ALCESTE
Non, morbleu! c'est à vous; et vos ris complaisants Tirent de son esprit tous ces traits médisants. Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie; Et son cœur à railler trouverait moins d'appas, S'il avait observé qu'on ne l'applaudît pas.
(I) Aclo I, scène I. (2) Acte V, scène I. (3) i Corinlhiens, XIU, 6.
C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l'on voit les humains se répandre (1).
Enfin, lorsque le tribunal des maréchaux veut arranger « d'Oronte et de lui la ridicule affaire, » Alceste dit, ce me semble, fort sensément :
Quel accommodement veut-on faire entre nous?
La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle
A trouver bons les vers qui font notre (luerelle (2) ?
Mais quand il ajoute presque aussitôt :
Hors qu'un commandement exprès du roi ne vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine. Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais, Et qu'un homme est pendable après les avoir faits (3),
ce n'est plus le bon sens qui parle, mais l'orgueil; et, par une contradiction singulière, cette intraitable franchise est prête à fléchir devant « un commandece ment du roi. » Mais je ne veux attribuera ce trait qu'une valeur historique; je le laisse à la charge de l'auteur; le fétichisme royaliste était si bien enté sur tous les esprits, môme sur le génie vigoureux de Molière, qu'il aura involontairement indiqué la volonté du souverain comme la dernière et fatale limite de la liberté de penser. Tel était l'abrutissement de ce beau siècle.
En résumé, Molière nous montre dans Alceste un homme qui tire la moitié de sa vertu de son orgueil, ce qui n'est pas un moyen de faire aimer la vertu. On pourrait passer en revue toutes les situations du Misanthrope, et faire voir que, dans chacune, Alceste
(I) Acte II, scène V. (2) Acte II, scène VII. (3) Ibid.
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aurait évité le ridicule et le chagrin, si sa yerlu avait été chrétienne. La vérité que le chrétien recueille du Misanthrope, c'est qu'il n'appartient qu'à la haute vertu d'être indulgente, ou, pour parler avec saint Jacques, qu'il n'appartient qu'à la sagesse « qui est « premièrement pure » d'être ensuite « paisible, trai- « table' et point difficul tueuse. » L'autre est obligée de suppléer à ce qui lui manque par la roideur ; pour ue vouloir pas être molle, elle est dure ; elle se venge d'une loi qui lui pèse en la faisant peser sur d'autres; ce sont des chaînes qu'elle ne veut pas porter seule. Pour le véritable chrétien, il n'y a lieu de mépriser personne; car il est à ses propres yeux « le premier « des pécheurs. » Pour lui, l'obéissance n'est pas pénible, car Dieu l'a convertie en amour; il ne porte pas la vertu comme un joug; il n'en souffre pas, il n'en murmure pas, il n'en est pas irrité ; ce n'est pas un esclavage qu'il veut faire partager à d'autres, mais un bonheur qu'il veut répandre autour de lui. Alceste n'en est pas encore là. Il est intéressant, cela est sûr, car il ressent
Ces liaines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses (1).
Le besoin de vérité et de pureté qui le travaille jusqu'à le tourmenter, le chagrin qu'il éprouve à la vue des travers du siècle et de la corruption de la nature humaine, nous signalent en lui un des plus nobles exemplaires de cette nature déchue; mais par cela même, il nous fait mieux voir quel intervalle sépare
(0 Acte 1, scène I.
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la plus haute vertu de main d'homme de l'ensemble « des dispositions que produit l'Évangile de paix. »
Molière a-t-il pensé à tout cela? Les spectateurs du Misanthrope pensent-ils à tout cela? Non pas distinctement. Mais nous avons vu combien il est difficile de supposer à Molière aucun autre dessein, ce qui me fait croire qu'il ne s'était pas bien rendu compte de son but, mais qu'un jour, ainsi qu'il arrive aux poètes, tout le personnage apparut à ses yeux, avec l'ensemble des éléments qui en constituent l'individualité; car telle est la manière du poète ; c'est une synthèse rapide, instantanée, une vraie apparition; et sans cela, ni ses conceptions ne seraient compactes, ni ses caractères ne vivraient. Or, ce que Molière a conçu sous le nom d'Alceste, c'est bien ce que nous avons expliqué plus haut; et la leçon qui en ressort, à l'insu du poëte, est bien celle que nous en avons tirée; en sorte qu'il est arrivé ce qui n'est pas rare chez les poètes, c'est que ce qu'il y a de plus précieux dans leurs conceptions est ce dont ils ont eu le moins conscience; et encore, qu'il a enseigné ce qu'il ne voulait pas enseigner, qu'il a enseigné en peignant. Chose admirable ! il y a souvent dans tel poëte deux hommes, l'un qui moralise directement, et va, tant qu'il peut, à l'établissement d'une morale mondaine; l'autre qui décrit, et qui pousse vers la morale chrétienne. Cette morale a ainsi des amis parmi ses ennemis, et elle les défie de prouver aussi bien leur doctrine qu'ils démontrent et consolident la sienne.
Convenons-en cependant : toute juste, élevée, ad-
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mirable que soit la leçon tirée du Misanthrope par un lecteur chrétien, cette pièce, pour le commun des auditeurs, pourrait exciter, jusqu'à un certain point, l'impression que Fénelon et Rousseau ont signalée. Il reste certain, après tout, que la seule fois que Molière a mis en scène un personnage vertueux, il l'a affublé de ridicule. Il est certain aussi, qu'à ce point de vue, Philinte, le flatteur, qui recueille la dépouille d'Alceste, semble présenté comme l'idéal du sage. On connaît le Fhilinle de Fabre d'Eglantine, œuvre de la fin du siècle dernier, inspirée par ces lignes de Rousseau : « Au risque de faire rire aussi le « lecteur à mes dépens , j'ose accuser cet auteur « ! Molière 1 d'avoir manqué de très grandes conve- « nances, une très grande vérité, et peut-être de « nouvelles beautés de situation; c'était de faire un « tel changement à son plan que Philinte entrât « comme acteur nécessaire dans le nœud de sa pièce, « en sorte qu'on pût mettre les actions de Philinte « et d'Alceste dans une apparente opposition avec «< leurs principes, et dans une conformité parfaite « avec leurs caractères. Je veux dire qu'il fallait que « le misanthrope fût toujours furieux contre les vices « publics, et toujours tranquille sur les méchancetés « personnelles dont il était la victime. Au contraire, « le philosophe Philinte devait voir tous les désor- « dres de la société avec un flegme stoïque , et se « mettre en fureur au moindre mal qui s'adressait « directement à lui (i). » Quoique le portrait de l'é-
(i) J.-J. RocssEAK. Lettre à M. tl'Jlembert sur son ar<ic/e Genève, etc.
kSk MOLIÈRE.
goïste achevé, dessiné par Fabre d'Églanline, prétende à tort reproduire le Philinte de Molière, cette méprise d'un homme de talent n'est cependant pas sans quelque signification.
Envisagé purement sous le rapport de Tart, le Misanthrope est sans contredit l'un des chefs-d'œuvre de Molière. D'autres pièces sont, il est vrai, plus pleines, plus entraînantes, plus vives dans leur marche; le Misanthrope est rempli de scènes charmantes, où tout est lié, mais qui ne se lient pas assez à l'ensemble de la pièce , et qui ne font pas faire un pas vers le dénoûment. Pour reconnaître et sentir ce défaut, il faut avoir en quelque sorte usé le plaisir que nous donnent tant de beautés nobles et délicates; longtemps la jouissance demeure trop complète pour laisser place à la critique. Et d'ailleurs, à part c-e manque de liaison, tout est parfait dans le Misanthrope Quelle vigueur dans le caractère principal ! Quelles vives et heureuses oppositions! Quel brillant surtout dans le rôle de Célimèneî Que tout cela est bien la véritable nature humaine, sous les traits et le langage de la société la plus choisie ! Et quelle précision, quelle énergie, quelle vivacité de style! Gomme, dans un sujet qui pouvait paraître moins gai que sérieux, le rire est sans cesse appelé sur les lèvres ! Comme, ailleurs, dans la scène entre Alceste et Célimène, la passion se peint à la manière de Racine! Enfin, comme un dénoûment naturel, instructif et frappant, couronne toutes ces beautés!