I. — LE RYTHME EX GENERAL
Le rythme pris dans son sens étymologique est le courant régulier des sons (1). Les sons ont pour mesure leur durée : c'est pourquoi les théoriciens ont défini le rythme : la suite régulière et distincte des temps, y.civwv -il'.z içwpiTyivr;. Que le son ait pour origine la voix humaine, un instrument de musi-
(1) L'abbé Le Battcux a publié en 1T70 dans les Mémoires de V Académie des inscriptions, T. XXXV, p. 413-431, une étude sur les nombres poétiques et oratoires. Il considère d'abord le rythme en lui-même : « Tout discours est un ruisseau c^ui coule, c'est l'emblème sous lequel les anciens l'ont j.eint : flnmen orationis. Mais comme l'organe qui produit le discours a besoin de repos, pour reprendre son ressort, il s'ensuit ((uo ce ruisseau ne peut couler continuellement et sans quelque interruption. Or ce sont ces interruptions qui ont donné naissance aux espaces terminés : les espaces ont produit les rythmes, les rythmes ont produit les vers, les vers n'étant autre chose qu'une espace termine rempli de syllabes. > p. 414.
que, un corps en mouvement, l'intervalle qui s'écoule entre deux silences peut toujours être rapporté à un temps arbitraire pris pour unité (1). Les Grecs appelaient cette unité relative, temps premier, Xp5vo; TrpfoToç, OU point souore, Gr.iLttzy. Dans récriture musicale, le temps premier est représenté par la note la plus courte, dans la parole articulée par une voyelle brève, qui est le type de la syllabe. Cet élément sonore isolé est plus ou moins intense d'après l'amplitude, plus ou moins aigu d'après le nombre des vibrations qu'il provoque, et même, dans des sons de même intensité et de même hauteur, la nature du mouvement exécuté par les diverses molécules vibrantes peut différencier le timbre. Mais, chez les anciens, ni le timbre, ni Tintensité , ni la hauteur du son ne font partie du rythme, qui est essentiellement fondé, non sur les qualités de Télément sonore isolé, mais, sur la durée relative des sons comjmés et successifs,
(1) Le Batteux : « Aristotc nous a donné du rvUime une définition très philosophique et il est le seul qui l'ait donnée ainsi. Tout discours, dit-il, pour n'être point désacrréable et inintelligible doit être termine ; or rien ne se termine que par le nombre arithmétique, ip'.0,u.(j) et c'est de ce nombre arithmétique que résulte le nombre musical des discours, puOiAc; (Brfh. III. 8). Aristote veut dire que dans le discours vraiment nombreux ou rvthmique les syllabes doivent être comptées et senties dans la prononciation comme les unités le sont dans la numération arithmétique et qu'à la fin de la période, elles doivent être réunies en somme dans le nombre musical, comme les unités le sont à !a fin de la numération dans le nombre arithmétique, de manière que l'oreille sente la progression et le total des syllabes, comme l'esprit sent la progression et le total des unités. C'est pour cela que le rythme fut appelé iiombre par les Latins ». p. 414.
Pour que le son devienne rythmique, il faut, en vertu même de la définition, supposer au moins deux temps simples, c'est-à-dire la succession de deux notes, ou de deux éléments syllabiques au minimum (1). Les combinaisons de ce genre, s'sip- ^eWeni pieds. Prenons i)Our exemple le mot 7:apaXa;j.pivs[A=v. Si nous séparons par la pensée les deux syllabes initiales zapa, il n'est aucun motif déterminant pour donner à la première un son plus prolongé qu'à la seconde, ou réciproquement. Les éléments du dernier couple syllabique vs;-x£v se trouvent aussi dans un rapport parfait d'égalité, c'est le pied le plus simple, le procéleusmatique ou pyrrhique ; et si, faisant abstraction du couple syllabique intermédiaire, nous supposions le mot zapa-vs[X£v sans syllabe longue et sans accent , nous aurions un procéleusmatique double, dont tous les éléments auraient une égale valeur, un à un et deux à deux. Or, il est évident que dans ces conditions purement hypothétiques, le rythme serait d'une effrayante monotonie. Aussi n'est-il pas un seul mot d'une langue humaine qui le réalise absolument. On doit même dire que le procéleusmatique simple ou double n'est pas un pied dans le sens strict du
(l)Le Batteux: « Il faut au moins deux points contigus pour faire une ligne, et deux instants successifs pour faire la durée minimum^ » p. 410. —«Le rythme le plus petit est au moins une mesure de deux temps, parce qu'un seul temps n'est qu'un élément de mesure, et non une mesure. » p. 410. — Dans ces courtes observations sur les éléments du rythme, nous avonssous les yeux le traité de M. C\iY'\%UMetnk dcr Griechen tmd Rooner.èd. 1879, et Texcellent abrégé qu'en a donné M. S. Reinach, dans son Manuel de Philologie y livre IX, p. 170.
mot (1), et qu'une succession de syllabes de même valeurne pourrait consLÎtuer un rythme qu'en interprétant ce mot dans un sens large. Le rythme n'est ])as une succession quelconque de sons, mais bien iine succession pat* al(ernative de sons plus forts et de sons plus faibles, qui se renouvellent à des intervalles égaux ; et l'unité de mesure rythmique ou le pied est précisément cette combinaison d'un temps fort et d'un temps faible, formant un couple indivisible (2).
Le principe formel qui donne au rythme sa variété est ïaccent ou p7'osodie, T.poziùlix, L'étymologie même du mot témoigne de l'importance de la musique dans le rythme en général et particulièrement dans la poésie. Mais une distinction est ici nécessaire : l'accent métrique, to [^i-po^ marque proprement la durée ou laquantité des syllabes, l'accent tonique b t6vo; se réfère à leur qualité, et introduit ainsi dans le rythme un élément hétérogène dont nous parlerons plus tard. Il ne s'agit ici ((uo de la prosodie métinque. Dans toute langue, certaines voyelles sont longues de nature et d'autres brèves.
(1) Aristoxène dit expressément que le pied le plus court valait trois temps premiers. 11 excluait doue le pyrrique qui n'en vaut que deux.
(2) A. Croiset, la poésie de Pindare : < Une suite alternante de
temps forts et de temps faibles formait le rythme le rythme
est engendré par une certaine alternative de force et de faiblesse dans Tintcnsité des sons et des mouvements, par une certaine opposition qui va se répétant à Tintini. Chacune de ces oppositions forme comme un couple indissoluble qui est la véritable unité, la véritable mesure du rythme. Ce couple, fait d'un temps fort et d'un temps faible, s'appeUe un pied, » p. 32 et 33.
Les longues sont ordinairement le résultat d'une crase à la soudure du thème primitif et de la désinence. De plus, les voyelles brèves de nature deviennent longues de position lorsqu'elles sont suivies de deux consonnes, à cause du retard nécessaire qui en résulte dans la prononciation. Mais quelle que soit leur origine, les syllabes longues ont dans le rythme métrique une valeur double des brèves, elles équivalent à deux points sonores, et dans l'ensemble du pied métrique, elles prennent le nom de temps fort, de base, ou de fhésis, par opposition aux voyelles brèves, qui sont \e temps faible, ou Va^^sis. Ainsi le mot aw^xasiv constitue dans le rythme un pied de trois syllabes appelé dactyle, la première est représentée par une voyelle longue, formant la base du pied, les deux autres par des voyelles brèves formant ensemble rarsis:-|w o On voit que la valeur relative de la longue étant double de celle de la brève, il y a équilibre parfait entre les deux parties intégrales du pied métrique : rapport -y- . li en est de même dans Vanapeste, dactyle renversé « o|-, où l'arsis précède la base. Ces deux pieds constituent le vévs; tjsv d'Aristoxène.
IMais le rapport entre l'arsis et la base n'est pas toujours l'unité. Dans Yiambe -|-, et dans le tro-
chée - 1 ^ , le rapport est — ou
ce sont les
mètres de genre double : vévs: l\rXiz\z^ ; et dans les quatre péons :
il est -7- ou sesquialtrrc : ^ivo; ^^[t.i6\io^. Tels sont les raètres fondamentaux , auxquels on peut ramener tous les autres.
Un ensemble de deux, trois, quatre pieds métriques de même nature s'appelle une dipodie, une tripodie , une tétrapodie. Lorsque les pieds n'ont pas tous la même composition, leur ensemble est désigné sous le nom plus général de xîoXcv, ou membre métrique. La réunion de plusieurs membres métriques s'appelle période^ et si les membres ou les périodes sont conformes à certaines lois précises, ils constituent à proprement parler des vers^ gtixc- Dans la poésie lyrique, la combinaison de plusieurs vers ou de plusieurs périodes forme une strophe,