VII. —-Le Mariage forcé
Cette farce en prose et en un acte, où l'intrigue est fort peu de chose, renferme des éléments et des situations d'un comique excellent. Rien de mieux que la scène où le vieux Sganarelle consulte Géronimo sur son mariage avec la jeune et coquette Dorimène :
SGANARELLE
Il s'agit d'une chose de conséquence, que l'on m'a proposée; et il est bon de ne rien faire sans le conseil de ses amis.
GÉROMMO.
Je vous suis obligé de m'avoir choisi pour cela. Vous n'avez qu'à me dire ce que c'est.
SGANARELLE
Mais auparavant je vous conjure de ne me point flatter du tout, et de me dire nettement votre pensée.
GÉRONIMO.
Je le ferai, puisque vous le voulez.
SGANARELLE
Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami qui ne nous parle pas franchement.
GÉRONIMO.
Vous avez raison.
SGANARELLE
Et, dans ce siècle, on trouve peu d'amis sincères.
GÉRONIMO.
Cela est vrai.
SGANARELLE
Promettez-moi donc, seigneur Géronimo, de me parler avec toute sorte de franchise.
GÉROMMO.
Je vous le promets.
SGANARELLE
Jurez-en voire foi.
GÉRONIMO.
Oui, foi d'ami. Dites-moi seulement votre affaire.
SGANARELLE
C'est que je veu\ savoir de vous si je ferai bien de me marier.
GÉRONIMO.
Qm? vous.^
SGANARELLE
Oui, moi-même, en propre personne. Quel est votre avis làdessus?
GÉRONIMO.
Je vous prie auparavant de me dire une chose.
SGANARELLE
Et quoi?
GÉROMMO.
Quel âge pouvez-vous bien avoir maintenant?
Sganarelle prétend n'eu rien savoir. Géronimo lui prouve qu'il doit avoir environ cinquante-trois ans, et lui donne en conséquence ce conseil :
GÉRONIMO.
Je ne vous conseille point de songer au mariage; et je vous trouverais le plus ridicule du monde, si, ayant été libre jusqu'à cette heure, vous alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chaînes !
SGANARELLE
Et moi, je vous dis que je suis résolu de me marier, et que je ne serai point ridicule en épousant la lille que je recherche.
GÉRONIMO.
Ail ! c'est une autre chose. Vous ne m'aviez pas dit cela.
SGAXARELLE.
C'est une fille qui me plaît et que j'aime de tout mon cœur.
GÉRONÏMO.
Vous l'aimez de tout votre cœur ?
SGANARELLE
Sans doute; et je l'ai demandée à son père.
GÉRONIMO.
Vous l'avez demandée?
SGANARELLE
Oui. C'est un mariage qui se doit conclure ce soir; et j'ai donné ma parole.
GÉRONIMO.
Oh! mariez-vous donc ; je ne dis plus mot.
Et tout le reste de la scène. Avertissement de se mettre en garde contre les demandeurs de conseils ! Quoi encore de plus plaisant que les scènes où Sganarelle consulte également ces deux philosophes que rhabitude des spéculations métaphysiques a rendus incapables des plus communes affaires de la vie ! Molière s'est diverti à mettre ainsi en relief la sottise d'un certain dogmatisme et l'extravagance du pyrrhonisme. Ce n'est qu'à un talent du premier ordre qu'il appartient de saisir, en courant, tant de ridicules divers, tant de traits pris sur le vif.
YIII. — Don Juan, ou le Festin de pierre. (166S.)
Don Juan suivit le Mariage forcé. Ce mélodrame, sans action proprement dite, où l'horrible, le burlesque, le pathétique, le merveilleux se trouvent confondus, imitation du théâtre italien, et même espagnol, était d'un genre nouveau pour la France. C'était la première apparition du romantisme ; mais celui-ci n'y fit pas fortune; son succès était réservé à d'autres temps.
Jamais Molière n'avait traité de sujet aussi grave. Don Juan est la personnification de l'athée conséquent, de celui dont l'esprit et le cœur ont dit également : « Il n'y a point de Dieu! » Mais on ne comprit pas la portée de ce sujet; on se laissa scandaliser par ce que la pièce contient de plus profond, la satire de l'hypocrisie :
SGANARELLE
Âh ! monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti! II y a longtemps que j'attendais cela; et voilà, grâces au ciel, tous mes souhaits accomplis.
La peste le benêt!
Comment, le benêt?
DON JUAN
SGANARELLE
DON JUAN
Quoi! lu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche était d'accord avec mon cœur?
SGANARELLE
Quoi! ce n'est pas... Vous ne... Votre... (à part) Oh! quel homme! quel homme! quel homme!
DON JUAN
L'hypocrisie est maintenant un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. La profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée ; et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle... On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les attire tous sur les bras; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touchés, ceux-hi, dis-je, sont le plus souvent les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les [)lus méchants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues, et les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens; et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux, rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en stîreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel; et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle (1 ).
(i) Acte V, scùnell.
C'était le prélude du Tartufe; mais on ne sut pas voir l'intention de l'auteur. On ne prit pas garde à la richesse d'imagination qui brille dans toute l'œuvre ; on ferma les yeux sur ce qu'il y a de verve, de talent, d'éloquence dans les discours dont elle est semée. Il est vrai dédire que ceux-ci, peut-être, sentent trop le livre. On les admire en les lisant; mais pour le théâtre, ils sont trop longs. On goûta un peu mieux ce que la pièce contient de situations comiques ; ainsi la scène où Don Juan en conte à la fois aux deux jeunes paysannes. Celle oii il éconduit M. Dimanche, à force de politesse, est restée un chef-d'œuvre; elle a passé en proverbe ainsi que tout ce qui est excellent.
Thomas Corneille a mis Don Juan en vers ; il n'y a guère changé que l'exclamation de Sganarelle après la catastrophe de son maître. Molière, selon sa coutume, avait fait reparaître, au milieu de ce mélange de fantastique et de terrible, un élément comique. Sganarelle s'écrie : « Ah ! mes gages ! mes gages !
« Voilà, par sa mort, un chacun satisfait Tout le
« monde est content; il n'y a que moi seul de mal- « heureux. Mes gages, mes gages, mes gages (1) ! » Thomas Corneille se contente d'une moralité générale :
Il est englouti! Je cours me rendre ermite. L'exemple est étonnant pour tous les scélérats; Mallîcur à qui le voit, et n'en profite pas (2j !
(I) Acle V. scùne VII. (i) Acte V, scène IV.
MOLIÈKE. 421