‹ Poètes et artistes de l'ItalieChapitre 13 sur 15 · SA1NT-PI£RRE-IN-M0NT0RI · texte numérisé non relu

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fresque est une des plus belles choses qu'il y ait à Rome. Ce n'est pourtant pas par la profondeur du sentiment ni par le pathétique de la composition que brille cette œuvre. La même scène, traitée par les Flamands, a une tout autre frénésie ; aussi la fresque de Sébastien del Piombo nVt-elle guère chance d'émouvoir ceux qui ont contemplé à Saint-Paul d'Anvers la déchirante Flagellation de Rubens, dont, par parenthèse, notre musée de Marseille possède une bonne répétition. Ici nous nous permettrons de faire remarquer combien tout est incertain, puisque nous ne sommes pas sûrs de voir les choses telles qu'elles sont réellement, mais telles que les préoccupations habituelles et la forme de notre esprit veulent que nous les voyions. Cette même scène, qui nous a paru froide de sentiment, a fait au contraire une impression de violence sur un des plus brillants écrivains de ce temps-ci, M. Taine. Obéissant aux tendances de son vigoureux esprit, qui devant toute chose a besoin d'un trait net et ferme qui la résume, la grave et la classe, se rappelant d'ailleurs que le dessin de cette page remarquable a été attribué à Michel-Ange, le jeune écrivain a surtout été préoccupé de chercher dans cette flagellation « les atti-

qnes tombeaux intéressants, une chapeUe décorée par Beinin, un bas-relief représentant saint François soutenu par les anges^ et enfin, en face de la Flagellation de Sébastien del Piombo, une autre fresque de Jean de Vecchis représentant saint François recevant les stigmates^ page d'une belle ordonnance et dont le dessin est, comme celui de l'œuvre de Sébastien , attribué à Michel-Ange.

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tudes sculpturales, les muscles tordus et tendus du patient et des bourreaux. » Attitudes sculpturales, oui, muscles tendus et tordus, franchement, non. A la vérité, un des bourreaux lève un bras pour frapper en détournant à demi le corps, et ce mouvement, qui force le torse à le suivre, imprime un pli à la chair; mais il n'y a là ni tension ni violence, c'est le même mouvement que nous avons fait dans nos heures les plus calmes, lorsque, sans changer d'attitude, nous avons détourné la tète pour voir quelque objet placé derrière nous. Et comme ce bourreau frappe mollement, sans conviction I dirai-je presque; il lève son paquet de cordes tout simplement pour avoir occasion de faire mieux ressortir les lignes de son corps, qui est en effet irréprochable. Cette flagel* lation est un jeu, on le voit bien au calme du Christ, calme qui est non pas le résultat de la résignation ou du stoïque effort d'une âme divine, mais le résultat d'une parfaite indifférence pour des coups dont aucun ne peut meurtrir sa chair. Cette fresque a été tout simplement un prétexte à montrer trois beaux corps; cependant, en dépit de son insignifiance morale, on reste longtemps cloué devant cette œuvre, car ces trois corps robustes, élancés, souples, sveltes, à la manière de ceux des jeunes gens de Michel-Ange, présentent le plus parfait modèle de dessin qu'il nous ait été donné de voir jusqu'à ce jour, si parfait, que l'àme, satisfaite de la volupté que lui donne cette profonde science de métier, ne demande rien au delà. Contempler cette fresque procure le même genre de

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plaisir que Ton trouve à lire une page de prose Indigente d'idées, mais bien équilibrée, d'une correction accomplie et d'une forme flatteuse à Toreille. La beauté du dessin triomphe, dis-je, de l'insignifiance du sentiment moral; elle fait un miracle plus difficile encore : elle triomphe de la couleur de Sébastien del Piombo, qui a quelque chose de singulièrement désagréable, même dans ses œuvres les plus brillantes, — tout disciple du Giorgione qu'il ait été, — et qui est ici noire à l'excès, comme si elle avait été salie de poussière de charbon mouillée d'eau.

Singulier talent que celui de Sébastien del Piombo ! Cet artiste n'a pas un atome de génie véritable, de sentiment moral, et cependant il excite l'admiration, tant il est maître de ses moyens. Il est impossible de ne pas être frappé de la belle ordonnance de ses scènes, de son habileté à disposer et à grouper ses personnages, de la fierté de leurs allures et de leurs attitudes. Tout cela est composé à froid, mais avec la sûreté d'une main qui ne peut errer; tout cela est sorti non pas directement de la contemplation de la nature, mais de la méditation intelligente des grandes œuvres créées par l'art italien; bref, comme certains poètes classiques, Sébas tien del Piombo atteint à la grandeur par la rhétorique. Une certaine inspiration est compatible avec la rhétorique, une inspiration comparable à ce qu'on appelle dans l'ordre des sentiments les amours de tête : aussi, quand je dis que Sébastien del Piombo compose à froid, faut-il entendre ces mots avec

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une nuance. Il a Tenthousiasme des formes pour elles-mêmes, et il s'échauffe à combiner des lignes comme un rhéteur qui aime et possède son art s'échauffe à combiner des phrases. Toutes les fois que j*ai regardé ses tableaux, j'ai retrouvé en moi exactement la même sensation que j *avais éprouvée lorsque j'avais lu les œuvres du poète anglais John Dryden. En tenant compte des différences qui séparent les deux arts de la peinture et de la poésie, les deux époques et les deux civilisations, Dryden est juste Tanalogue de Sébastien del Piombo ; c'est la même nature et la même forme d'esprit, la même science consommée, la même habileté à suppléer à rinsufSsance de l'inspiration par la connaissance profonde des beaux modèles, à faire apparaître des fantômes de grandeur, d'énergie, de beauté, et à les faire prendre pour des réalités. Lisez par exemple les deux admirables odes de Dryden, Sainte Cécile et la Fête d'Alexandre, qui sont justement regardées comme deux chefs-d'œuvre classiques : ce sont deux inspirations de tête dans lesquelles la facile et naïve spontanéité de la nature n'est pour rien ; le poète s'est mis à couver ses sujets comme une poule ses œufs, et il a fini par s'échauffer lui-même dans cette incubation. Cependant quel sentiment profond de ce qui constitue l'ode dans le seul choix de ces sujets! Gomme le poète a bien reconnu que ces sujets étaient lyriques par essence, qu'ils se prêtaient naturellement au fracas des grandes images, au beau délire qui, selon notre législateur poétique, est dans l'ode

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un effet de l'art, et qu^en même temps ils contenaient les ressources nécessaires pour maintenir ce délire dans les cadres sévères des compositions classiques, pour conserver Tunité au sein de l'apparente incohérence des sentiments contraires! Que manque-t-il à Dryden pour être mis sur la ligne des très grands poètes? En vérité, je ne sais trop. Éloquence, énergie, sentiment du drame, fierté du nombre, beauté des images, il a tout cela, et davantage encore, c'est-à-* dire une couleur superbe, même dans ses plus faibles œuvres, une couleur que bien des poètes romantiques pourraient lui envier. Je défie qu'on le lise sans l'admirer ; mais cette admiration est stérile ; quand on a dit : Gela est vraiment beau, tout est fini; jamais Dryden n'a fait naître une pensée ou un sentiment. Il en est de même de Sébastien del Piombo. Ses oeuvres ne font passer aucune étincelle dans celui qui les admire, et on s'en retourne après les avoir vues juste aussi riche de vie morale qu'auparavant.

Il y a de lui à Santa-Maria-del-Popolo, dans la chapelle des Ghigi, un ouvrage qui m'a fait connaître une singulière aventure. J'ai dit que la science de métier de Sébastien del Piombo était telle qu'elle triomphait de sa stérilité morale et de sa désagréable couleur; mon aventure de Santa-Maria-del-Popolo semblerait prouver qu'elle peut triompher même de robscurité. Par deux fois, je n'ai pu voir cette immense toile qu'à travers un rideau d'ombre, soit que l'heure ne fût pas favorable, soit que la chapelle fût mal éclairée ces jours-là, par suite de quelque dispo-

sition fâcheuse, et cependant par deux fois je me suis retiré avec la conviction que je venais de me trouver devant une belle chose. Si Ton m'avait interrogé sur cette toile, j'aurais répondu sans hésitation aucune : C'est un chef-d'œuvre. Et qu'en avais-je vu cependant avec les plus extrêmes efforts de mon attention? Rien que deux personnages, mais deux personnages d'une telle allure qu'ils ne pouvaient appartenir qu'à une œuvre magistrale. Je me suis donc vertueuse* ment obstiné à retourner à Santa-Maria-del*Popolo jusqu'à ce que j'eusse rencontré la minute heureuse où le caprice de la lumière et peut-être aussi la bienveillance des sacristains me permettraient de voir ce tableau délivré de son voile d'ombre. Les bons sentiments sont quelquefois récompensés, et enfin, un jour que la lumière inondait à flots la chapelle des Chigi, j'eus le plaisir de reconnaître que mon jugement, que je pouvais appeler en toute vérité un jugement à l'aveugle, avait frappé juste. Cette immense toile, qui occupe toute la muraille au-dessus de l'autel, représente une Nativité, que je crois être celle de saint Jean-Baptiste, car autrement je n'en comprendrais pas la disposition. Le peintre a divisé son œuvre en plusieurs scènes à l'imitation des maîtres de l'ancienne école ; seulement cette division, au lieu d'être faite par compartiments et dans de petits cadres, a été faite dans un même ensemble, par plans et sur une échelle énorme. Au premier plan , un groupe de femmes, d'enfants, de jeunes gens, contemplent le bambin qui vient de naître, ou préparent

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