III. — l'accent DANS LA RIME LYRIQl'E
Un métricien allemand, M. Schmidt, a signalé dans les odes de Pindare ce qu'il appelle des )H})ics lyriques. Ce sont des répétitions du même mot dans des strophes différentes, mais à des places correspondantes par le rythme, de manière à former le même pied du même vers dans deux strophes symétriques. L'importance de ces rimes lyriques a été fort exagérée. On y a vu Texpression de la pensée dominante du poète et comme le résumé mystérieux de rode tout entière (1). Mais un de nos premiers philologues, Ch. Graux, estime que la similitude des sons a dans la rime lyrique plus d'importance que la similitude du sens. « On conçoit, dit-il, que Toreille des Grecs pût se plaire à ces retours de syllabes analogues qui éveillaient dans leurs mémoires le souvenir et comme récho d'un motif poétique un instant ressaisi ; c'était une manière de souligner
(1) FvUezgcv dans Pindar'sSiegçslie(fcr(Lci\^7Afr^ 1880) conclut, de ce que certains mots sont ropctés dans une ode et mis en lumière par le rythme, que ces mots dominent tout le poème, qu'ils en résument toute la pensée, qu'ils en éclairent toutes les intentions.
pour ainsi dire Tidentité du motif musical (1) >. Cette explication, qui est la vraie, provoque une question plus générale.
La rime lyrique, telle qu'on vient de la définir, suppose l'identité ou du moins l'analogie des mots : ainsi le mot '£o(:v est reproduit à la fin de deux strophes consécutives de Visthmiqiie à Cléandre d'Egine :
çiTt; 'ItoAy.:u Tpaç<£'.v -£B(:v.
[xiXxr, p'vtov çîv(|) zîBîsv (2).
Ce procédé est fréquent dans les chœurs tragiques et M. Christ en cite de nombreux exemples (3) ; mais pour faire ressortir l'unité du rythme, il existe un autre moyen que la reproduction matérielle et intégrale des mémos sons. Les mots peuvent se ressembler sans être identiques, avoir le même nombre de syllabes^ les mêmes désinences et surtout les mêmes accents. Les poètes n'ont-ils jamais cherché à souligner Videntité du ryfJwie par ces ressemblances plus délicates ? Nous n'en aurions pas de preuve directe que l'analogie nous ferait conclure à Tafifirmative. Car, il faut le reconnaître, les grecs ont tout inventé en fait d'harmonie. lisent connu et pratiqué tout ce qui pouvait charmer l'oreille sans blesser la raison, et la critique moderne, si érudite et si perspicace, n'a pas encore pénétré tous les secrets de l'art dorien. Nous signa-
(1) Ueruc criliqi'C, janv. 1881. p. (>5.
(2) Isthm., vu, vers 47 et ôO, Ci)Mrtnk. p. 613.
Ions ici quelques assonances symétriques de la strophe à rantistrophe, où Taccent nous semble jouer un rôle assez important.
C'est d'a])ord dans les Perses d'Eschvle et dans un seul chœur des correspondances comme celles-ci :
^^?;r,; 5' ara)X£j£v totci (550-551).
vas; ;j;£v avaysy zo'cl,
vîc; iTTwXejav TSTsf (500-5()l).
■jfiv. x/y;. ;a (57.}).
:r.|xcv. ' âyr, . ;i (581,.
Sïf,3ï?ï TafYivYi ((535).
sït;j.:va ixs-'wxï (cu).
Dans 7^5 C/.o.'Mo;rs, les vers 27-29 correspondent par des assonances très notables et une parfaite symétrie tonique, aux vers :5(i-38, et l'on peut comparer encore 40-43 ù 50-53 , 322-323 à 351-35-' 3-0-37!) à 300-393, et toute la strophe 933-943 a lantistropho 944-952. Ce ne sont là que .les indications résultant d'un premier coup d'œil. Dans les Eiménidcs , remarquons seulement les correspondances toniques de la strophe 155-161 à l'antistrophe 102-1()8.
Les chœurs de Sophocle donnent lieu au.K mêmes conclusions : par exemple, dans Electre, le vers l-'9
l'isï;, on-'ffo'^f ' ^''-^'2 '^ l«l-lî>2, 194-197
Euripide est plus désireux que tout autre de faire ressortir Télégance de ses rythmes. Voici quelques rimes toniques plus remarquables, que nous avons glanées au hasard, dans trois seulement de ses tragédies :
rcTv.x -iTV'.a vûç {Oreste, 174).
iSavs; ly.avî;, w (195).
iXss; U.ZZZ II ' ïpy^t'xi (908).
ï-tpx S' ï'i^zz a;jLe{^£Tai (979).
zvKZ',; -jç •jij.vs'^'v {irippoIyh\ 552). 5sv:(j) y.aTcJvajEv (562).
SVÎTTÎ $' evîTTÉ ;i,ct (580).
E'XSÀÎV £{JLCA£ 351 (587).
uo tu) TaÀaiva ;x£A£tov y.ay/ov (811).
ùo uo TiXc; cjov £•/£•.; xaxcv (852).
aiai aia? |X£>.£a yiXca Ti$£ TriOy; (832). ata? aiat £X'.t:£; £X'.7:£; l'/t ^iXx (848).
ch'ps'x'zv iyewv (Médéey 640).
E£'.v:vaTa ^raOewv (657).
^£C£Tai B'jîTavo; àcTav (079).
T5ÎSV a BjjTavs; aTa; (986).
àpr.^xi çcvsv T£y.v5t; [jict Bcx£r (1275). £ç aX;j.av çévto tsV.vwv Ej37£g£r (1286).
Si nombreux que soient ces exemples de correspondances toniques, nous ne voulons en tirer que cette modeste conclusion : Taccent, sans faire partie
intégrale du rythme, sans lui être d'aucune manière essentiel, pouvait contribuer accidentellement à riiarmonie des périodes lyriques, en se disciplinant lui-même, en revenant symétriquement à des intervalles égaux. Rythme de surcroit et de luxe, il se joignait au rythme nécessaire pour en augmenter la richesse et la perfection (1).
I^' — l'accent rival de la quantité
Nous venons de considérer l'accent comme un auxiliaire du principe métrique dans hi poésie; mais il est des alliés dangereux : cette syllabe brève mais tonique, principe de Tunité du mot, centre de son organisme, en se faisant entendre au-dessus des autres pouvait devenir un rival redoutable pour les syllabes longues ses voisines. Cette élévation du ton. pour être brusque et rapide (2), n'en était
(1) Peut-être serait-il utile d'examiner de près un texte de Strabon (éd. Didot, p. 413) où le vers crètiquc et les chants composés dans ce mètre sont appelés tri^s^simtom.iucs, et de comparer ce passage à la parabase des Achaniiens d'Aristophane (jui désigne à deux reprises (vers (506 et 072, le rythme créti.,uc par les épithètes Ivt3vî; et sjtsvoç. Nous croyons remarquer dans les vers crétiques et péoniens, en général dans les rythmes sesquialtorcs, une sorte de rime tonicjue, membre à membre, se surajoutant au rythme metruïuc, quehiuefois même avec des assonances fort singulières.
(2) L. Bcnloew, Vacceat ùufo-curopcni: * L'accent aigu? comme 1 induiue son nom, avait quelque chose de très-rapide. pénétrant et incisif, qui devait plutAt ÙMve paraître la syllabe frappée plus brève, »p. 43. - Villoison n'était pus absolument de cet avis Dans une lettre à Léclusc, il s'exprime ainsi : « L'accent aigu ne rendait pas la syUabe longue, mais il ne la laissait pas totalement brève • il lui donnait un demi temps de plus, parce qu'il faut en effet plus de
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pas moins vive et pénétrante. Il s'établissait comme un contraste entre les temps forts de la quantité, syllabes lourdes et traînantes, et les temps torts de raccent, alertes et incisifs. C^était Taccent qui groupait et resserrait autour de lui les syllabes éparses, quelle que fût leur quantité, et qui, de ces éléments purement matériels, composait le mot expressif et vivant, avec sa physionomie propre et même sa sonorité d'ensemble (1). Ainsi dans la prosodie métrique, où la quantité faisait tout le rythme, la syllabe accentuée n'en était pas moins la syllabe dominante et souveraine.
Qu'il survienne donc une époque où la distinction des longues et des brèves ne soit plus faite que
temps pour prononcer un syllabe aigùe qu'une grave. 11 y avait donc la différence d'un demi-temps entre une syllabe brève aigiic. qui était d'un temps et demi, suivant les grammairiens grecs, et une syllabe longue, qui avait deux temps. » Plus loin, il répète avec insistance : « Dans les langues grecque et latine, une syllabe brève grave répond toujours à un seul temps, une syllabe brève aigiie à un temps et demi et une syllabe longue à deux temps. » Lécluse, Manuel de la langue grecque^ p. xxxi et xxxii. — Nous ne nous arrêtons pas à cette controverse délicate. Il se peut que M. Benloew ait raison contre Villoison pour Tépoque classique, et Villoison contre M. Benloew pour les siècles qui ont suivi.
(1) L. Benloew : « Pour que ce résultat (Funité du mot) devienne possible, il faut qu'un principe nouveau fixe les limites dans lesquelles l'attraction mutuelle doit avoir lieu ; sans ce principe, nous aurions une série sans fin de longues et de brèves qui ne suflfîraient jamais pour constituer le mot. Ce principe, c'est Vaccerit. L'av?cent, en eff'et, ramasse et réunit toutes' ces variétés éparses d'idées, de sons, de quantité, les groupe et les resserre autour de lui, les fond ensemble et les jette comme dans un moule dont le mot sert organisé et vivant. L'accent est donc véritablement Tàme du mot ; il réside, il est vrai, de préférence, dans une de ses parties, mais il anime toutes les autres de sa chaleur vitale. » p. 7.
par les érudits, où le souvenir des phénomènes grammaticaux, tels que crases, contractions, synérèses, se soit perdu dans la nuit des temps (1), où les sculpteurs confondent dans les inscriptions TO et l'Û (2), où la science de la prosodie métrique, science très-complexe et dernière création de la philologie, soit devenue Tobjet de Tindifférence générale, où les œuvres des poètes classiques ne soient plus chantées et lues par plaisir, mais étudiées comme les monuments d'une langue morte; au milieu d'une telle génération, Taccent resté libre et florissant ne devait- il pas profiter de toutes les pertes de la quantité métrique et se substituer peu à peu au principe même de Tancienne prosodie ? Les syllabes toniques no s'offraient-elles pas naturellement pour remplacer les syllabes longues méconnues par l'oreille? Il n'était pas nécessaire, pour effectuer cette révolution, que l'accent devint lui-même quantitatif. Tout en gardant sa nature d'inflexion en hauteur, il suffisait à constituer un rythme, et de même qu'autrefois la prosodie faisait abstraction de l'accent, qui était pourtant Vame du moty pour ne s'occuper que de la quantité toute matérielle des syllabes, on pouvait très-bien désormais se désintéresser de la quantité des syllabes pour n'examiner que leur valeur tonique. Mais on n'en vint à cette extrémité que fort tard : il y eut entre les prosodies rivales des tentatives de conciliation, voire même des alliances fort intimes. Les poètes érudits flrent
(1) Bergman, TJuUwie dr In qttfynfifr prosodique, p. 1.% cité par L. Benloew, p. l(î.
(2) W. Christ. Metrik der Gricchcn laul Rocmcr, p. 373.
des tours de force : ils composèrent des vers a Tancienne mode pour se satisfaire eux-mêmes, et ils soumirent ces mêmes vers aux règles nouvelles pour satisfaire le public. Ils arrivaient ainsi à de merveilleux résultats, comme diflficulté vaincue; mais, semblables à nos amateurs de rimes riches, ils prélevaient le plus souvent sur le fond des idées le luxe de la forme. Enfin ces subtilités ne purent prévaloir contre le goût populaire. La poésie exige un principe rythmique, elle ne se soucie pas d'en avoir deux. L'hymnographie écarta définitivement les anciens rythmes pour adopter le rythme tonique. Nous nous proposons de donner d'abord quelques preuves de la décadence de la quantité et des progrès parallèles de l'accent, et de marquer ensuite les conséquences définitives de cette révolution rythmique après sa complète consommation, vers la \\\\ du sixième siècle.