‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 53 sur 80 · X. — Le Misanthrope · texte numérisé non relu

X. — Le Misanthrope

Jusqu'alors Molière ne s'était point élevé à la haute comédie. Ici, la connaissance qu'il avait du goût encore peu sûr de ses spectateurs lui fit craindre qu'ils ne rebutassent une pièce écrite dans un genre tout nouveau, où l'expression du ridicule se mêlait à des formes toujours nobles et délicates, convenables à des personnages pris dans la classe élevée de la société. Cette sorte de comédie, également éloignée du drame et de la farce, n'était point encore née. V École des maris et V École des femmes, vrais chefsd'œuvre en leur genre, n'ont nullement le.caractère de noblesse et d'élégance qui distingue le Misan-

(1) Acte I, scène il. (2) Acte II, scène VI.

ihrope. La précaution de Molière ne fui pas superflue. Alceste, accueilli froidement à la scène, y fut souffert en faveur du Médecin malgré lui, qui fut joué souvent le même jour, et dont la folle gaieté disposa les auditeurs à pardonner à Molière d'être quelquefois sublime dans le rôle du Misanthrope.

Avec cette pièce, nous arrivons au point culminant du génie de Molière. On ne l'a pas assez remarqué : il fut ici créateur, autant que Corneille l'avait été dans sa comédie du Menteur. Mais ce n'est pas le Menteur qui fut la première comédie de caractère; cet honneur était réservé au Mif>anthrope.

L'apparition de cette comédie est mémorable, nonseulement en elle-même, mais au point de vue des controverses qu'elle a soulevées, des jugements divers que des hommes éminenls en ont portés. Fénelon, plus retenu que Rousseau, toutefois, a blâmé l'auteur assez énergiquement dans un passage que nous avons déjà cité : « Un autre défaut de Molière, « que beaucoup de gens d'esprit lui pardonnent, et « que je n'ai garde de lui pardonner, est qu'il a « donné un tour gracieux au vice, avec une austéct rite ridicule et odieuse à la vertu 1;. » Quant à Rousseau, dans sa Lettre à d'Àlemhert sur les spectacles, ouvrage qui, par parenthèse, me semble son chef-d'œuvre par la grande somme de vérité qu'il contient, proportionnellement à l'erreur, il porte contre Molière un véritable acte d'accusation. Il lui impute l'intention de ridiculiser la vertu même :

(0 Lettre à M. Dacier. VU. Projet d'un traité sur la comédie.

« Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, « qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, « sincère, estimable, un véritable homme de bien ; « l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ri- « dicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre « Molière inexcusable. On pourrait dire qu'il' a joué « dans Alceste, non la vertu, mais un véritable dé- « faut, qui est la haine des hommes. A cela je ré- « ponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait donné cette « haine à son personnage : il ne faut pas que ce nom « de misanthrope en impose, comme si celui qui le « porte était ennemi du genre humain. Une pareille « haine ne serait pas un défaut, mais une déprava- « tion de la nature et le plus grand de tous les vices. « Le vrai misanthrope est un monstre, etc. . . Le tort « de Molière n'est pas d'avoir fait du misanthrope « un homme colère et bilieux, mais de lui avoir « donné des fureurs puériles sur des sujets qui ne « devaient pas l'émouvoir... Ce caractère âpre et « dur, qui lui donne tant de fiel et d'aigreur dans « l'occasion, l'éloigné en même temps de tout cha- « grin puéril qui n'a nul fondemen-t raisonnable, et « de tout intérêt personnel trop vif dont il ne doit « nullement être susceptible. Qu'il s'emporte sur tous « les désordres dont il n'est que le témoin, ce sont « toujours de nouveaux traits au tableau ; mais qu'il « soit froid sur celui qui s'adresse directement à « lui... Si ces distinctions sont justes, Molière a mal « saisi le misanthrope (1). »

(0 J.-J. Rousseau. Lettre à M. d'Alcmhert, sur son article Genève, et

Ce jugement n'est pas fondé, ou du moins ne l'est que jusqu'à un certain point. Nous en dirons autant de l'opinion commune, qui prête à Molière le désir de rendre sensibles les inconvénients d'une vertu trop rigide, trop entière. Il est déjà assez remarquable que l'opinion soit partagée sur le dessein du poëte; mais il est plus remarquable que chacune des deux suppositions qui se combattent soit combattue par l'ouvrage lui-même, dont l'examen prouve que Molière n'a pas pu avoir ou a manqué totalement chacun des desseins qu'on lui prête. Molière, dit-on, a voulu enseigner ce qu'il en coûte pour être trop complètement vertueux. Or, tout le monde peut s'assurer, en lisant cette pièce avec quelque attention, que ce qui rend le Misanthrope ridicule, ce n'est pas sa vertu, mais son emportement et sa ténacité puérile, et que ce qui le rend malheureux, ce n'est pas d'avoir suivi avec trop de rigueur les préceptes de la morale, mais, au contraire, d'avoir transigé avec elle; car s'attacher à Célimène, lui rester attaché après les preuves les plus évidentes de sa coquetterie, faire dépendre son bonheur des sentiments d'une femme sans principes, qu'est-ce autre chose, en effet, que transiger avec la loi qu'on s'est faite à soi-même, et s'exposer aux reproches qu'on adresse aux autres avec tant d'amertume? Quel spectateur ne se joint pas à Philinte pour lui dire :

Mais cette r^'ctilude Que vous voulez en tout avec exactitude,

particulièrement sur le projet d'établir un théâtre de comédie en cette ville. "

Cette pleine droiture où vous vous renfermez, La irouvez-vous ici dans ce que vous aimez?... Aux vœux (d'autres beautés] votre âme se refuse, Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse, De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semblent si fort donner dans les mœurs d'à présent. D'oîi vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu'en lient cette belle? Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux? Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous (1)?

Les mêmes observations nous servent à répondre à J.-J. Rousseau, lorsqu'il prétend que l'intention de Molière a été de jeter du ridicule sur la vertu même. Si le poëte avait eu ce coupable dessein, il faut convenir qu'il s'y serait bien mal pris pour l'exécuter. Partout où Alceste est vertueux, il intéresse; s'il est choquant, c'est uniquement lorsqu'il met l'orgueil à la place de la vertu. Même dans la véhémence de l'indignation, qui n'est que la plus haute répugnance du sens moral, il n'est ni ridicule ni déplaisant. Distinguez dans la première scène les moments de la colère de ceux de l'indignation. Vous haussez les épaules quand il dit :

Et si, par un malheur, j'en avais fait autant, (c'est-à-dire si j'avais témoigné de l'amitié à un inconnu)

Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant. Mais vous n'êtes plus tenté de vous moquer, lorsque, un peu plus loin, il s'exprime ainsi :

Non, vous dis-je; on devrait châtier sans pitié Ce commerce honteux de semblants d'amitié.

(i) Acte 1, scène I.

MOLIÈRE. k^

Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre cœur dans nos discours se montre, Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compliments.

Vous pouvez prendre Alceste en pitié quand vous l'entendrez s'écrier :

Je voudrais, m'en coûtât-il grand'chose, Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause (1).

Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter; Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester Contre l'iniquité de la nature humaine, Et de nourrir pour elle une immortelle haine (2).

C'est proprement « se réjouir de l'injustice (3). » Mais voici le contraire dans cette rigoureuse apostrophe d' Alceste aux courtisans de Célimène, après un entretien dont la médisance a fait tous les frais :

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour; Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour : Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre, Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre, Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur Appuyer les serments d'être son serviteur.

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