‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 44 sur 93 · DE LA COMÉDIE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DE LA COMÉDIE EN GÉNÉRAL

Tous les beaux-arts sont sortis du cœur humain ; chacune de leurs manifestations générales est le résultat d'un de ses besoins, d'une de ses tendances. La tragédie dont nous venons de nous occuper, naquit surtout du besoin de ces émotions violentes qui rendent plus vif et plus développé le sentiment de Texistence; il s'y mêla, dès l'origine, à Tinstinct de la sympathie ce qu'il y a d'attrait dans l'aspect d'un danger qui ne nous menace pas. La tragédie nous offre le tableau de situations diverses, calculées en général pour exciter la pitié, la terreur, l'admiration ; elle reproduit, en un mot, les grandes vicissitudes des carrières humaines. Aussi la sphère propre où elle se meut est celle de la vie publique ; elle demande des personnages éminents ; elle doit non-seulement toucher le cœur, mais intéresser l'âme tout entière, nous élever aux hauteurs de la contemplation, nous entraîner jusqu'à la région du sublime.

La comédie, au contraire, fondée sur l'esprit de sociabilité, le penchant à l'imitation, combiné avec le sentiment du ridicule, s'attache de préférence à la

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vie privée dont elle expose les relations, au point de vue, surtout, de ce ridicule qui est l'impression produite par la violation des convenances sociales, et qui sera toujours Torigine et l'âme du théâtre comique. L'intérêt excité par la comédie s'adresse particulièrement à l'esprit.

Mais, quelque différents qu'ils soient dans leuf but, à leur origine, les deux genres se touchent. La destinée humaine est défectueuse; elle est pleine d'imperfections, et c'est sur ces accidents, ces disparates, ces manques de solution que reposent également la comédie et le drame tragique. La misère humaine a deux faces; l'une excite le rire, l'autre appelle les pleurs, et comme nous vous l'avons dit, Messieurs, le rire et les pleurs sont deux formes de notre sensibilité, qui, dans un sens, se correspondent : l'homme qui pleure aisément est, en général, facilement saisi par le rire; le même individu peut en un instant passer de l'un à l'autre; chacun de nous, en un mot, porte en soi deux êtres dont l'un nous fait rire et dont l'autre nous fait pleurer. Suivant l'aspect sous lequel on envisage la vie, chacun peut devenir un Démocrite ou un Heraclite. Écoutons-les un instant dans le langage délicat et vrai que leur a prêté Fénelon :

Déuogrite.

« Accommodons-nous; il y a de quoi nous justifier « tous deux. Il y a partout de quoi rire et de quoi « pleurer. Le monde est ridicule, et j'en ris. Il est

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« déplorable, et vous en pleurez. Chacun le regarde <c à sa mode, et suivant son tempérament. Ce qui <c est certain, c^est que le monde est de travers. a Pour bien faire, pour bien penser, il faut faire, il « faut penser autrement que le grand nombre : se ré- « gler par l'autorité et par l'exemple du commun des ce hommes, c'est le partage des sots. »

Heraclite.

a Tout cela est vrai; mais vous n'aimez rien, et « le mal d'autrui vous réjouit. C'est n'aimer ni les « hommes, ni la vertu qu'ils abandonnent (1). »

Heraclite dit ici le grand mot : la disposition à pleurer vaut donc mieux que la tendance à rire; ajoutons, quand les larmes sont chrétiennes.

Que se trouve-t-il. Messieurs, à la base du ridicule, cette vie de la comédie, ce sentiment dont le symptôme le plus marqué est le rire? Il ne s'agit pas de juger le symptôme, chose involontaire, mais le mouvement qui se fait à cette occasion dans notre intérieur, et surtout le plaisir dont ce mouvement est accompagné. Les choses inanimées, en général, n'excitent pas plus le rire qu'elles ne sont susceptibles de faire naître le sentiment du ridicule. L'enfant, il est vrai, rit d'un bossu, d'un long nez, d'un faux pas ; mais il est évident que pour lui ces circonstances sont tout l'homme. II y à, d'ailleurs, des difformités qui ont de la physionomie ; une grosse jambe, par exemple, ne fait pas rire un enfant. Nous-mêmes, quand

(1) FàNELON. Dialoguet des Morts. XIV. Démocrite et Heraclite.

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nous rions à cœur joie des innocentes naïvetés de cet âge, n'est-ce pas, au fond, d'une disconvenance, d'une disparate ? Mais nous ne rions pas d'une disconvenance chez les animaux, malgré quelques rares exceptions, ainsi, par exemple, le spectacle d'une vache qui galope. C'est proprement la disconvenance ou le désordre dans rhomme qui nous provoque à rire. Mais dans quelle partie de l'homme ce désordre excite-t-il notre hilarité? Serait-ce dans ce qui louche à la morale? Rien en morale n'est, en soi, petit ni ridicule, cela est évident; mais pourquoi le même fait peut-il être à la fois lamentable et ridicule? Un ivrogne se laisse tomber : on rit. Pourquoi riez-vous? — Pourquoi chancelez-vous? — Parce que je suis ivre. — Mais pourquoi êtes-vous ivre ?

Il n'est pas besoin de vous le dire, Messieurs, à force de bienveillance on ne rirait pas d'une chute, comme, à force de charité, on ne rirait pas d'un péché. Il faut en convenir, dans l'état actuel de la société humaine, le mal a parfois un aspect sous lequel il semble dépouiller son caractère moral, pour revêtir celui d'une erreur. Tout vice est un faux calcul; tout mal est en effet une erreur, une atteinte à la vérité, à la nature des choses, aux convenances de tout genre. Le vice ne fait rire que sous le point de vue de la déraison. Ce n'est pas même toute déraison qui excite le rire ; c'est une manifestation vive, instantanée de cette déraison ; c'est le pauvre Iiomme d'Orgon à chaque preuve répétée du bon souper de Tartufe. Ici se trouve le principe du comique de ca-

Sfcâ DE LA COHSDIB EN eUflRAL.

ractère. Nous rions encore, à tort sans doute, mais nous sommes ainsi faits, de Tinfraetion de conve^ nances sociales tout à fait arbitraires, telles que les mœurs différentes d'une société, d'une localité, à côté de celles dont nous avons Thabitude, et c'est une autre source de comique, mais d'un comique moins élevé. Alors nous ne rions pas du contraste d'une chose avec la raison, mais avec notre raison; car, en ce sens, chacun a la sienne. Et pourtant nous allons toujours cherchant la raison d'autrui; nous rions souvent mieux à deux d'une chose dont nous ririons moins bien, ou dont nous ne ririons pas du tout seuls : gage de plus de la sociabilité, de la solidarité humaines.

Mais en supposant ces explications justes, il resterait encore à expliquer comment la vue d'un désordre produit en nous le rire. Désordre extérieur excitant la manifestation du désordre intérieur, double énigme dont le mot se cache dans les profondeurs de notre destinée. Le sentiment du ridicule est propre à l'homme déchu; le rire témoigne que nous sommes sensibles, d'une manière quelconque, au désordre des choses. En ce sens, le rire est un jugement de l'esprit ; les larmes sont moins désinté* ressées, plus subjectives ; il y a dans les larmes moins de pensée ; elles ne sont pas un jugement. L'animal pleure, dit-on: rit-il? Les larmes sont l'expression fréquente, non-seulement de la douleur, mais de la joie et même de l'admiration ; elles ont souvent embeUi le visage; le rire, jamais.

DB LA COlfBDIK EN GSNÉRAL. 3(>S

Qnoi qu'il en soit, et même en supposant le rire mauvais en principe, il ne faut ni louer ni recommander la tristesse. On sait que T Apôtre recommande au contraire la joie. La joie est autre chose que le rire, sans doute ; mais pourquoi le rire s'associe-t-il à une idée de joie? Voyez l'expression usitée : a Tout me riait sous les cieux. » Cette identité du mot, dans la différence de la chose, ne peut point être sans signification.

Cette digression est un peu longue. Messieurs; mais nous cherchons, vainement peut-être, à nous rendre compte du principe de nos mouvements intérieurs. Pour en revenir à un point de vue pratique, et en même temps fondamental, n'oublions pas que si les larmes n'ont rien de cordial et d'affectueux, si elles ne tiennent pas de l'amour, l'âme qui s'y livre n'a guère plus de dignité dans une situation que dans l'autre.

Ce que le comique et le tragique ont de commun, c'est de croître sur un même tronc, celui de nos misères, c'est de naître des deux émotions contraires qu'elles produisent. On aurait tort de regarder la tragédie comme étant, en soi, plus sérieuse que la comédie ; on aurait tort aussi de regarder la comédie comme incapable de sérieux. Le seul élément vraiment sérieux qui existe en l'homme, c'est l'amour. Objectivement, la comédie est capable de s'élever jusqu'à ce sérieux; je dis la comédie, et non le poëte comique ; si le poète comique était sérieux, il ne ferait pas de comédies. Mais s'il n'est pas se-

3U DB lA COMBDIS BN GÉNÉRAL.

nexLXy sbn œuvre peut Tétre, non pas cependant pour tout le moude. La comédie est un fait moral, instructif, révélateur, parce qu'elle représente rhomme, étude toujours sérieuse pour un esprit réfléchi. Certes, le Misanthrope de Molière est infiniment plus sérieux que la Bérénice de Racine, et George Dandinj cette bouffonnerie apparente, est, au fond, une pièce sérieuse et triste. Elle accuse le grand artiste qui se trouva le courage de répandre la gaieté sur un désordre aussi funeste à la société ; mais elle peint avec une vérité éminente les mœurs de la nation, et surtout celles de l'époque où cette pièce parut. Quant au public pris en masse, la comédie n'est pour lui guère sérieuse. Peut-être ne le fait^elle pas rire absolument sans le faire réfléchir; mais on ne saurait dire qu'elle le reprenne ou le corrige. Rien ne nous atteste que la comédie ait jamais eu le pouvoir de déraciner un vice nuisible, de réformer des mœurs perverties. Elle les a sans doute attaquées; elle les a signalées à la risée publique; elle a vengé par des traits malins la droiture et la raison outragées ; mais elle n'a pas réformé ceux qu'elle punissait. Celui qui se reconnaît, s'irrite ; celui qui ne s'irrite pas, ne s'est pas reconnu. En général, Teffet de la comédie est de détourner nos regards de nousmêmes en fournissant un aliment à notre malignité :

Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir, S*y vit avec plaisir, ou crut ne s'y point voir t L'avare, des premiers, rit du tableau fidèle D'un avare souvent tracé sur son modèle;

BB LA GOIliDIE ER G^MBRAL. 3l5

Et mille fois un fat finement eiprimé

Méconnut le portrait sur lui-même formé (4).

Oui, l'amour, en effet, est le seul principe qui mérite le nom de sériewc^ puisque seul il peut opérer la transformation dont Thomme a besoin. Il est le seul arbitre entre Thomme et la loi intérieure et souyeraine qui parle en lui ; sans l'amour les réclamations de la conscience demeurent inexorables. Où ce conciliateur n'est pas intervenu, rien n'est véritablement réparé. Seul il corrige. Le ridicule châtie et ne corrige pas; se corriger d'une chose parce qu'elle est ridicule, c'est tout simplement rendre hommage à l'opinion.

Cependant la comédie a un genre d'influence que nous ne lui contesterons pas; si elle a peu de prise sur les vices qui affligent la société, elle peut quelque chose sur des manies, des abus, des habitudes surannées, taches dans une civilisation plus avancée. Les grands poètes comiques ont pu avoir l'intention de corriger; ils ont pu, en un sens, spéculer sur la crainte du ridicule pour frapper de mort certains travers qui sont de nature à exciter le rire , et en particulier pour bannir certains restes de barbarie ou de rusticité qui subsistent encore dans le raffinement des mœurs. Mais, en général, ils n'ont voulu ni Buire aux mœurs ni les servir; s'ils ont exercé une influence heureuse, c'est, pour ainsi dire, sans dessein prémédité, et parce que la leçon s'est rencontrée sur leur chemin, tandis qu'ils cherchaient

(i)BoiLiAU. jârt poétique, ekant III.

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autre chose. Artistes, ils ont voulu peindre, et c'est en peignant qu'ils nous instruisent. Mais quand on est grand artiste, on est peu homme. Molière a-t-il voulu faire haïr Angélique ? a-t-il prétendu se moquer des maris trompés en général? Ni Tun ni l'autre; il a voulu représenter les accidents comiques qui résultent du mariage d'un paysan avec une demoiselle. Nos misères, en ce qu'elles ont de ridicule, sont le patrimoine de Molière; il le prend où il le trouve, et sous ce rapport, ces peintures attestent une indiflFérence impitoyable. Talent cruel que celui qui, dans une situation faite pour exciter toute notre pitié, rassemble et concentre les éléments comiques qui s'y mêlent, de manière à forcer le rire.

Si tels sont les résultats généraux de la comédie, reste à savoir quels sont les éléments qui doivent trouver place dans le théâtre comique. Ici, avant d'aller plus loin, une question se présente à nous. La séparation des deux genres, le comique et le tragique, est-elle fondée sur la nature? Oui, Messieurs. Et cette séparation s'est faite dans toutes les littératures, avec cette différence que, hors de la littérature française, on a laissé les deux genres se toucher par quelques points .

Il y a un fait cependant, et nous venons de le constater, c'est que, dans la vie de l'homme, le comique et le tragique ne sont pas plus séparés que le sublime et le familier, que le noble et le trivial ; ils se rencontrent dans le même fait, dans la même per-

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soBne, à la même heure. Ces choses n'étant pas sé« parées dans un même individu, comment le seraient-elles dans la société ? Leur rencontre ou leur choc y a lieu à tout moment ; cela même est une des conditions de la vie humaine. Il paraîtrait donc peu juste d'interdire à l'art de représenter cet aspect ou ce trait caractéristique de notre existence. Et si nous nous rappelons les grands drames de Shakespeare, Hamlet notamment, nous ne pourrons hésiter. Avec quelle vérité les deux éléments ne s'y trouvent-ils pas mélangés ? Gomme les traits même de trivialité y servent à mettre en saillie le pathétique !

Cette vérité générale reconnue, j'avouerai, d'autre part, que je ne crois pas qu'il y ait rien d'opposé à l'art ou à la nature dans la séparation absolue des deux éléments, c'est-à-dire dans la tragédie pure et dans la comédie pure. Je crois même qu'en un sens, cette séparation est plus conforme à l'art ou à cette partie de la philosophie qu'on appelle esthétique. L'art, certainement, écarte une quantité d'accessoires ou insignifiants ou disparates, afin d'obtenir l'unité d'impression ; c'est ainsi qu'il sépare ou doit séparer bien des choses qu'on trouve réunies dans la réalité. La littérature plus moderne a souvent confondu les deux genres; elle a mis au jour ce qu'on a spécialement appelé le drame; elle a voulu, en général, rendre la vie telle qu'elle est ; elle l'a, sous quelques rapports, mieux rendue ; elle avait, sans contestation, le droit de restituer à la scène des détails éeartés mal à propos. Mais elle n'a pas celui d'aller

348 I»B Lk GOUiDU BN GBlfilUL.

plus loin; l'art, et ceci est uBe condition vitale, Fart n'admet pas d'indécision dans l'impression totale; à tout prix, en ce sens, il faut conserver Tunité. Un genre hybride, qui se proposerait à la fois deux buts opposés, n'en atteindrait, parle fait, aucun.

Mais la réunion des deux éléments étant admise, à la condition que l'un des deux l'emporte et que l'autre ne serve qu'à faire saillir le premier, il est certain qu'on peut mieux faire entrer des éléments comiques dans une tragédie que des éléments tragiques dans une comédie. Ce qu'il y a de comique dans une tragédie peut avoir son aspect sérieux; et d'ailleurs l'arrière-goût du rire c'est la réflexion, c'est-à-dire l'amertume. Si l'on mêle les deux éléments dans un même genre, il faut que le tragique l'emporte : contempler et admirer sera toujours plus noble que rire.

Cette question de la séparation des genres nous introduit de plain-pied dans la comédie du dix-sep* tième siècle et dans celle de Molière.

Il était dans l'esprit français, à cette époque, de séparer les genres, qui, après tout, sont séparés chez les Grecs, dont, sous le nom de comédies, il ne nous reste d'ailleurs que des satires. Témoin ce qui nous a été conservé d'Aristophane. Mais le sentiment de l'art et la philosophie ont moins déterminé cette séparation en France que l'esprit d'analyse qui caractérise à un si haut point le génie français. Il s'y est joint cette sensibilité au ridicule et ce manque comparatif de sérieux, cette vieille gauloiserie qui ne

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permet pas le rapprochement, encore moins le contact du pathétique et du risible; on craint toujours que le choc n'excite la raillerie. Tout compté, nulle littérature ne s'est fait, comme la française, une religion de la séparation des genres. Voltaire a bien dit:

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Mais c'est une boutade qui ne tire pas à conséquence.

Quels sont donc les éléments sérieux de la comédie? Car, après tout, quoiqu'elle veuille faire rire, elle n'a pas délaissé tout autre élément. Elle admet bien, elle réclame même l'intérêt, elle ne saurait s'en passer ; mais c'est un intérêt dont le cœur est légèrement atteint, et qui est plus de curiosité que de sympathie. Quoique nous ayons prétendu nous donner le plaisir de nous moquer de nous-mêmes, il nous a pourtant fallu nous intéresser à un personnage au moins. Quel est, à l'ordinaire, l'objet de cet intérêt? En général, c'est Tamour, c'est le mariage, intérêt qui n'est pas comique en soi, mais qui n'a rien de tragique. Mais c'est de la comédie du dixseptième siècle que nous parlons ainsi : dans la vieille comédie gauloise, tous les personnages sont narquois; ce sont des fripons qui se trompent et se volent l'un l'autre. Voyez la vieille comédie de ï Avocat Patelin^ datant du quinzième siècle. On n'y trouve pas un mot du mariage que Brueys y a ajouté.

350 m LA COM^DU EN GÉRiRAL.

La comédie admet la passion, et même ses emportements, mais sous une forme comique; telle que nous la voyons chez Amolphe, dans VÉcole dei femmes :

Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler : Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate? Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que Je me batte? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux? Veux-tu que je me tue P Oui, dis si tu le veux ; Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme (4).

Ici la passion arrive au burlesque; mais ailleurs, dans la haute comédie, un certain degré de passion sérieuse peut être admis; notre sympathie peut être sollicitée en faveur de quelque infortune, tout en laissant le tragique à distance. Ainsi, dans le Misanthrope, Alceste,* s' estimant trahi par Célimène, qui refuse de se défendre ;

Ciel ! rien de plus cruel peut-il être inventé P

Et jamais cœur fut-il de la sorte traité ?

Quoi ! d'un juste courroux je suis ému contre elle.

C'est moi qui viens me plaindre; et c'est moi qu'on querelle!

On pousse ma douleur et mes soupçons à bout ;

On me laisse tout croire; on fait gloire de tout :

Et cependant mon cœur est encore assez lâche

Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache, .

Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris

Contre l'ingrat objet dont il est trop épris!

Ah ! que vous savez bien ici contre moi-même,

Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême,

Et ménager pour vous l'excès prodigieux

De ce fatal amour ne de vos traîtres yeux!

Défendez- vous au moins d'un crime qui m'accable.

Et cessez d'affecter d'être envers moi coupable.

;0 Acte V, scène IV.

DR LA COH&IB EN GBNtfRAL. 35i

Rendez-moi, s'il se peut, ce billet innocent ; A vous prêter les mains ma tendresse consent : Eflforcez-vous ici de paraître fidèle, Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle(0.

Voilà un passage très noble, très touchant et qui nous marque bien la limite des deux genres. La comédie peut aller jusque-là ; elle ne va pas plus loin.

Elle admet aussi la grâce et la sensibilité. Voyez le Dépit amoureuxy la seconde des pièces conservées de Molière :

Je l'avouerai, mes yeux observaient dans les vôtres

Des cbarmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autres;

Et le ravissement où j'étais de mes fers

Les aurait préférés à des sceptres offerts.

Oui, mon amour pour vous sans doute était extrême;

Je vivais tout en vous ; et, je l'avouerai même,

Peut-être qu'après tout j'aurai, quoique outragé,

Assez de peine encore à m'en voir dégagé :

Possible que, malgré la cure qu'elle essaie,

Mon âme saignera longtemps de cette plaie,

Et qu'affranchi d'un joug qui faisait tout mon bien,

Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien.

Mais enfin il n'importe ; et puisque votre baine

Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous ramène,

C'est la dernière ici des importunités

Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés (2).

La comédie admet une certaine élégance ou distinction de langage ; témoin le style général du Jft«anthrope^ dont vous venez d'entendre un échantillon.

Elle admet même un certain degré de sérieux, surtout dans les discours. Tels sont, par exemple, le discours de Cléante dans le Tartufe^ sur la vraie et la fausse religion ; celui de Géronte à son fils dans

(O Acte IV, scène Ul. (2) Ibid.

352 DB LA COldDIB EN cMrAI..

le Menteur. Nous les retrouverops plus tard. Voyez aussi certains passages du Méchant de Gresset.

Mais la comédie repousse absolument Thorreur et même la haine, et elle s*arrête en deçà de la terreur et de Tattendrissement. Le dénoùment en est toujours heureux; les événements les plus fâcheux qu'elle laisse prévoir, sont ou heureux par quelque face, ou du moins de telle nature que l'esprit en est plus frappé que le cœur n'en est ému.

Après avoir indiqué ce que la comédie conserve de sérieux, il faut, Messieurs, quant aux éléments qui lui sont propres, se garder de confondre l'esprit comique avec l'esprit de satire. La comédie suppose l'instinct social et la civilisation ; la satire grossière appartient à toutes les époques. Les sauvages n'ont pas de comédie; celle-ci devait fleurir chez une nation où l'on vit beaucoup les uns pour les autres, en ce sens surtout, que chacun y a l'œil sur les actes d'autrui. La France, ce pays de la sociabilité, de l'esprit, du sens délicat du ridicule, est le pays de la comédie. Cependant la comédie ne suppose ni un peuple ni un esprit éminemment gai ; les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la gaieté est la plus franche.

Le génie de la satire et celui de la comédie sont bien dififérents. Molière n'était pas fait pour la satire, ni Voltaire pour la comédie ; celles du dernier l'ont bien prouvé : au point de vue du comique, elles ne valent rien. La satire est subjective, le critique trempe sa plume dans sa passion propre ; car il y a

DB LA COMBDIS BN 6KNBRAL. 353

toujours passion dans la satire, passion factice, si Yoû veut,.qu'on se grossit à soi-même en s'eSorçant de se mettre à un certain diapason, mais enfin passion. LA comédie, au contraire, ainsi que la poésie lyrique, ex* ciut la passion personnelle^ en ce sens même, on peut dire que ce genre de passion est contraire à la poésie en général. Les passions très personnelles, exprimées par des satiriques célèbres, ont toujours perdu quel-^ que chose de leur âcreté en se trempant dans la poésie. Mais un vrai génie comique est sans passion; sa fonction est uniquement d'observer, de contempler, pour reproduire ensuite; il dégrade son (Buvre s'il lui laisse porter la trace d'une passion personnelle.

Il faut distinguer encore entre le comique et la plaisanterie. Il y a sans doute des comédies sans vrai eomique, où Tauteur a cru satisfaire au besoin de rire par la plaisanterie; mais, en ce cas, il s'est détourné du bon chemin. Le comique est un ridicule qui ne doit point avoir l'air d'appartenir à l'esprit du poète, mais aux choses elles-mêmes ; c'est le plaisant des choses qui doit nous paraître comique, et il faut que le poëte sache l'en extraire pour le faire jaillir à nos yeux, de manière à se laisser lui-même entièrement oublier.

On peut compter trois sortes de comique : le comi- <{ue des situations, le comique des mœurs, le comique des caractères. Ces trois genres se tiennent de près, et dépendent les uns des autres. Tous trois

se trouvent chez les grands comiques. Il y faut joints

S&k DE LA GOUBDIB EN GÉNÉRAL*

dre encore les manies ou travers, comme, par exemple, oelui qui fait le sujet du Menteur; et parfois même, Télément fantastique. La comédie peut ad> mettre le fantastique jusqu'en une certaine mesure. Mais le vrai comique, c'est le comique de caractère; les autres n'en sont que des dépendances et des espèces subordonnées. Or, ce comique par excellence est naïf, involontaire ; c'est la passion représentée qui se trahit sans se reconnaître. Prenons Tartufe, ce profond hypocrite, chez qui tout est calcul : Tartufe est comique en soi cependant, et pourquoi ? Parce qu'un imposteur se trahit toujours aux yeax du spectateur. Tartufe n'est pas naïf relativement au pauvre Orgon, fasciné par ses artifices; mais il est naïf quant à nous, qui voyons le dessous des cartes. Alceste est comique par les travers qui accompagnent son noble caractère, et dont lui-même ne se doute pas. Le poëte n'analyse pas devant nous cette nature, il n'en explique pas les ressorts ; il fait mieux, il nous montre son homme vivant, agissant devant nos yeux. Ajoutons, et ceci touche à ce que nous venons de dire de la plaisanterie, que le vrai comique ne consiste nullement en ce qu'il peut y avoir de spirituel dans le dialogue. Si l'absence de tout trait d'esprit est un des grands méritas de Racine, un grand éloge mérité par Molière c'est de n'avoir jamais prétendu montrer de l'esprit. Ce mot si heureux de Sans dot, qui nous fait rire de si bon cœur dans la scène entre Harpagon et sa fille ; celui de Géronte à^ Scapin, passé en proverbe : Que

1>S LA GOMBDIB EN GBNBRAL. 365

({table allait - il faire dans cette galère ? sont bien au-dessus des traits d'esprit. Mais que d'esprit ne fallait-il pas pour les rencontrer ! Molière, plein d'invraisemblances sous leyapport de Tintrigue, ne se permet pas une seule invraisemblance morale.

A ce propos, observons qu'en fait d'événements, le défaut de vraisemblance, assez fréquent dans la comédie, peut être racheté par le comique. Dans Y Avocat Patelin^ T avocat ne demande point au berger le nom de sa partie adverse, et l'on ne s'en formalise pas. Mais rien n'excuse Tinvraisemblance morale. " .

Enfin, quant à la moralité, avouons que la comédie a souvent été immorale, et que, dans le sens opposé, elle ne s'est jamais élevée (son caractère le lui interdisait) au-dessus des leçons de prudence honnête ou d'honnêteté prudente, qu'un homme honorable, mais sans religion, donnerait à son fils.

LA œMÉDlE AVANT MOLIÈRE.

Pierre Corneille. — Le Menteur. (1642.)

Ce que la comédie avait été pendant le seizième siècle et au commencement du dix-septième, vous le savezy Messieurs. Ce genre, bien et dûment indigène en France, n'y fut pas introduit par Y Eugène de Jodelle ; Maître Pierre Paihelin est plus ancien, et est dans Tesprit de nos anciens fabliaux. Mais si la renaissance de la tragédie date de la Sophonisbe de Mairet, en 1629, celle de la comédie se rattachée la fin du règne de Louis XIIL Elle fut inaugurée en 1637 par les Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin, le lendemain, pour ainsi dire, de Tapparition du Cid, Cette pièce n'a guère de mérite que celui de la régularité ; elle possède les trois unités, et Ton n'en saurait dire guère autre chose; elle n'a point de caractères. Le titre des Visionnaires dit tout; car ce n'est qu'une collection de maniaques, dont chacun a sa marotte particulière, et la scène se passe aux PetiteS'Maisons. Bref, il n'y manque que le personnage de l'auteur. Desmarets était lui-même un visionnaire

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