‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 10 sur 73 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En terminant cotte première partie de notre œuvre, nous prc^senterons au lecteur deux tableaux destinés à se faire contraste. Ce sont les tableaux d'un maître, de Chateaubriand, dans son poème des Martyrs. De part et d'autre, c'est le même horizon : les vallées de l'Arcadie, plantées de myrtes et de sycomores, les neiges lointaines du Telphusse et du Lycée. On retrouve des deux cOtés les mêmes personnages, assis sur un banc de pi erre à la porto d'un verger. Mais ici c'estune jeune fille qui occupe le contre du tableau. La prêtresse des Muses est debout. Ses pieds nus foulent le gazon, et les zéphyrs du Ladon et de l'Alpliée font voltigerses cheveux noirs autour des cordes de

sa lyre. Cymodocée n'est point avare de ses chants : elle en sait aussi long sur les fables antiques que l'Aède des Phéaciens, et le Silène de Virgile et l'aveugle harmonieux d'André Chênier. Elle connaît tous les longs détours des ehmisons vagabondes ; et son père, le vieil Ilomêride, n\i plus rien à lui révéler de la science de son aïeul. Malheureusement cette scène des temps héroïques est placée par l'auteur à une date bien tardive. Ces hommes, qui écoutent, sombres et austères, les chants de la jeune tille, n'ont rien do commun avec lauditoire des anciens rhapsodes. Ce vieillard surtout, qui porte le nom de Cyrille, ce nouveau pasteur des peuples, si différent des pasteurs d'Homère, dont le Iront montre encore les cicatrices du martyre, est un étrange auditeur pour la prétresse des*^ Muses. Nous savons tous les droits du poète, même en prose, et nous lui pardonnons tous les anachronismes. Mais, sans lui chercher querelle , nous voulons constater que sa peinture n'est point un tableau d'histoire, que Cymodocée iie ressemble à aucune vierge de son temps, que cette ligure est empruntée à un passé de douze siècles et que les poétesses grecques, trois cents ans après Tèrc chrétienne, ne se servaient plus de la lyre qu'en métaphore, ne foulaient plus le gazon de leurs pieds nus, et ne livraient que rarement leurs cheveux, noirs ou blonds, au jeu des zéphyrs. L'épopée était alors représentée par Nestor de Laranda et par son filsPisandre, et lorsqu'elle voulait faire quelque chef-d'œuvre, elle confectionnait laborieusement u p e nouvelle Iliade, en vingt-quatre chants, d'où

chaque lettre de l'alphabet était bannie à tour de rôle. Que vous êtes loin de songer à ces ingénieuses merveilles, 0 Cymodocée ! Si vous composiez des poèmes lipogrammatiques, celui qui vous met en scène pourrait me faire illusion ; sans vous fixer une place précise dans la chronologie, je vous trouverais du moins quelque abri dans le monde des possibles ou des vraisemblables. Mais vous arrivez trop tard pour être Sapho ou Corinne, et cela même ne vous siérait pas. Pour vous donner (quelque apparence de réalité, on fait entendre que vous deviendrez chrétienne un jour, mais je ne puis le croire. Vous vous montrez beaucoup trop païenne, jeune fille, pour vous convertir jamais, on ne convertit ni les Dieux ni les ombres. Et si vous n'êtes pas une des Muses en personne, vous n'êtes qu'un fantôme évoqué de leur tombeau.

Le tableau que nous venons d'examiner est donc d'une conception tout idéale, et sans nul mélange de réalisme. Il n'appartient d'ailleurs à notre sujet qu'à titre de contraste. Celui que nous allons étudier maintenant, si Ton me permet de suivre ma comparaison, fait partie de notre galerie. C'est un tableau de la poésie chrétienne. Le panorama est resté le même, et pourtant les couleurs sont moins riantes, car ce sont les personnages sombres que l'on voit au premier plan.

Cyrille s'est adressé à Eudore : « Chantez-nous ces fragments des livres saints que nos frères les Apollinaire ont arrangés pour la lyre, afin de prouver que nous ne sommes pas ennemis de la belle poésie et d'une joie innocente. Dieu s'est souvent

servi do nos canii.juos pour toiuher le cœur des infidèles».

Eudore est allô chercher, aux branches d'un saule voisin, une lyre plus forte et plus grande que celle de Cymodocée. C'est un Cinnoy hébreu. Les cordes en sont détendues par la rosée de la nuit. Vprès avoir accordé Tinstrunient. le f.ls de Lasthénès parait au milieu de l'assemblée comme le jeune David, prêt à cliasser par les sons de sa harpe l'esprit qui s'est emparé du roi Saiil. Cymodocée va s asseoir auprès de Démodocus. Alors Eudore levant les yeux vers le firmament chargé d'étoiles, entonne son noble cantique.

Comme la faible tout entière avait passé sur les lèvres de la fille d'Homère, tous les faits bibliques, depuis la création jusqu'à la naissance du Sauveur sont célébrés par le pénitent chrétien : il emprunté tour à tour à Moïse, à David, A Salomon, à Isaïe, leurs récits, leurs images et leurs prières.

Ne nous arrêtons pas au léger anachronisme que Chateaubriand a signalé lui-même. Accordons-lui non seulement les Apollinaire, mais Grégoire de Nazianze et Synésius do Cyrène etXonnosde Panopohs. Quand Eudore aurait lu et possédé de mémoire toutes ces traductions, ces méditations, ces hymnes et ces paraphrases, rien n'y était arraxgé pour la lyre. La religion nouvelle avait formé des docteurs et des philosophes supérieurs à leurs contemporains. Ses orateurs pouvaient <Ure comparés sans exagération dans l'éloge. A ceux de l'ancienne Athènes, mais pour les raisons que nous avons développées, de toutes ces manifestations du génie

chrétien déjà triomphant, sa littérature poétique restait la plus pale et la plus indécise. Si vous cherchez, 0 tils de Lasthénès, parmi les monuments de votre foi, une poésie qui ne le cède point à celle d'Homère, un lyrisme plus pur et plus brillant que toutes les mélodies doriennes, ne consultez ni le passé, ni même l'avenir de votre langue ; il vous faut quitter la Grèce et oublier jusqu'au nom des Muses. Emportez votre cinnor oriental, traversez les mers, et allez prêter Toreille aux échos du Sinaï, du Carmel et de l'Hermon. Ne vous obstinez pas à ramener ces sons divins aux rythmes de vos poètes, n'affaiblissez pas leur éclat par le mélange d'une harmonie étrangère. Il y a là des coups de foudre, des voix du ciel, qui ne trouveront leur expression, ni dans les ressources de vos dialectes, ni dans les formes lyriques que vous ont transmises les siècles.

oto il

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