-nous Molière, de
s'être en général passé de cette ressource? Je l'en louerais plutôt. Les personnages qu'il met en scène ne valent guère la peine qu'on s'y intéresse, et pour ma part je lui sais gré de ne pas me le demander.
VI. — La Critique de l'École des femmes. (1663.) — L'Impromptu de Versailles. — (1663.)
]j'Ecole des femmes avait eu un grand succès, et en même temps avait suscité des critiques très graves; Molière nous l'apprend lui-même dans la préface de cette pièce. « Bien des gens, dit-il, ont frondé d'aff bord cette comédie; mais les rieurs ont été pour « elle. » L'envie s'était mise de la partie; on avait attaqué non-seulement le moraliste, mais l'écrivain. Molière en rit, et composa la jolie comédie en prose, ou plutôt la charmante conversation intitulée: La Critique de VÉcole des femmes. Il montre dans cette production ingénieuse et pleine de gaieté que la théorie de son art ne lui était pas moins familière que la pratique ; il y expose ses doctrines littéraires par la bouche du personnage de Dorante, homme de cour raisonnable et de bon goût. Voici comment celui-ci s'exprime sur la difficulté relative de la comédie et de la tragédie :
Ouand, pour la difficulté, vous nirttrlez un peu plus du côté de la comédie, peut-cire que vous ne vous abuseriez pas. Car, enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts
de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez-, ce sont des portraits à plaisir où l'on ne cheiche point de ressemblance, et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Dilais, lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature : on veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites recoiuiaître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter, et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens (1).
Un peu plus loin vient la profession de foi de Molière au sujet des règles :
Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embarrassez les ignorants, et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on piend à ces sortes de poëmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait fort aisément tous les jours sans le secours d'Horace et d'Arislote. Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend? — Si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudrait, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir le goût du public. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir (2).
Si VÉcole des femmes avait été décriée, la Critique excita contre Molière une foule d'animosités. Les pe-
(1) Scène vil. Ci) làid.
kiï MOLIÈRE.
tits-maîtres, les marquis, qui avaient dit beaucoup de mal de la première de ces pièces, en dirent bien plus de celle-ci, où Molière leur rendait avec usure le ridicule qu'ils avaient cru déverser sur lui. C'est ce que Boileau rappelle dans le passage de sonÉpître VII dont nous avons parlé il y a quelques jours. Les mauvais auteurs, excités peut-être par quelques gens de la cour, à qui ne suffisait pas l'éloge que Molière fait d'eux en matière de goût, et croyant surtout avoir une injure personnelle à venger, lui déclarèrent une guerre à outrance et choisirent le même champ de bataille. Boursault, qui montra dans la suite un meilleur esprit et une plus belle âme, se laissa engager à composer contre Molière une mauvaise comédie, le Portrait du peintre. Molière ne fit pas attendre les représailles, et encouragé par le roi luimême, qui le comblait de ses faveurs, il donna Y Impromptu de Versailles, petite pièce en prose, où, dans un cadre ingénieux et piquant, il fait la part de tous ses détracteurs, celle des marquis, celle des comédiens de l'hôtel de Bourgogne, qui, par jalousie de métier, faisaient de leur mieux pour lui nuire, et enfin celle de Boursault, qu'il marqua dans sa pièce d'un ridicule lent à effacer. On a trouvé, et vous trouverez aussi. Messieurs, que malgré la nature des attaques et la légitimité de la riposte, il eût fallu se contenter de désigner Boursault, et non pas le nommer. Sans même entrer dans la question morale, il faut dire qu'en cela Molière passa les bornes que la décence prescrit à l'art théâtral.