‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 5 sur 80 · II. — Le Cid · texte numérisé non relu

II. — Le Cid

Le Cid parut la même année que l'Illusion. Corneille avait alors trente ans. Emprunté à l'espagnol, le Cid doit beaucoup à D. Guillem de Castro dont parle Corneille, et aussi à Diamante duquel il ne parle pas. Une circonstance accidentelle détermina le choix de ces modèles. Ce fut un vieux courtisan, ami de l'auteur, ([ui lui conseilla de fouiller la veine

abondante de la littérature espagnole. En s'approchant d'un théâtre essentiellement romantique, Corneille devint romantique aussi, et introduisit sur la scène française le moyen âge et la chevalerie. Il avait commencé par mépriser les trois unités et, nous l'avons dit, les règles d'Aristote; il les néglige dans le Cid; il n'y tient pas même compte d'un soin que Voltaire met très haut, celui de la liaison des scènes. Mais ce qui vaut mieux que l'observation ou la nésli^ence des restes, c'est 1" heureuse fusion de la grandeur et du naturel. Rigoureusement sans doute on ne saurait dire que tout soit absolument naturel dans le Cid, mais le naturel l'emporte de beaucoup; le fond des sentiments est toujours naturel; quelques expressions seulement s'en écartent. L'innovation était complète ; l'essai de rénovation du théâtre antique par Jodelle n'était rien en comparaison. Surtout, nous l'avons vu, dans les ouvrages précédents le drame, tout extérieur, ne roulait que sur des situations. Ici nous avons, pour la première fois en France, le drame intérieur, passant des événements à l'âme des personnages; ici commence pour nous la tragédie moderne. Ce sujet. Messieurs, mérite de nous arrêter un moment.

En tout temps, l'homme a cherché une idée sous les fictions dont il aime à repaître sa pensée. Il se plaît au spectacle des grandes vicissitudes de la fortune. Une force irrésistible attire ses regards vers le fond de ce précipice où tant de destinées humai-

nés se sont successivement englouties, où la science pourrait aussi s'abîmer. Il aime surtout à contempler les infortunes de l'homme lorsque l'homme luimême en est l'instrument, lorsqu'il succombe sous les passions d'autrui ou sous les siennes propres. Telle est l'origine de la tragédie; telle est son essence dans tous les temps. Il y a eu des époques où l'homme, accablé du spectacle d'immenses catastrophes ou de forfaits atroces, et abandonné à ses propres ténèbres, a cherché dans l'action ennemie d'une force aveugle, furieuse et inexorable la cause première et dernière de tous les malheurs de son espèce, ainsi que de tous ses crimes; et la tragédie de ces temps n'a été que l'expression de cette terrible idée. La fatalité planant sur la vie des nations et des individus, la fatalité opprimant, étouffant la liberté, telle est l'idée dominante de plusieurs des chefs-d'œuvre de la tragédie grecque. Aussi le tragique des événements, le tragique des situations constitue- 1 -il le véritable intérêt de ces drames. Lutte entre l'homme et le destin, lutte entre l'homme et l'homme, c'est toujours une lutte, et la tragédie est toujours un combat entre deux forces rivales. Mais ce n'est pas cette idée seule, représentée sous des formes grossières, qui fait l'attrait de la tragédie ancienne. Pour accroître cet intérêt et pour l'ennoblir, le génie antique présentait au destin de dignes offrandes; il savait parer la victime; il ornait de vertus, ou du moins il entourait de relations touchantes les personnages qu'il voulait livrer à la

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haine du destin, et le sublime ou le pathétique naissait de ce conflit entre la barbarie du sort et la qualité de la victime. Il suffit de citer OEdipe, ce grand sujet, tant de fois traité, qui tire de cette idée toute sa force et toute sa beauté. Je ne veux pas dire que les anciens ne soient pas, de notre part, dignes d'intérêt, ou même d'imitation. Mais ils ne sont guère allés au delà de cette source de tragique.

Comment, en effet, auraient-ils beaucoup puisé dans un monde d'idées qu'ils connaissaient si peu? Le monde des idées morales a été renouvelé par le christianisme. Ceci n'est pas susceptible peut-être d'une démonstration bien rigoureuse, ni dune exposition détaillée. Mais il est peu de gens qui ne soient prêts à convenir qu'une religion qui a exercé sur le monde une puissance si étendue et si profonde, qu'une religion qui a proclamé, comme un fait, toute une série de nouveaux rapports entre Dieu et les hommes, a du laisser dans la société, aux époques mêmes de la plus grande indifférence religieuse, des traces visibles et ineffaçables. Dans un sens général, trop vague, hélas, et trop superficiel, nous sommes tous chrétiens. Nous portons tous quekjue empreinte du sceau divin qui fut posé sur notre pensée et qui s'est retiré. Ainsi l'idée de la falalité, sans disparaître entièrement, toujours trop prompte à reparaître, partage au moins le terrain avec l'idée de la providence. L'Etre invisible, le Tout-Puissant, le Destin, est devenu pour nous le bon Dieu. Plusieurs ne savent pas pourquoi ils l'appellent ainsi ; ils ont oublié la vraie

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raison d'une dénomination qui leur paraît fort naturelle, et dont pourtant les anciens ne s'étaient jamais avisés. On croit confusément, du moins on avoue que les dispensations de Dieu ne sont pas des caprices, qu'elles ont toutes un but bienfaisant, et que ce qu'on appelait jadis les chances de la foriune, ne sont que les moyens variés et puissants d'un vaste plan d'éducation pour le ciel. On entend sans s'étonner, et même avec une sorte de sympathie, ce beau passage de Ducis où tout est chrétien, à la réserve d'une seule pensée :

N'accusons point des dieux la jusiice suprême;

Quels que soient nos deslins, elle est toujours la même.

Leurs secrètes faveurs, tes généreux bienfaiis,

Ont surpassé souvent tous les maux qu'ils m'ont faits.

Vous me voyez gémir sous la main qui m'immole;

Mais vous n'entendez pas la voix qui me console.

Qui sait, lorsque le sort nous frappe de ses coups,

Si le plus grand malheur n'est pas un bien pour nous?

Hélas! de l'avenir vains juges que nous sommes,

Ignorer et souffrir, voilà le sort des hommes.

Nous errons avec crainte et dans l'obscurité,

Sous l'astre impérieux de la fatalité.

Tout traliit nos projets, tout sert à les confondre;

De }ws seules vertus nous pouvons nous répondre.

Grands dieux! oui, je commence à lire en vos desseins;

Tout entiers devant moi vous offrez mes destins :

Vous m'avez entouré de douleurs et de crimes,

Pour mieux voir votre OEdipe au fond de tant d'abîmes.

Pour mieux le contempler luttant, privé d'appui,

A qui l'emporterait de son sort ou de lui (l).

A ces idées s'en rattachent d'autres, qu'on peut résumer sous le terme général de spiritualité ou de

(i) Œdipe chez Admète, acte 111, scè-ne II. (Œuvres de J.-F. Ducis. Pari», 1828. Tome 1, page 271.;

spiritualisme. Les événements du monde extérieur cèdent le pas à ceux du monde intérieur, seuls revêtus d'une importance absolue et définitive. L'intérêt s'attache à ce théâtre invisible où s'agitent des forces auxquelles le destin lui-même paraît sul)or~ donné. A côté de la lutte du bon contre le méchanî. de r homme contre la fortune, se présente, riche d'intérêt, de variété, de mouvement, la lutte intérieure du bien et du mal dans un même être, de la volonté et de la passion, du moral et du physique, de l'esprit et de la chair. L'homme, averti que c'est dans son cœur qu'est sa desfinée, observe attentivement ce cœur, en fait une étude minutieuse; mieux observé, le monde intérieur multiplie ses aspects, s'enrichit, offre des traits plus nuancés et plus délicats. Les sentiments naturels, si exigeants, si entiers, si âpres dans l'antiquité, ne sont ni arrachés ni étoutïés par le christianisme; mais ils renoncent à quelque chose de leurs exorbitantes prétentions; ils ne se produisent qu'avec pudeur et réserve; l'amour même de la vie ne s'avoue qu'à peine. Les anciens aimaient la vie avec une force qui remplissait tout et usurpait la place des sentiments généreux. Le chrétien aime sans doute la vie, ce premier des dons de Dieu; mais il ne l'envisage pas comme le plus grand des biens, il croit en devoir le sacrifice à ses convictions. Nous retrouvons les traces de ce détachement de la vie dans les mœurs des peuples modernes partout où le christianisme a passé, et quelque affaiblie que soit maintenant sou influence. La comparaison

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entre l'antiquité et le monde christianisé n'est pas loin de nous; écoutons VIphigénie d'Euripide et ensuite celle de Racine :

«... Hélas ! je n'ai d'autre éloquence que celle de « mes larmes. Je verse des pleurs, c'est tout ce que « je puis. Suppliante à vos pieds, je n'ai pour ma « défense que le titre de votre fille. Ne me ravissez « pas le jour que j'ai reçu de vous, tandis que je puis « en goûter la douceur; ne me forcez pas avant le

« temps de voir la région souterraine des morts.

« Songez que rien n'est plus cher aux mortels que

« la vie, rien plus affreux que la mort La fureur

« seule peut rendre celle-ci souhaitable. Une vie « malheureuse est même plus prisée qu'une glo- « rieuse mort, w

Sans doute la naïveté avec laquelle le poëte antique exprime l'amour de la vie, est pleine de charme; et chez Racine, le même sentiment se retrouve jusqu'à un certain point , mais modifié , et exprimé avec une délicatesse, une retenue exquise; il semble qu'on voie rougir VIphigénie française :

Mon père, Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien : vous voulez le reprendre ; Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente, Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Yous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si celte obéissance

Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense;

Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis :

J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis,

Peut-être assez d'honneurs environnaieniraa vie.

Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,

M qu'en me l'arrachant un sévère destin,

Si près de ma naissance en eût marqué la fln.

Fille d'Agameranon, c'est moi qui la première,

Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ;

C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,

Vous ai fait de ce nom remercier les dieux;

Et pour qui, tant de foisprodiguaiit vos caresses,

Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses.

Hélas! avec plaisir je me faisais conter

Tous les noms des pays que vous allez dompter.

Et déjà, d'Ilion présageant la conquête,

D'un triomphe si beau je préparais la fêle.

Je ne m'attendais pas que, pour le commencer,

Mon sang fût le pren)ier que vous dussiez verser.

Non que la peur du coup dont je suis menacée,

Me fasse rappeler votre bonté passée.

Ne craignez rien : mon cœur, de votre honneur jaloux,

Ne fera point rougir un père tel que vous;

Et si je n'avais eu que ma vie à défendre,

J'aurais su renfermer un souvenir si tendre.

Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,

Une mère, un amant attachaient leur bonheur.

Un roi digne de vous a cru voir la journée

Oui devait éclairer notre illustre hyménée.

Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,

Il s'estimait heureux : vous me l'aviez permis.

11 sait votre dessein, jugez de ses alarmes.

^lamère est devant vous, et vous voyez ses larmes.

Pardonnez aux efforts que je viens de tenter

Pour prévenir les pleurs (jue je leur vais coûter (I).

Je ne veux pas presser la comparaison; je sais combien la différence entre le chrétien de nom et l'homme des temps antiques est faible au fond, com-

(0 Racine, Iphigénie, acle IV, scène IV.

7'l- PIERRE CORNEILLE.

bien l'ensemble de la vie s'en ressent peu; mais l'esprit nouveaii a cependant passé dans les mœurs et dans les discours; il est reçu partout et admiré avec plus ou moins de sincérité; il fait le principal intérêt de ces fictions où nous allou'^ nous chercher nousmêmes.

Ainsi, pour nous rapprocher du sujet précis que nous avons à traiter aujourd'hui) 1), s'il est certain que l'intérêt de la tragédie antique n'est guère que celui de la lutte des bons contre les méchants^ ou de l'homme contre le destin, il est incontestable que la beauté de la tragédie moderne, sans renoncer à l'intérêt qui naît des situations, se puise pourtant en grande partie dans la guerre intérieure du devoir et de la passion. C'est cette dissension intestine qui nous intéresse; c'est son résultat que nous attendons avec anxiété. Le poëte qui s'y attache a saisi le plus noble moyen de nous captiver ; celui qui substitue à ce tragique supérieur le tragique, si j'ose le dire, grossier de la fatalité antique, nous fait véritablement rétrograder. On observera peut-être que nous sommes loin de la simplicité grecque, et je l'avoue. Cette simplicité si belle est diflicile dans l'enrichissement de nos idées morales; nous n'avons plus, comme les anciens, des caractères tout d'une pièce ; les individualités sont plus complexes, le jeu des passions est plus profond et plus savant. Mais aussi,

(0 Les divisions par leçons n'étant presque jamais indiquées dans les notes de M. Vinet et parfois seulement dans les cahiers des étudiants, les éditeurs n'ont pu les reproduire- mais ils ont tenu à conserver tout ce qui y fait allusion. (Éditeurs.)

que ne tire pas le poëte moderne de cette source intérieure où les anciens ne trouvaient que quelques sentiments primitifs ! Nous avons perdu quelque chose de la naïveté antique ; mais nous arriAuns quelquefois à une intimité, à une délicatesse, que les anciens n'ont guère connues, et à des sentiments même auxquels on peut dire qu'ils sont restés tout à fait étrangers.

Nous avons vu que Corneille trouva la scène livrée à la plus triste des barbaries, celle du faux. Ni la vie, ni la nature humaine n'étaient reproduites. Quand, par bonheur, un personnage représentait un sentiment vrai, ce n'était qu'une passion seule; l'idée de mettre aux prises deux sentiments ou deux passions dans un seul cœur n'était pas encore née : Corneille s'y éleva. La haute valeur du Cid est surtout dans l'élément moral, dans la lutte de l'amour et du devoir. De là au véritable idéal de Corneille, à ce qui le caractérise et le dislingue de Racine et de Voltaire, la puissance des individualités, il n'y a pas bien loin. Le temps où vécut ce grand poëte dut contribuer à développer en lui ce qui devint l'idée dominante de sa carrière théâtrale. Il avait pu entrevoir quelques-unes de ces grandes figures qui avaient joué un rôle dans les luttes de la féodalité mourante, et même dans les guerres de religion ; leur mémoire, du moins, était fraîche encore, quoique déjà agrandie par le souvenir. Ces êtres puissants nous fascinent toujours; nous nous plaisons à les

contempler, quelle que soit la source de l'ascendant qu'ils exercent; notre faiblesse semble s'étayer de leur énergie. Et ces traits vigoureux nous attirent peut-être davantage aux époques où la force sociale est tout, et absorbe peu à peu ou applique à son usage les individualités. Tel est, en politique, l'effet des constitutions, et en science celui des méthodes, ces constitutions de l'esprit humain. Tout en estimant, en désirant les biens que la civilisation apporte à l'humanité, nous nous sentons attirés vers les fortes existences des temps moins régulièrement organisés, et vers les conceptions qui nous les représentent. L'idée de la grandeur individuelle régna surtout dans les jours de la chevalerie et dans les fictions qui les poétisèrent. La peinture des mœurs chevaleresques est heureuse dans le Cid; elle est sans cloute idéalisée, mais elle part de données vraies. En général, Corneille n'est pas l'artiste scrupuleux de la couleur locale; ici, pourtant, il a réussi dans la mesure convenable au poëte, qui n'a pas pour tâche de reproduire tous les angles et toutes les crudités où se complaît le chroniqueur, mais duquel la mission est de rendre ridée générale d'une époque. Il est regrettable que Corneille n'ait pas demandé plus de sujets à l'histoire moderne ; les sujets antiques ont l'inconvénient d'offrir un inévitable désaccord entre les mœurs qu'ils doivent peindre et les concessions nécessairement faites à l'esprit des spectateurs.

L'action du Cid est grande, pleine, soutenue, raj)ide, menée avec une rare habileté. Corneille, en

général , donne peu au hasard dans la conduite de ses tragédies, et sous ce rapport comme sous bien d'autres, on peut dire que ceile-ci est son chef-d'œuvre. Le Cid d'Andalousie, composé par un écrivain d'un jugement délicat (l^i, reste fort inférieur au Cid de Corneille, en naturel et en vérité d'abord, et même en fait de structure et de vraisemblance. Corneille a la réputation d'un homme de premier mouvement, chez qui la réflexion a moins prévalu que l'inspiration. Cette opinion est fondée à plusieurs égards; mais pour ma part. Messieurs, je voudrais souvent qu'il eût moins réfléchi, ou plutôt moins raisonné, e( surtout quand il eût fallu laisser aller son cœur. Au point de vue de la contexture du drame, il était homme d'art et même de métier; il a surpassé Racine; il a même porté à l'excès ce genre de mérite. Dans Hèraclius, par exemple, l'intrigue est tellement compliquée qu'on peut justement dire que l'auteur,

D'un divertissement nous tait une fatigue (2J.

Les difticultés du sujet étaient grandes dans le Cid. Elles se présentaient dans toute leur aspérité. Elles sont admirablement sauvées , tantôt par l'éloquence du style, qui rend tout plausible et spécieux, comme l'enirevue des deux amants dans la maison mêiue de Chimène, tantôt par quelque incident, comme la condition du combat, comme l'aveu de Chimène, au moment où don Sanche lui apportant son épée, elle

(i; .M. Pierre Lebrun. (2) Boileal. L'art Poilique, chaiU IH.

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s'imagine qu'il lui annonce la mort de Rodrigue. Mais tout est-il sauvé, et dans ce dénoùment si habilement amené, la morale trouve-t-elle pleine satisfaction? Je n'oserais l'affirmer, ni louer entièrement Corneille sous ce point de vue. L'union de Chimène et de Rodrigue, reléguée dans l'avenir, n'autorise cependant pas Scudéri à traiter Chimène d'impudique (1). Mais si, en morale, je n'ose absoudre tout a fait Corneille, je l'admire d'autant plus comme artiste, de m'avoir forcé à accepter la donnée de sa tragédie.

Ce qui, a la première vue, comme à la réflexion, saisit le plus dans le Cid^ c'est l'élan, l'enthousiasme, l'ardeur chevaleresque que respire l'œuvre, et qui n'abandonne pas l'auteur un seul instant. Là surtout est la vie de la pièce, la grande cjualité, supérieure à toutes les autres, à la création des caractères, aussi bien qu'à la construction générale du drame. Beaucoup de traits heureux sont empruntés à l'espagnol ; mais Corneille y met sa marque et en fait sa propriété. Ainsi :

Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses (2).

Chez Racine, tout est plus proportionné, nuance, fondu; il n'a pas les disparates de Corneille, mais il a moins de vers di prima inlenzione, d'un seul jet :

Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend point le nombre des années (3).

Oui m'aima généreux me haïrait infâme (4).

(1) Observations de M. de Scudéri sur le Cid.

(2) Acte UI, sct-ne VI. n) Acte H, scùne II. ,4) Acte Ul, scène IV.

IMKHKK COKXEILLE. 79

Sors vainqueur d'un lombaf dont Cbimène est le prix (1).

Je ferai mon possible à bien venger mon père ; Mais, malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir (2).

Appui de ma vieillesse et comble de mon heur, Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur, Viens baiser cette joue, et reconnais la place Où fut empreint l'affront que ton courage efface (3).

Et tant d'autres vers éternellement jeunes, transportants, disait ^ladame de Sévigné, pour lesquels nous retrouvons dans un âge sérieux toutes les émotions qu'ils nous causèrent dans

. . . . ces premiers temps de jeunesse et d'aurore Quand notre conscience était joyeuse encore.

Nous ne citons pas, parce qu'il est trop connu, le fameux récit du combat contre les Maures. On ne saurait trop louer ce fragment vraiment épique. Jamais Corneille ne s'est soutenu si longtemps dans une telle justesse et une telle perfection.

On a blâmé, dans quelques morceaux de la pièce, l'abus du raisonnement; tout le monde, eu elVel, raisonne chez Corneille ; mais le raisonnement y prend l'éclair de la passion; la logique même, cette chose morte en soi, y emprunte une verve qui fait tout passer. Quelques défectuosités sont réelles, il est vrai : le rôle de l'infante est parfaitement oiseiL\; le style tombe parfois dans l'incorrection; il y a quelques défauts de goût, et notamment des traits de bel esprit ridicules; ainsi quand Chimène s'écrie :

Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau ! La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau,

0 .\cte V, scène 1. 2 Acte 111, scène IV. Zj Acte 111, scene Tl.

Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste (]}.

Il y a aussi des vanteries exagérées, mais peut-être ne sortent-elles pas du ton du sujet; par exemple, l'exclamation de Rodrigue :

Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte? Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans (2), etc.

On supprimait ces vers du temps de Voltaire; il les regrettait. Nous demanderons avec lui : « Cet ence thousiasme de valeur et d'espérance messied-il au « Cidy encouragé par sa maîtresse? »

Mais la critique est mise en déroute par ce rapide courant; les beautés emportent les défauts; Corneille, héros de la poésie, enlève sa grâce comme Rodrigue :

Et quoi qu'ail pu commettre un cœur si magnanime, Les Maures en fuyant ont emporté son crime (3).

Il n'y a qu'une chose ([ue l'admiration ne peut pas emporter : ce sont les réclamations de la conscience et de la morale. Le Cid est une pièce dangereuse; c'est l'apologie du duel, de ce point d'honneur, mondain et féroce, qui accuse tout à la fois l'insuliisance de nos lois et l'insufiisance de nos mœurs. Du temps de Corneille, encore plus que du nôtre, avec quelle passion ne devait-on pas applaudir les vers suivants :

Les satisfactions n'apaisent point une âme; Qui les reçoit a tort; qui les fait se diffame ; Et de pareils accords l'eflet le plus commun, C'est de déshonorer deux liommcs au lieu d'un.

(0 Acte 111, scène lll. (2) Acle V, scène II. (5) Acte IV, scrnc V.

i-IERKE CORNEILLE. 81

Ils furent SLip[)rimés à la représentation; mais il n'était pas besoin d'une maxime si explicite : l'esprit qu'ils expriment circule dans toute la pièce. Une mauvaise loi est un mauvais livre; un livre est sou - > eut une loi, et sous ce rapport, la responsabilité du génie est grande; Corneille a certainement exercé sur la morale publique une influence plus fâcheuse que Racine.

Le succès du Cid fut immense; il conquit les suffrages de la cour et du peuple, de la capitale et des provinces, des juges éclairés et des esprits sans culture, des nationaux et des étrangers. Corneille avait dans sa bibliothèque le Cid traduit en toutes les langues de l'Europe, hormis le turc et resclavon(i). On connaît le proverbe : Cela est beau comme le Cid. Mais on connaît aussi la jalousie de ses rivaux, et à leur tète celle du grand cardinal, qui ne rougit pas de charger l'Académie d'examiner la nouvelle tragédie et de prononcer sur elle un jugement. Il espérait une obéissance servile du corps qu'il venait de fonder. L'Académie sut respecter sa propre dignité; elle présenta, par l'organe de Chapelain, le rapport demandé, sous le titre modeste de Sentiments de l'Académie française sur le Cid; mais elle mit dans cet écrit tant de modération et de politesse qu'il passe, encore aujourd'hui, pour un modèle de critique. Richelieu n'en fut pas satisfait; c'était rendre un excellent témoignage à l'impartialité de l'Académie.

: I) fie (h Corneille, par Fontenei.le.

82 flEUKli CUUISKILLS.

Je ne couuaib riuu de plus délicat, de plus fin, du . plus vraiment noble que la lettre de Balzac à Scudéri, insérée par Voltaire dans son édition de Corneille. A la critique amère et emportée du Cidy adressée par Scudéri à Balzac, on y voit ce dernier, sous la forme d'un remerciment pour cet envoi, et avec toute la (»urtoisie qui peut se concilier avec la vérité, faire entendre à Scudéri que l'opinion de la France entière pourrait bien contre-balancer la sienne, et que, lorsqu'un auteur a su plaire à tout le monde, il est pour le moins ridicule de lui en demander raison. Cette lettre, véritable chef-d'œuvre, montre comment on peut réunir beaucoup d'égards pour un agresseur injuste à beaucoup de respect pour le génie méconnu.

On s'explique avec peine connnent, en dépit de son admiration, le public trouva moyen d'applaudir plus tard des œuvres dont les beautés du Cid étaient la condamnation. Mais, pour changer les tendances d'un public aussi bien que celles d'un individu, il faut du temps. Les vices de l'esprit sont comme ceux du cœur; il faut déraciner la vieille habitude pour en faire naître une nouvelle. Le mauvais goût ne se guéj'it pas tout d'un coup; il ne se corrige que par une suite de beautés, et d'ailleurs, le public a toujours quelque chose de l'automate, qui ne change de mouvement que lorsqu'on a renouvelé ses ressorts.

PIEKKE CORNEILLE. <j3

m. — Horace. ,1G39.

Trois ans après le Cid parut Horace. Horace, c'est encore l'Espagne. On a beaucoup dit que Corneille avait bien peint les Romains; il faut dire plutôt qu'il nous a forcés à les voir comme il les ^ oyait : Fénelon en fait la remarque dans sa Lettre à V Académie : « Il « me paraît qu'on a donné souvent aux Romains « un discours trop fastueux. Ils pensaient haule- « ment; mais ils parlaient avec modération. C'était a le peuple-roi, il est vrai, populum late regem, mais « ce peuple était aussi doux pour les manières de « s'exprimer dans la société, qu'appliqué à \aincre « les nations jalouses de sa puissance. »

Lorsque le vieil fiorace plaide devant le roi la

cause de son fils, meurtrier de sa sœur, il parle

d'honneur et de son sang comme le ferait don Diègue

ou un baron de la féodalité :

J'aime trop l'honneur, sire, et ne suis point de rang A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang(l).

Il serait curieux de savoir duquel des bandits qui ^enaient de fonder Rome est sorti le Aieil Horace. Un peu avant, la profession de royalisme du jeune Horace semble faite pour la bouche de Rodrigue de Bivare :

Ce que vous en croyez me doit être une loi.

Sire^ on se défend mal contre lavis d'un roi;

Et le plus innocent devient soudain coupable,

Quand aux yeux de son prince il paraît condamnable (2).

' i) Aclo V, jceiie 111. ^2) Acte V, «coue 11.

84 riEKIŒ CORNEILLE.

Dans les dernières scènes, surtout, se manifeste Je manque de vérité dans les mœurs. Il faut louer autre chose dans Horace; il vaut mieux se borner à dire que là Corneille fait sentir la verve patriotique aussi admirablement que dans le Cid la verve chevaleresque. Ce mérite est relevé par celui des luttes intérieures et par la gradation entre les caractères, mérite rare chez Corneille. Chaque personnage s'y montre pénétré de l'amour de son pays, mais chacun ressent cet amour sous des nuances diverses. La grandeur humaine de Curiace fait ressortir la grandeur surhumaine du jeune Horace :

Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays (1)!

Mais, après ce cri sublime, comme cette grandeur devient bientôt inhumaine !

Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,

3Ion cœur s'en effarouche, et j'en frémis d horreur;

J'ai pitié de moi-même et jette un œil d'envie

Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,

Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.

Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'éhranler.

J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte ;

Et si Rome demande une vertu plus haute,

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain

Pour conserver encor quelque chose d'humain.

Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être ; Et si vous m'égalez, faites-le mieux paraître. La solide vertu dont je fais vanité N'admet point de faiblesse avec la fermeté

'^) Aclc II, sane 11.

Notre malheur est grand ; il est au plus haut point ;

Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point

Rome a choisi mon bras, je n'examine rien. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère; Et pour trancher enfin ces discours superflus, Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

CCRIACE.

Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue; Mais celte âpre vertu ne m'était pas connue (1).

Vous croyez la limite atteinte, et même dépassée; mais voici le vieil Horace, et une grandeur nouvelle et supérieure. Et remarquez que cette grandeur ne se présente pas comme proportionnée à l'âge, mais comme l'expression du caractère des individus :

Qu'est-ce ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes?

Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?

Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs ?

Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs.

Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse;

Elles vous feraient part enfin de leur faiblesse.

Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups (2)...

cuRiACE au vieil Horace.

Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments

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