LES HYMNES DE SYNESIUS
Nonnos possède admirablement Pindare , il a entendu Vécho dorien répéter les sons enchanteurs de la lyre thébaine :
nivBapéy;; ?cp[i.r-;s; èTréxTicrs Awpic; r^j^o) (1).
Les réminiscences se pressent sous sa plume^ il a retrouvé quelque chose de ce beau et brillant langage, de ces alliances de mots heureuses et hardies de l'ancien lyrisme. Mais Nonnos eut-il réussi à imiter Pindare dans ses rythmes comme il est parvenu à donner un nouvel éclat à l'hexamètre d'Homère? Il est permis d'en douter. Sans chercher des allusions où il n'y en a pas, nous dirons qn'Hymnos, le poète de la lyre, était mort, que les nymphes des montagnes pouvaient en gémir:
jxjp:^évY; vixjv Tjjlvcv (2),
que les lions pouvaient plcm^er sous leurs formi^ dables paupières :
(1) Dionys. XXV, 21.
(2) Dionys. XV, 371-372.
que le poète lui-mènio pouvait chanter sur cette tombe une délicieuse complainte, imitée de Théocrite et de Virgile, mais que rien de tout cela ne rendait la vie à Hymnos : Chalumeaux, taisezvous, le Pasteur harmonieux n'est plus !
SûpiY?, ]xr^yÀv. \ki\zz • Xr/uOpocç wXeto Pojtyjç.
Cependant un contemporain de Nonnos, et, selon quelques apparences, un poète de son école (1) entreprend de faire ce que le poète de Panopolis n'avait pas essayé. « Synésius est un Grec africain, un descendant des colons doriens transportés sous le ciel brûlant de la Cyrénaïque : il est né dans cette colonie plus lettrée, et, à ce titre, plus hellénique encore que Sparte sa rude métropole ; il s'est instruit dans cette autre colonie grecque d'Egypte, seconde Grèce, moins poétique et moins inspirée que la première, qui n'eut point d'orateurs, parce qu'elle date d'Alexandre, et qu'elle n'eut que des rois, mais qui, de Théocrite à Plotin et à Proclus, d'Hipparque àGalien, de Clément d'Alexandrie et d'Ori-
(I) De Marcellus : « A la suite des contemporains reconnus ou contestés de Nonnos, encore un mot d'un poète son ami, j'ai presque dit d'un émule de ses recherches littéraires et de sa conversion religieuse, qui lui survécut, si je ne me trompe, et fut son élève. Oui, dans ce Synèse, l'illustre Africain descendant d'Hercule je vois encore une image et un disciple de Nonnos, qu'il
admirait et dont il a du connaître la vieillesse le pieux évêque
semble avoir protité de la méthode perfectionnée de Nonnos et montre une sorte de reflet de l'élégance et de Feuphonie de l'hexamètre, que le poète de Panopolis venait d'inaugurer. » Nonnos^ introd. p. XLIX.
— (55 — gène à S. Athanase, embrasse un bien riche domaine, une bien puissante variété de l'esprit humain (1). » En d'autres termes et plus simplement, Synésius aurait été un Dorien de l'école d'Alexandrie, s'il y avait eu encore des Doriens au cinquième siècle de Père chrétienne.
Pindare a fait souvent l'éloge de Cyrène aux beaux coursiers, véritable J^rr///? de Vénus, célèbre par SCS victoires aux jeux de la Grèce et protégée par Apollon Carnéen. Lui-même semble avoir visité cette colonie des Égides en Lybie. Il nous représente dans une de ses plus belles odes « ^ette côte sablonneuse jadis peuplée par les lions, le blanc mamelon où s'élève la cité ; puis, dans la ville même, la longue route pavée de blocs solides que les ancêtres d'Arcésilas avaient bâUeau milieu des sables en la conquérant sur le désert, et tout au bout, à l'extrémité de PAgora, isolé des autres sépultures où reposaient les rois de sa race, le monument solitaire de Battus, ancêtre d^Vrcésilas (2). » Or, Synésius, dix siècles après Pindare faisait remonter son origine à cette même race des Héraclides et parlait aussi de ces antiques tombeaux des Doriens où il craignait de n'avoir pas sa place (3) La prose de Synésius est déjà toute poétique. Son style, dit Photius, est sublime et grandiose. Ses lettres sont pleines de charme et de douceur, avec des pensées fortes et abondantes (4). On remarque
(l)Villcmain, Tableau de VÈloq. ChnH. 1876, p. 233.
(2) Alf. Croiset, La xioésie de Pindare^ p. 16.
(3) Voir sa première Catastasis sur l'invasion des Barbares
dans tous ses ouvrages une parfaite connaissance de l'ancienne littérature. Le fond est tour à tour païen ou clirétien, mais la forme est toute païenne. C'est peut-être, des grands écrivains de son temps, celui qui est resté le plus refractaire à l'influence des Écritures. Si ce descendant des Héraclides, ce nourrisson des Muses, égaré dans le sanctuaire chrétien, cherche à renouer la tradition du hrisme et à ressaisir la lyre de Pindare, son œu/re poétique donnera la mesure de ce que pouvait en ce genre le génie de son siècle.
« Viens cà moi, s'écrie-t-il, viens, lyre harmonieuse, après le chant de Téos, et les concerts Lesbiens, dans des hymnes plus graves, fais retentir l'ode dorienne ! »
Et ce n'est pas une vaine invocation, une promesse frivole et téméraire. L'inspiration de Synésius est vraiment riche et savante. Cette légère teinte de mélancolie, particulière à l'auteur, convenait parfaitement à un genre de poésie qui se distinguait de tout autre par la fréquence des maximes morales et rélévation de la pensée religieuse. Le poète est d'ailleurs vivement préoccupé des exemples que lui ont légués les anciens lyriques, il veut être digne de ses modèles et ne point dégénérer des Doriens ses ancêtres. Cette préoccupation l'accompagne jusque dans cet hymne au Christ^ oà la sévérité du dogme est conservée tout entière sous l'éclat des images i^oétiques (1). « Célébrons le Fils de la Vierge, de la Vierge qui n'a pas subi les liens d'un péris-
(1) Vinemain,p. 222.
sable hyménée Ta naissance a précédée l'origine
des siècles Tu es la Lumière primitive, le Rayon
coéternel du Père.. .. C'est toi qui es le Sauveur des hommes ! De ton ineffable foyer, lançant une flamme qui porte la vie, tu nourris les mondes ! de ton sein germentla lumière, l'intelligence et l'àme! Aie pitié de ta fille, enfermée dans ce corps périssable pendant la durée terrestre de sa destinée. Préserve de l'atteinte de la maladie la vigueur de ce corps. Donne la persuasion à nos paroles, la gloire à nos actions , pour qu'elles ne fassent pas honte à Vantlque renommée de Cijrène et de Sparte (1). »
Peut-on croire que les hymnes de cet évéque néophyte qui mêlait à la prière tant de souvenirs profanes soient devenus des cantiques populaires, et qu'ils aient retenti, comme le veut M. Villemain (2), da7is plus dhine Église d'Orient ? Est-ce aux fidèles de Ptolémaïs que le poète adresse ces exhortations : « Célébrons le Fils de la Vierge (3) !... Couronnons des plus beaux chants de la"" poésie, la Source sacrée, féconde par elle-même, le Dieu,' noble Fils du Dieu immortel (4) ! » Il est f-icile de voir que ce n'est là qu'un pluriel de majesté, que Synésius s'adresse, non à son i)eui)le, mais à son âme et à sa lyre, qu'il ne chante qu'en son nom personnel et qu'il se regarde, non comme l'interprète autorisé du peuple chrétien, mais comme
(1) Hymn. V. 1-39.
(2; Ibid.
(3) Hymn. V. 1.
ii) VI, 5.
'adorateur solitaire de la Divinité. C'est sou âme seule qu'il invite à s ah) cuver aux sources éternelles {\), à célébrer, dans V/ii/mne du matin, le Dieu qui donne au jour son éclat et à la nuit ses étoiles (2). S'il demande une grâce , c'est pour lui-même : « Prête une oreille favorable à mes chants joyeux. Éclaire-moi de la lumière de la Sagesse (3) .... Répands sur ton serviteur les ilôts de la vie intellectuelle : ne m'inoudo point des richesses terrestres, afin que je puisse nfêlever jusqu'aux choses divines; ne permets pas à la triste i)auvreté de s'attacher à ma demeure et d'abattre vers la terre les pensées de
mon âme (4) Seigneur, conserve-moi le Irère
qui naguère était aux portes du tombeau. Que ta main protectrice s'étende sur ma paisible demeure (5) Accorde- moi, o Sauveur Jésus,
accorde-moi de voir ta splendeur divine (0) ». Bien loin de chanter pour le peuple, il s'écrie tout-àcoup : « Arrête! lyre téméraire, arrête I ne révèle pas au peuple les secrets des Saints Mystères. Chante les choses d'ivû-bas , mais qu un silence éternel voile les merveilles des cieux (7). »
D'ailleurs Synésius est philosophe avant que d'être poète ; il médite plutôt qu'il ne chante. Ses hymnes métaphysiques sont parfaits comme mono -
(4) ni, 510.
(5) Vin, 19.
logues, mais ils n'ont jamais pu être récités par les mille voix d'une assemblée en prière. Enfin il est impossible d'admettre qu'au cinquième siècle de notre ère, le dialecte dorien fût encore compris dans les églises d'Orient, ni même dans la Cyrénaïque. Synésius composait donc ses hymnes dans une langue morte ; pour les comprendre et les goûter, il fallait la double initiation du Philologue et du Platonicien.