‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 91 sur 93 · PROSE DU DIX-SEPTIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

PROSE DU DIX-SEPTIÈME SIECLE

Toutefois l'éloquence oratoire n'était pas nouvelle en France. Ce qui était nouveau, ce que le dix-septième siècle a eu la gloire de trouver, c'est Téloquence didactique ou renseignement éloquent. Nulle nation moderne n'a surpassé dans ce genre ni peutêtre égalé la France. Une exposition telle qu'est celle de Bossuet dans la plupart de ses écrits de doctrine ou de controverse était sans modèle pour le naturel toujours noble, la clarté toujours brillante, la forme à la fois élégante et grave, le mouvement enfin, ce mouvement qui est l'éloquence même. On sait de quel charme, sans oublier jamais ce qu'exige et ce qu'interdit la spécialité des sujets, Malebranche sut revêtir le développement de ses pensées dans cette Recherche de la vérité j qui passera pour l'un des livres éloquents de notre langue aux yeux de tous ceux qui ne se font pas de l'éloquence une idée étroite et conventionnelle. Si l'imagination du style manque aux Essais de Nicole, la pureté du langage, la douceur du style, et souvent cette nouveauté délicate d'expression que suggèrent la profondeur de la doctrine et l'intimité des pensées, ont mis ces écrits au nombre de nos classiques. Duguet, à qui la critique littéraire n'a pas fait, ce nous semble, toute la réputation qu'il mérite, a écrit quelques-uns de ses ouvrages, et nommément ses lettres de direction, dans la plus belle langue du dix-septième siècle. Si Quesnel est moins soutenu et moins pur, il a des passages admirables d'élan et de profondeur, soit dans ses Réflexions rnorales^ soit dap^ sçs l,eUf^s çt daps plusieurs autre?

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de ses écrits. Sans être paré des mêmes grâces de style, le traité d'Abbadie sur la vérité de la religion chrétienne mérite, par la fermeté de la diction et par la parfaite convenance du style avec le sujet , une mention dans cette sorte de catalogue des bons écrivains de l'époque.

Fénelon appartient à cette période par quelquesuns de ses ouvrages, et par quelques-uns de ceux qui font de cet écrivain illustre un des modèles les plus accomplis de l'éloquence didactique. Le Traité du ministère des pasteurs^ son livre sur l'Éducation des filles^ et ses Dialogues sur l'Éhquencey sont tous antérieurs à Tannée dont nous avons fait la limite de cette brillante époque. Nous y trouvons déjà le style de Fé*nelon, .ce style dont le modèle n'existait pas, et qui ne ressemble qu'à lui-même; car la grâce parfaite et l'extrême pureté ne sont pas plus le contraire de l'originalité que la douceur n'est le contraire de la force; et l'œil, en se promenant dans ce yaste pays d'azur et de lumière que nous appelons le ciel, n'y regrette pas la vapeur qui produit le tonnerre.

Dans ce siècle si pur de forme et de goût, il ne s'écrit presque rien qui ne soit littéraire. La Trappe elle-même, qui semblait devoir tout engloutir, paye aussi son tribut à la littérature. Il n'y a pas de plus belle ni de plus grande prose au dix-septième siècle que celle de l'abbé de Rancé.

Ainsi cette éloquence didactique , une des gloires de notre littérature, se déployait alors presque tout entière dans les hautes régions de la religion et de

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la morale, et les spéculations d'une philosophie toute spiritualiste , en agrandissaient seules le glorieux domaine. Le style conservait aisément sa pureté, et je ne sais quelle sérénité imposante dans d'aussi no*bles sujets ; et si la langue manquait encore de cette précision sévère qu'un esprit plus analytique lui a donnée au dix-huitième siècle, elle faisait plus que racheter ce désavantage par la noble simplicité des expressions et des tours. Il est remarquable qu'aucun ouvrage sur des sujets moins élevés, ou plus rapprochés des intérêts temporels, ne puisse être cité parmi les monuments littéraires que cette époque nous a légués. On eût dit que l'art d'écrire dédaignait toute application moins haute.

Il n'y a pas assez d'espace pour l'éloquence, j'entends f)our l'éloquence soutenue, dans les écrits des deux moralistes les plus littéraires de l'époque, La Rochefoucauld et La Bruyère, dont le premier, avec mille traits aigus, a transpercé la nature humaine, tandis que le second a présenté à la société un miroir oti elle se voit avec plus de confusion que d'effroi.

Le temps de l'histoire n'était pas venu. Entre ceux qui en préparaient les matériaux et ceux qui entrepren aient de l'écrire, il n'y avait, ce semble, aucune communication. L'érudition admirable des Le Nain de Tillemont, des Du Gange, des Valois, des Le Cointe, des Mabillon, des Cordemoy (1) enregistrait des faits

(i) Cordemoy, né à Paris au commencement du dix-septième siècle, philosophe, élève de Descartes, écrit un traité de la nature de l'âme, qui le fait connaître de Bossuet; celui-ci le charge de composer pour le dauphin V Histoire de Charlemagne. Cordemoy remonte à l'origine de la monarchie, découvre beaucoup

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et des dates. Varillas affublait le passé des livrées du présent, et Mézeray, énergique, hardi, quelquefois éloquent, compilait d'après les compilateurs et dédaignait de remonter aux sources. On ne peut mettre au rang des historiens Thistoriographe Pellisson, écrivant la conquête de la Franche-Comté dans le même esprit que Quinault les prologues de ses opéras, ni l'abbé de Saint-Réal, digne par son talent d'écrire l'histoire s'il eût aimé la vérité, ni même Fléchier, auteur plus élégant qu'éloquent de l'histoire de Théodose et de celle du cardinal Commendon. Bossuet , dans V Histoire des Variations , n'est que le plus éloquent des controversistes et le plus admirable des écrivains; et son Discours sur V Histoire universelle est, en effet, un discours, où l'histoire peut revendiquer beaucoup d'aperçus très vifs, beaucoup de grandes vues, mais dont le point de vue est plutôt celui de la théodicée que celui de l'histoire, et où les instructions ordinaires qu'on demande aux historiens cèdent la place à des enseignements d'une nature beaucoup plus élevée. Une mention doit être accordée àPéréfixe, auteur d'une Histoire de Henri IV. Le jésuite Maimbourg et le Père d'Orléans ne doivent pas ' non plus être oubliés.

d'erreurs, éclaircit des difficultés, meurt enfin en i«84, avant d*avoir achevé son ouvrage que son flls continue et publie sous ce titre : Histoire de France depuis le temps des Gaulois et le commencement de la monarchie jusqu'en 987 , '2 vol. in-folio. Le style a de la sécheresse; la manière de procéder est trop méthodique ; mais personne avant Cordemoy n'avait mieux débrouillé le chaos des premiers siècles de la monarchie. 11 a composé aussi un traité judicieux de la Nécessité de V histoire, de son usage, de la manière dont il faut y mêler le9 ffciences, en la faisant lire à vn prince.

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Le genre des mémoires, où aucune nation n'a égalé les Français, s'enrichissait alors de ceux du cardinal de Retz, dont les premières pages, écrites d'un si grand style, font regretter que cet homme étrange n'ait pas su faire un meilleur usage de son talent et de sa vie, et que celui qui savait penser en homme d'État n'ait su agir qu'en brouillon et en intrigant. Il ne faut oublier ni les mémoires de Madame de Motteville , ni même , dans leur incorrection très digne d'une plume de princesse, ceux de Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans, ni surtout les trop courts mémoires que nous a laissés Madame de la Fayette sur les événements d'une seule année.

C'est ce dernier écrivain qui a perfectionné un genre déjà ancien jusqu'à en faire un genre nouveau. La réforme du roman par l'auteur de Zaide et de la Princesse de Clives équivaut, sans aucun doute, à la création du véritable roman. Nous le voyons, dans ces deux charmantes productions, dans la dernière surtout, se dégager à jamais de cette nature conventionnelle et chimérique oxx presque rien d'humain ne se fait plus sentir, et devenir la peinture des sentiments à la fois naturels et délicats qui se développent au sein d'une société policée et polie. Après avoir nommé Madame de la Fayette, on ose à peine nommer Scarron et son Roman comiquej dont le parfait naturel est le mérite presque unique; maison peut nommer Hamil ton, dont les mémoires, fort peu édifiants, où l'exquise pureté du goût tient lieu d'une autre pureté , ont plus de rapport avçc |^ genre des romaps (|u'?iveç

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celui de l'histoire, et dont les contes respîfent toute la grâce du caprice et d'une sensibilité légèrement émue.

La tendresse pasâionnée d'une mère pour sa fille, et les circonstances qui les tinrent longtemps éloignées Tune de Tautre, ont valu à la France un admirable écrivain. Ce titre convient à Madame de Sévigné ; il ne lui manque rien pour le mériter, si le plus grand abandon sans la moindre négligence, la plus libre ingénuité jointe au goût le plus irréprochable, une pureté de style qui n'a rien coûté au naturel, Toriginalité des tours et des expressions, la grâce des mouvements et de la pensée, et bien souvent la profondeur dans la simplicité et l'éloquence dans la familiarité, suffisent pour caractériser un classique. Madame de Mainlenon est aussi, avec moins de variété dans la forme et beaucoup moins de grâce, un écrivain distingué. Une ou deux lettres de la sœur de Pascal, publiées dans ces derniers temps, enrichissent du nom de cette jeune religieuse la liste des plus excellents prosateurs de cette remarquable période.

Beaucoup d'auteurs s'appliquèrent à la traduction ; mais on ne traduisit guère que les écrivains de l'antiquité. Les traductions de Perrot d'Ablancourt, de Martignac et de l'abbé de Marolles sont oubliées ou décriées. On cite encore celles de Charpentier, de Maucroix ; on s'en tient encore pour Tintelligence de rhistorien Josèphe à la version d'Arnauld d'Andilly, et pour la connaissance de Longin à Boileau. Parmi

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les travaux auxquels s* attache le iK)in de Dacier, travaux dignes d'estime, on distingue à bon droit la traduction d'Homère par Madame Dacier, N'oublions pas Le maître de Saci, traducteur de Térence, et au» teur de cette yersioti de la Bible, seule en usage dans les pays catholiques de langue française.

Quelques-unes de ces traductions sont heureuses et n'ont pas été surpassées ; mais en général elles sont pleines d'anachronismes de langage. La traduction faisait comme Thistoire; elle exerçait sur les faits, ou du moins sur leur caractère et sur leur couleur, .une puissance rétroactive. Athènes et Rome, dans cette espèce de noble travestissement, devenaient fran» çaises. Et pourtant, je ne sais quelle conformité d'esprit entre les interprètes et leurs modèles donne à quelques-unes de ces versions un charme et une vérité qui se font regretter dans des interprétations d'ailleurs plus exactes. Il faut étendre cet éloge à la traduction d'un livre moderne : Don Quichotte, rendu en français par Filleau de Saint-Martin, frère du Père La Chaise. Charles Nodier appelait celte version le chef-d'œuvre de la littérature des traductions.

L'histoire de la littérature comprend, ou a pour appendice naturel, celle des théories littéraires et l'énumération des ouvrages consacrés à T exposition des règles et à la critique des ouvrages de Tart. Les écrits qu'il faut mentionner d'abord, ce éont ceux où les grands artistes ont exposé leurs principes ou expliqué leurs travaux. Corneille a lui-même critiqué ses principaux ouvrages dans des morceaux de peu

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d'étendue, qui, sous le titre d'examens, accompagnent ses tragédies. Il nous est impossible de ne pas en admirer encore plus la candeur que la profondeur et la sagacité. Il y a, dans les trois Discours du même auteur sur le poëme dramatique, des traits de lumière très vifs au travers de tout ce que ce grand homme accorde à « l'autorité du péripatétique, » et Voltaire a pu terminer l'examen qu'il a fait de ces trois discours par ces mots : « Après les exemples que Cor- « neille donna dans ses pièces, il ne pouvait guère « donner de préceptes plus utiles que dans ces dis- « cours. » Les spirituelles préfaces de Racine témoignent, comme ses pièces elles-mêmes, de la droiture de son jugement, de la sûreté de ses instincts, et de tout ce qu'il y avait de réflexion dans le talent de ce grand poëte. Il s'en faut toutefois qu'en se justifiant (car ses préfaces sont des apologies), il se soit rendu pleinement justice, et qu'il ait su tout ce qu'il valait. Le jésuite Bouhours, dans sa Manière de bien penser sur les ouvrages d'esprit, montre plus de finesse que de profondeur, et ne s'élève nulle part dans les hautes régions de la critique et de l'art. Dire, comme Voltaire, du traité de Le Bossu sur le poëme épique qu'il ne fera point de poètes, c'est dire ce qu'on pourrait dire des plus excellents livres de théorie littéraire ; mais ce livre, sur-lequel je dois m'en rapporter à ceux qui l'ont lu, paraît plus recommandable par le savoir que par la philosophie. Le livre de l'abbé d'Aubignac, la Pratique du tliéâtre, constate (c'est là sop principal mérite) l'afFprniisseïpent (Jç

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