‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 52 sur 80 · MALGRÉ LUI · texte numérisé non relu

MALGRÉ LUI

Ces deux pièces que nous réunissons ici, renferment une satire contre les médecins du temps, fort méritée et même modérée, si l'on en juge par les traditions et les documents qui nous sont restés. Voyez les Mémoires de Guy-Patin. On a besoin de s'en souvenir pour excuser la verdeur des attaques. Ainsi, dans V Amour médecin, le dialogue entre le médecin Tomes et la suivante Lisette :

M. TOMES

Comment se porte son cocher?

Fort bien. Il est mort.

Mort ?

Oui.

Cela ne se peut.

LISETTE

M. TOMES

LISETTE

U. TOMES

LISETTE

Je ne sais pas si cela se peut, mais je sais bien que cela est.

M. TOMÈS.

11 ne peut pas être mort, vous dis-je.

LISETTE

Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterré.^

M. TOMES

Vous vous trompez.

LISETTE

Je l'ai vu.

M. TOMES

Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se lermineiU qu'au quatorze ou au vingt-un; et il n'y a que six jours qu'il est tombé malade (IJ.

Vient la scène de la consultation :

M. DESFONANDRÈS.

Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la pratique donne un peu.

M. TOMES

Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.

M. DESFONANDRÈS.

J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable.

M. TOMÈS.

Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai été, premièrement, tout contre l'Arsenal; de l'Arsenal, au bout du faubourg Saint-Germain; du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du Marais, à la porte Saint-Honoré; de la porte Saint-Honoré, au faubourg Saint-Jacques ; du faubourg Saint-Jacques, à la porte de Richelieu; de la porte de Richelieu, ici; et d'ici je dois aller encore à la place Royale.

M. DESFONANDRÈS.

Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui; et de plus j'ai été à Ruel voir un malade.

M. TOMÈS.

Mais, à propos, quel parli prenez-vous dans la querelle des deux médecins Théophraste et Artémius ? car c'est une affaire qui partage tout notre corps.

M. DESFONANDRÈS.

Moi, je suis pour Arlémius.

O) Acte II, scène II.

M. TOMES

Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué le malade, et que celui de Théophrasle ne fût beaucoup meilleur assurément; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devait pas être d'un autre avis que son ancien. Qu'en ditesvous?

M. DESFONANDRÈS.

Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse arriver.

M. TOMES

Pour moi, j'y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis; et l'on nous assembla un jour, trois de nous autres, avec un médecin de dehors, pour une consultation, où j'arrêtai toute l'affaire, et ne voulus point endurer qu'on opinât, si les choses n'allaient dans l'ordre. Les gens de la maison faisaient ce qu'ils pouvaient, et la maladie pressait; mais je n'en voulus point démordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestalion. Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de conséquence; mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps des médecins,

SGANARELLE, rentrant.

Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu (I).

Sous le couvert des médecins, Molière attaquait en général l'abus de l'autorité dans les matières scientifiques, et le mépris, disons mieux, la haine de l'observation et de l'expérience. Convenons-en cependant : de toutes les classes ridiculisées par Molière, aucune ne supporta ses attaques d'aussi bonne grâce que les médecins. Cela devait être, puisque le poëte ne pouvait leur ôter ni leur crédit, ni leurs pratiques. Une profession peut se rire des satires, lorsque ses succès sont fondés sur le plus impérieux et le

(1) Acte II, scènes m ellV.

plus universel des sentiments, l'amour de la vie. Toutefois Molière contribua peut-être à dissiper le pédantisme, l'entêtement qui déshonoraient alors cette noble et utile classe de savants.

Dans le Médecin malgré lui, farce très réjouissante, se trouvent plusieurs mots heureux et célèbres, tels que celui de Martine à M. Robert : « Il me plaît a d'être battue (Ij; » celui de Sganarelle au sujet de la place du cœur et du foie : « Nous avons « changé tout cela (2), » et d'autres encore. Mais indépendamment de son mérite propre, cette pièce fait époque dans l'histoire de la littérature dramatique, parce qu'elle servit d'introduction et de passe-port à l'un des chefs-d'œuvre de Molière, au Misanthrope.

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