LE VIEIL HORACE
Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments; Pour vous encourager ma voix manque de termes; >Ion cœur ne forme point de pensers assez fermes; Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux. Faites voire devoir et laissez faire aux dieux (3),
La structure des trois premiers actes est remarquablement belle; Corneille en fait lui-même l'observation, et il ajoute : « Il passe pour certain que le
(0 Aole H, sW-ne 111. "2) Arto 11, sr.'no VU. '3) Acte II, scène VlII.
8fi piKURF, nonNF.n.i.F.
« troisième acte est un des iplus artificieux qui soient « sur la scène (1). » En effet, il fallait de l'art pour tirer toute une tragédie du combat des Horaces et des Curiaces. Non-seulement, dans l'économie de sa pièce, l'auteur a groupé des intérêts particuliers autour de l'intérêt général, il a multiplié et gradué les situations de la façon la plus naturelle ; mais encore, ingénieux imitateur de son héros, il a étendu entre les différents moments de l'action un intervalle semblable à celui qu'étendit la fuite habile d'Horace entre le premier et le second, le second et le troisième de ses adversaires blessés. Mais Corneille voulut donner de l'ampleur à son sujet ; un si beau thème lui parut exiger cinq actes, et cette ambition lui fit commettre une faute grave. On l'a dit, et cela est vrai , les deux derniers actes iV Horace sont un appendice à la tragédie véritable; le retour d'Horace, suivi du meurtre de sa sœur, est choquant au point de vue de l'art et de l'unité d'intérêt. Ce tort serait véniel, mais ces deux actes sont en eux-mêmes abominables par les idées et les principes qu'ils renferment. Il est difficile de les lire; les deux plaidoyers du père et du fils contiennent d'incroyables sophismes; ce sont des raisonnements, ou plutôt des déraisonnements, accompagnés de férocité. Chez le jeune Horace, pas un repentir d'avoir tué sa sœur, mais une flagrante inconséquence. Il n'a manifesté jusqu'ici qu'un seul sentiment, l'amour de la patrie; il a même témoigné quelque part de la modestie, et voici qu'à la
fi) Examen d'Horace.
pikrrt: cotînetli.e. 87
fin il termine par un trait de vaine gloire : il demande la mort, non pour expier son crime, mais dans la crainte que l'honneur de son triomphe ne s'efface dans les longueurs d'une carrière inactive. M. de Chateaubriand avait exprimé dans le Génie du Christianisme une pensée qu'il a fait disparaître dans les éditions subséquentes : « Le spectateur demeure presque froid « aujourd'hui aux scènes sublimes des Horaces et de « Cinna; derrière tous ces mots admirables : Quoi! « vous me pleureriez mouianl pour mon pays! on ne « voit plus que du sang, des crimes et la tribune de « la Convention. » Nous sommes trop loin maintenant des horreurs de 1793 pour (jue notre répulsion aille jusqu'à nous voiler des traits pareils. Mais si M. de Chateaubriand avait parlé des scènes II et lïl de l'acte Y, nous lui donnerions pleinement raison. Avec le Ciil, Corneille était resté dans les limites de l'humain; il les franchit dans Horace; l'homme vrai disparaît pour faire place à un être imaginaire. Heureusement la nature parle seule dans les rôles de femmes de cette tragédie; le devoir, ou ce qu'on donne pour tel, n'y tient pas tête aux affections; et il en faut savoir gré à Corneille, qui, trop souvent, s'écarte de ce beau type. Ici on se soulage à entendre le langage de la nature et de l'iiumanité dans la bouche de Sabine :
.Je suis Romaine, hélas! puisque Horace e?t Romain: .l'on ai reçu le titre en recevant sa main; Mais ce nœud me tiendrait en esclave enoliaînée, S'il m'empêdiail de voir en quei'^ lieux je suis née.
88 PIERKE CORNEILLE.
Albe, OÙ j'ai commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pays el mon premier amour, Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte, Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr. Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, Mes trois frères dans l'une et mon mari dans l'autre, Puis-je foimer des vœux, et sans impiété, Importuner le ciel pour ta félicité (1)?