‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 28 sur 93 · XIII. — Dernières oeuvres de Corneille · texte numérisé non relu

XIII. — Dernières oeuvres de Corneille

La quatrième série des pièces de Corneille se compose de Théodore (1645), Andromède (1650), Pertharite (1653), OEdipe (1659), La Toison d'or (1661), Sophonisbe (1663), Olhon (1664), Agésilas (1666), Attila (1667), Tite et Bérénice (1670), Pulchérie (1672), 5uréna (1674).

Un silence de dix ans s'écoula entre Suréna et la mort de Corneille. On vit, non-seulement le génie, mais la raison même s'éteindre, et à la fin le grand poëte mourir comme un nouveau-né. Mais la période qui précéda ces tristes années n'avait été qu'un long déclin, rarement interrompu par des éclairs de succès. Ce fut une chute en plein midi. Je cherche vainement dans toute l'histoire littéraire un autre exemple d'un grand génie qui ait eu si longtemps à savourer l'amertume de se voir négligé du pu)>lic.

(0 Acte lY, scène IL

PIIUIRB CORNBILLB. 159

Plus que personne il eut le temps de se répéter le Donec graiu$ eram :

Du temps que je plaisais....

Il vit même se tourner contre lui des hommes qui auraient dû l'abriter de leur respect. On ne force point les applaudissements; ni Boileau ni Racine n'eussent pu conjurer une destinée que Corneille luimême s'était faite ; mais ni l'un ni l'autre n'auraient dû joindre leurs voix à celles des critiques de Corneille. On sait l'ôpigramme de Boileau :

Après rAgésilas,

Hélas !

Mais après TAttila.

Holà!

On s'explique difficilement comment il se permit a plaisanterie intitulée ; Chapelain décoiffée ou Paro^ die de quelques scènes du Cid. Faisons la part, cependant, de l'esprit naturellement satirique de Boileau, et n'oublions pas que c'est à la noblesse avec laquelle il sut parler de Corneille, que celui-ci dut le maintien de sa pension. Plus tard, d'ailleurs, dans VArt poitiqwy il rendit justice au génie de Corneille :

Je ne suis pas pourtant de ces tristes esprits, Qui, bannissant Tamour de tous chastes écrits, D*ttn si riche ornement voulant priver la scène. Traitent d'empoisonneurs et Rodrigue et Chimène(4}*

Plus loin, il désire que Corneille

Soit encor le Corneille et du Cid et A* Horace (t).

Mais rien ne tempère notre chagrin à l'égard des attaques de Rapine. Eût-il été l'objet de quelque in-

(0 L'Art poétique, chanl ÏV. (2) iWd.

160 ranua GOumtxB.

justice de la part de son illustre devancier, il devait la supporter patiemment comme un disciple Thu* meur de son mattre ; (quelques boutades ne Ini donnaient pas le droit de perdre le respect. Qu'on lise la première préface de BrUannicus^ et Ton convien*dra que je n'avance rien de trop. Le caractère de Racine n'était pas naturellement aimable ; les représailles, d'ailleurs, lui convenaient d'autant moins que de lui-même il n'eût peut-être point été capable de faire ce que Corneille a fait. Le talent le pins parfait n'est pas toujours le plus puissant. En littérature aussi, le royaume veut être forcé, et ce sont les violents qui le ravissent. Il fallait la véhémence cornélienne pour frayer la voie entièrement neuve où les successeurs de ce vigoureux génie n'eurent ensuite qu'à marcher.

Corneille, à la fin, ne conserva autour de lui qu'un petit troupeau de fidèles, quelques femmes surtout. On sait l'enthousiasme persistant de Madame de Sevigne et de Madame Deshoulières. Ce n'était plus qu'une sorte de conventicule, une petite église dont il était resté le saint et où l'on se serrait autour de lui, comme on se serre toujours plus autour d'un foyer, à mesure qu'il s'éteint.

Le caractère principal des pièces que nous venons d'énumérer, c'est la recherche de Texorbitanti de l'inouï, de l'impossible. Le grand, séparé du vrai, devient l'énorme et le monstrueux. On ne saurait croire à quel point le sentiment du vrai et du couve-

PIIRM COKNBILLE. ifll

nable en vint à s'effbcer chez Corneille. Thiodote, qui est de 1645, entre Pompée et Rodogune^ offre soys ce rapport un exemple remarquable. L'héroïne e^t chrétienne, et plutôt que d'accepter le secours d'un honnête hoinme qui lui est attaché et qui veut l'épouser, elle se laisse envoyer, non au martyre, non en prison, mais ailleurs. Et toute la tragédie roulant làdessus. Corneille s'applaudissait de son plan, malgré la chute de sa pièce, et ne se rendait p^s compte de la monstruosité de son idée !

Il y a de beaux vers dans Pertharit$; mais le sujçt s'élcûgne tout à fait de h vraisemblance, et toucbçi eneore au monstrueux, Un prince des Lombards a été détarôné par un de ses seigneurs; il pasae pour mort t l'usurpateur Grimoald, qui a d'ailleurs mille bonnes qualités, amoureux de sa veuve Rodelinde, lui ofiVe, si elle veut Tépouser» de faire son fils roi, Elle re^ fiise ; elle le hait pour ses vertus mêmes. Il menace la vie de son fils^ si elle ne se rend à ses vœux. Alors elle vient lui déclarer qu'il çst libre de tuer 3Qn fils^ qu'elle-même l'y aidera, s'il le faut, et qu'ét^ipt ainsi parvenue à le rendre odieux» elle l'épousera pour mieux se venger de lui :

ie veux donc d'un tyran un acte tyrannique ; Puisqu'il en veut le nom, qu'il le soit tout à fait» Oue teute s^ vertu meuFe en un grand forfait ^ Qu*il renonce à jamais aux glorieuses marques Qui le mettaient au rang des plus dignes monarques; Et pour le voir méchant, làcbe, impie, inhuipain»

Je veux voir ce fils même immolé de sa main

Tu trembles! tu pâlis! Il semble que tu n'oses Toi-même exécuter ce que lu me proposes!

16â VIEURE CORNBILLE.

811 te fant dii secours, je n*y recule pas, Et veux bien te prêter l'exemple de mon Dras. Fais, fais venir ce fils, qu'avec toi je Timmole.,

Déga£;e ton serment, Je tiendrai ma parole

Qui tranche du tyran doit se résoudre à l'être

Je t'épouserai lors, et m'y viens d'obliger,

Pour mieux servir ma baine et pour mieux me venger.

Pour moins perdre de voeux centre ta barbarie.

Pour être à tous moments maîtresse de la vie.

Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur.

Et mieux choisir la place à te percer le cœur(1}.

Là-dessus, Pertharite, cru mort, reparaît. Grimoald fait d'abord semblant de ne pas le reconnaître; puis enfin, par un mouvement on ne peut plus chevaleresque, il rend à Pertharite femme et royaume, et épouse une Ëduige, sœur de Pertharite, qu'il avait autrefois aimée. Ajoutez à la générosité passablement inusitée de ce dénoûment, celle dé Pertharite lui-même, qui voulait mourir, quelques scènes plus haut, afin que sa femme Rodelinde continuât d'êftre reine en épousant Grimoald.

La situation, aux premiers actes, a du rapport avec celle d' Andromaque ; le rôle d'Eduige a pu susciter à Racine l'idée de celui d'Hermione, et Pyrrhus n'est pas sans analogie avec Grimoald, ni Oreste avec Garibalde. La scène première de l'acte II contient la plupart des mouvements si admirablement exprimés par Oreste et par Hermione. Voltaire, du reste, a signalé ces rapports dans son Commentaire sur Corneille; il a mis en regard la réponse de Rodelinde à Grimoald, qui vient de lui offrir de couronner son fils, et celle d'Àndromaque à Pyrrhus :

(I) Acte III, scène 111.

PIBRRB CORNEILLE. 163

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