Écrit en Janvier
qu'il fit son livre. Il y reçut, c'est sûr, la visite des goélands; il y entendit le bruit de la houle éloignée; il y nota l'écho de l'ouragan; il y observa le contre-coup de la tempête. Son imagination, plus érudite qu'on ne croit, a réussi à exprimer bien des choses qu'il n'a pas vues : mais comment aurait-il dit tout ce qu'on pouvait voir? Il a laissé le meilleur du sujet, les marins, leurs joies et leurs peines, les propos du vieux en retraite, la chanson du mousse embarqué, la partance et les adieux, et les nuits de bordée et les heures de tourmente, et la minute de « sombrage », et les attitudes lugubres des veuves, sculptées dans ce vers d'un relief virgilien :
Et les femmes en deuil allenclant sur le quai.
Pour regarder le sujet par cet aspect tout à fait émouvant, pour sentir et pour exprimer le pathétique de la mer, pour en faire vivre le drame, il fallait mieux qu'un écrivain hardi et imaginatif, il fallait un « gas » bâti comme ceux de la côte, « (il premier brin » et qui se fût risqué sur l'eau. Sans être loup de mer, le « terrien »
JEAN RIGHEPIN 17
Richepin n'était pas un marin d'eau douce. L'idéal de ses jeunes ans, la vie errante, aventureuse, s'exprime dans tous ses écrits avec plus ou moins d'àpreté de désir. Cet idéal, il le poursuit déjà, en la compagnie de ses Gueux, dans la solitude des banlieues, sur les rubans de queue des grandes routes. La liberté du vagabond l'exalte. Ce besoin d'indépendance reparaît sous une autre forme, celle de la passion débridée, lâchée, emportée, dans les Caresses. Puis une fringale de révolte monte au cerveau du poète lassé, énervé ; elle s'épanche avec fureur et s'épuise dans les Blasphèmes. Comment Richepin ne se fùt-il pas tourné avec envie, avec amour, du côté de la mer? Il est bien de ceux que Baudelaire a nommés « les vrais voyageurs », de ceux qui » partent pour partir ». Il s'est embarqué, comme Ulysse, vers plus d'un horizon, sans parler du pays mystérieux, sans rappeler ce « noir Blackroom », oij le poète était hanté de visions funèbres.
La vie des gens de mer, de bonne heure, le sollicitait : il l'a vécue, un certain temps, au sens propre du mot, et il en est resté obsédé
comme d'un long rêve. Il se souvient d'avoir dormi dans le bocart, d'avoir « blêmi » sur le pont « que le flot balayait », d'avoir sué, soufflé d'ahan, et fait sa partie dans le chant des haleurs. C'est « au claquement des voiles » qu'il a rythmé ses vers, et il les a tous par avance entendus passer peu au prou, avec l'aile du vent de a suroît », lorsqu'il était de quart,
Le dos contre la barre et rœil dans les étoiles.
Et c'est pourquoi les vers de ce poème de la 3Ier sont d'une qualité, et ont gardé une saveur, dont quelques strophes du vieux Coleridge ou, mieux encore, beaucoup d'endroits vraiment divins des Châtiments donnaient, depuis longtemps, l'idée : ils sentent l'algue marine et ils ont goût de sel. Richepin devait aller aux gens de mer pour une autre raison. Ce sont de pauvres gens, tous aussi pauvres que les Gueux. 11 devait les aimer d'abord pour leur misère, et aussi pour leur vigueur, pour leur valeur, pour leur gaîté. Afin d'exprimer plus fidèlement leurs sentiments si droits, si forts, si simples, il s'est fait écolier
chez eux : il a écouté, retenu, reproduit, par endroits, le parler « mathurin ».
C'est ainsi qu'il a pu écrire de vraies chansons de matelots, des merveilles d'exécution. Car Richepin est, par-dessus tout, un incomparable chansonnier. Et en France, aussi bien qu'ailleurs, la poésie la plus pure, la plus inédite, se retrouve dans la chanson, non pas dans la chanson des Désaugiers, des Panard et des Bérang-er, mais dans celle qui sort des entrailles mêmes du peuple. Rappelez- vous la ballade de Jean Renaud :
Ah! dites-moi, ma mère> ma mie;
rappelez-vous encore cette complainte marine au refrain si triste : « Tout doux », dont est sorti Enoch Arden, le poème de Tennyson; et le grand « lauréat » n'a pas effacé, n'a pas égalé l'émotion de l'humble récit anonyme.
Les chansons de matelots du livre de la Mer nous font éprouver ce frisson bien connu qui en dit plus long, sur la beauté d'une idée ou d'un mot, que les hyperboles de la louange. Toutes ces « marineras » ne sont pas tristes. Il y en a
de gaies, de plus que gaies. Les jeunes filles, je suppose, ne les liront pas. Mais pour s'excuser auprès des hommes, qui s'en divertiront, qui s'en régaleront comme d'un vert propos gaulois du temps jadis, l'auteur emploie une métaphore charmante. Les mots, dit-il, c'est comme les personnes :
Et ceux qui vont sur mer en reviennent salés.
A côté des chansons, bien des pages vraiment épiques. Oui, en dcpil du terme familier, du vocable marin, du juron trivial, c'est un souffle d'épopée qui circule à travers les larges pièces réunies sous ce titre : Les Gas. C'est l'épopée à la Callot, mais, cette fois, les mendiants, les loqueteux ou « les pouillards » ne forment pas tout le cortège. Comme dans la Chanson des Gueux^ les va-nu-pieds sont décrits ici avec le verbe de Villon, d'un Villon (jui aurait lu son Rabelais! Et combien d'autres figures réjouissantes! Voici le père Guilloury, fumé, saur, le nez cramoisi, toujours en ribote. Voici les gas, qui tirent sur les avirons ou qui baient le lourd
JEAN RIGHEPIN 21
filet jusqu'au bout de la drisse. Voici les sardinières, qui ne fleurent pas le « lis et le jasmin », mais bien Todeur de la mer, « l'odeur de la femelle ». Quel g^arçon ne les convoiterait, les voyant cheminer avec leurs mollets arrondis, leur fines chevilles, leurs hanches en saillie, leur buste enflant le corselet, leur gorge apparaissant sous le fichu ouvert à l'entre-deux, et leur bonnet dont les coins « envolés semblent des ailes blanches » ? Les gas vaillants s'accoupleront avec les fières filles, et ils feront des enfants forts, rêtus et poilus, portant dans leurs yeux phosphorescents
La couleur de la mer que boiront leurs prunelles.
Les braves gens ! Le poète a raison de se complaire au milieu d'eux. Et qu'il est aisé de de l'y suivre ! Quel plaisir de s'attarder avec lui à recueillir les paroles imagées du morutier! Quelle joie de s'embarquer avec les pêcheurs au chalut, de « chercher champ » oii le filet « ait prise », de sentir que le vent, appuyant, « traîne bien au tréfond la chausse et le râteau », de
voir le fer monter au ras du flot, puis la poche gonflée sortir « hors de la tasse » !
Ils passent, ils chantent. Quelle est leur chanson ? Celle des matelots de Groix. Quelques couplets « pauvres de sens, voules de rimes », sur cinq notes, pas une de plus. Mais toute la mer y résonne, et tout le deuil du naufrage l'emplit. Lisez cela, lisez la glose que le poète enroule sur sa complainte, ainsi qu'autour d'un thème usé la rhapsodie d'un rare musicien. Et voyez cette tempête surgir au loin, s'approcher, s'abattre sur le bateau et ruer ses flots monstrueux sur le mince équipage. Ce n'est pas ici la tempête classique, soulevée par les quatre vents à la fois : un seul l'amène, un seul l'emportera. Mais elle part en engloutissant l'un des deux matelots. La douleur naïve du survivant, la misère des orphelins, la dcstinéo lugubre du cadavre errant sous les eaux, tout y est. Et la conclusion ? La mer avant tout ! « lloup ! quand même et gaîment ! » Qui se serait douté que Richepin allait jeter si tôt une réponse au pessimisme? 11 ne déclame pas : il note la réalilr et il la
rend telle qu'elle est, toute simple, tout héroïque.
Pour nous délasser de l'e'motion, regardons les crayons joyeux, les aquarelles chatoyantes î Des imag-es neuves, ou mieux encore, rajeunies. Les hirondelles, dont les noirs ciseaux découpent le brouillard, pour laisser passer le soleil printanier et faire infiltrer par les de'chirures la caresse de ses yeux fous ; Tarmée des flots, clairons sonnants, livrant Tassaut de la falaise ; la brume de la mer à midi, vapeur de bacchante, fleur du corps de la grande maîtresse du Soleil, qui hume cette haleine avidement; et la Nuit, la veuve aux noirs cheveux, se penchant sur la glace du flot nocturne pour essayer l'efl'et de tous ses diamants, de sesécrins d'étoiles.
Puis des traits, des tableaux comiques : A marée ôasse, Les Cordeaux, où se retrouve Fauteur plein de verve et plein de gaîté qui a écrit, l'hiver dernier, cette Vieillesse de Scapin^ retardée, on se demande pourquoi.
Enfin, le mythe même de la Mer, la partie scientifique du poème. Au rebours de Victor Hugo, qui se défiait de la science — rappelons-
nous l'Ane, rappelons-nous la satire contre Darwin, — Richepin la vénère, et comme il n'en craint pas les conclusions, il a tenu à honneur d'en exprimer, à sa façon, les résultats. Il est très moderne par là, et aussi très ancien. Ce siècle et le suivant ramèneront la poésie à ses origines scientifiques : Empédocle, Pythagore, les philosophes primitifs de la Grèce antique enfermaient la science d'alors dans la formule immortelle du vers.
Il n'est pas surprenant de rappeler les Grecs à propos de Jean Richepin. Il les a lus; il en procède. Il me serait facile d'indiquer, parmi les ruisselets de poésies qui sont venus grossir le torrent de la Chanson des Gueux, tel filet d'eau, limpide comme du cristal, dérivé de V Anthologie. Des tributs du même ordre devaient infailliblement aboutir à La Mer. Je recommande aux purs lettrés \ Idylle de Théocrite.
Tel est ce livre : il a de quoi retenir et toucher la foule, mais il sera surtout un régal pour les connaisseurs.
Qu'ajouterais-je ? Un seul détail. J'ai eu entre
JEAN RIGHEPIN 25
les mains un document bien curieux : les épreuves des Blasphème^^ en regard de celles de La Mer. La mise en page des Blasphèmes exigea un travail de disposition dont je voudrais donner l'idée. Richepin a horreur de certaines bévues typographiques. Une « étoile » mal placée et faisant tache ou trou au haut ou bas de la page le mettait hors de lui. Les feuilles d'épreuves revenaient d'Angleterre, lardées de reproches et lacérées de marques d'exaspération. Pour effacer la trace de ce qu'il appelait « des crimes », il ajoutait à sa pièce, ici, deux strophes, là, seize vers, plus loin, deux pages, qui repartaient par retour du courrier. Mais la suture est invisible, et la pièce semble coulée d'un seul jet. La Mer a donné lieu au tour de force inverse. Elle a été écrite en vue de l'impression, et chaque page du manuscrit a fourni, sans y rien changer, une page du livre. La table des matières du livre est la table du manuscrit. Peut-être ce détail at-il son prix? Il permet d'appliquer plus complètement au livre de La Mer ce mot de La Bruyère : « Il est fait de main d'ouvrier ».