PROSE DU DIX-SEPTIEHB SIECLE
De sont pas faites pour être cultivées dans les mêmes conditions. La poésie elle-même, disons-le bien, malgré le soin tout particulier réclamé par la forme dont elle se revêt, n'est que fort peu de chose saBS un certain fonds de pensée ou de sentiment. A combien plus forte raison la prose, cet instrument de la connaissance humaine, vivant de réalité, d'action, d'actualité ! Où les sujets manquent, la forme isolée perd même sa valeur.
L'exemple de Pascal ne porta pas coup tout d*abord ; l'énergie, la netteté, la propriété des Provinciales étaient malaisées à imiter, et malgré ce chef-d'œuvre, on en resta longtemps encore à la rhétorique et non à l'éloquence. On voulait la pompe espagnole; on s'efforçait de la concilier avec la fluidité de la phrase grecque; c'était entre ces deux modèles différents qu'on cherchait la forme de la prose française. On ne passa réellement à Téloquence que lorsque vinrent des auteurs sérieux, capables d'aborder avec précision et gravité des sujets où disparut enfin la pompe espagnole, et où se modifia, selon les besoins croissants des idées, le tour de la parole grecque. La prose alors devint véritablement française.
On peut distinguer trois types dans les formes de la prose du dix-septième siècle. Le premier est celui de Fléchier. Au fond, c'est encore la manière de Balzac, la rhétorique, mais la rhétorique perfectionnée.
Le second est celui de La Bruyère, qui incline
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déjà vers le dix-huitième siècle. Ici, plus de rhétorique; on dirait même un défi porté à la rhétorique. Tout est vif, découpé, brusque, en saillie ; le langage n'a presque point de continuité ; l'expression a moins de candeur, le style moins de couleur, mais il s'y rencontre déjà quelque recherche.
Vient enfin la troisième forme, la belle, la parfaite prose, la prose classique, dont le langage de Bossuet est le type magnifique. Je ne nomme pas Fénelon, parce que, venu plus tard, il est, à cet égard, le disciple de Bossuet. Cest cette forme admirable qu'on peut considérer comme la prose caractéristique du dix-septième siècle. Elle est remarquable par une certaine candeur qui disparait au dix -huitième, et plus encore au dix-neuvième. Une précision moins sévère, une propriété moins scrupuleuse, un mouvement moins prompt, moins agile, un tissu moins serré, un coloris plus discret la distinguent d'avec la prose des époques postérieures. On n'avait pas encore envisagé ces rapports entre toutes choses qui communiquent au langage une richesse plus variée, un accent plus ému, plus vibrant, plus propre à exprimer la diversité des impressions. Mais si, dès lors, la langue française a gagné sous ces rapports, celle du dix-septième siècle possède nonseulement la candeur, mais la grâce, « plus belle ence core que la beauté. » Prenons Bossuet pour exemple : c'est la grâce dans la force, la mesure dans la richeisse, la beauté de l'ensemble jamais compromise
par la ratnification des détails, la proportion, l'équi-
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libre, un naturel à toute épreuve, une douceur de langage que la langue française n'a possédée ni avant, ni après. C'est ce style inimitable qui nous charme par ce qu'en possèdent même les écrivains d'un ordre inférieur ; leur lecture nous fait éprouver une sorte de repos d'esprit; rien en eux de forcé, rien, de tiré par les cheveux ; les pensées coulent doucement à nos yeux comme une onde sinueuse et limpide; on dirait une ombre fraîche et douce où l'on s'abrite des rayons trop chauds et des couleurs trop éclatantes. Tous les grands siècles, toutes les littératures ont eu leurs écrivains secondaires qu'il faut connaître, sinon étudier, parce qu'ils achèvent de peindre l'époque où ils ont vécu et dont ils sont même des miroirs plus fidèles, grâce à la moindre puissance de leur individualité. Mais au dix-septième »ècle, la médiocrité proprement dite n'existe guère; on passe presque sans intermédiaire du génie à l'obscurité. Certains noms sont restés cependant, abrités qu'ils sont par T esprit de leur époque. A dé&ut de génie propre, ils ont été imprégnés du génie de leur temps. Une proportion plus ou moins exiguë de talent personnel et le cachet du dix-septième siècle ont suffi pour protéger leur mémoire. En retournant en arrière vers la poésie, nous renccmtrons Madame de la Suze, Segrais, Benserade, Pavillon, Chapelle, épicurien débauché, mais poète original dans le naturel parfait qui marque ses vers, souvent bien feibles; Madame Deshoulières, plus célèbre, mais dont la» réputation a surpassé le mérite* Quant aux auteurs
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réellement mauvais, ils ne sont mauvais que parce qu'ils ne sont point de leur époque et qu'ils s'inscrivent en faux eontre la tendance dominante.
Nous ne prétendons pas résumer ici tout le mouvement intellectuel des trente années les plus glorieuses du dix-septième siècle ; nous nous renfermons dans le domaine de la littérature proprement dite, qui n'est pour nous que celui des applications, très diverses à la vérité, du grand art d'écrire. L'histoire de la littérature est pour nous l'histoire même de cet art; c'est uniquement à cette ccmdition que nous pouvons assigner des limites au champ de notre étude, qui ne serait sans cela qu'une sorte de bibliographie universelle. Les ouvrages qui ne sont littéraires ni de fait ni d'intention, nous voulons dire les livres qui se redisent à une appréciation esthétique, ou qui ne sont pas de nature à être jugés d'après les lois du goût, restent en dehors du cadre de ce cours. Ce qui caractérise à notre avis la littérature, c'est l'élément généralement humain et son caractère vulgarisateur.
Lorsque nous parlions de poésie, il était inutile de faire ces distinctions et ces réserves, parce que, dans la poésie, tout, sans exception, est littéraire; elle repousse absolument tout ce qui ne Test pas. Ici c'est autre chose. C'est un terrain mixte.
Cette détermination du vrai domaine de la littérature nous servira de guide dans réniimération des prosateurs qui ont fleuri dans les vingt-cinq ou trente années qu'on peut considérer comme le point culminant d'une époque sans égale i