I. — DISPARinON DE LA POÉSIE CIIORIQUE
Le lyrisme dorien se développe d'Aleman à Stésichore. de Stésichoreà Pindare et à Simonide. Mais ces deux derniers poètes n'ont plus de successeurs. En revanche, ils ont d'admirables contemporains : le lyrisme était devenu fécond, et sous une de ses formes les plus hardies, le dithyrambe, il avait donné naissance à la poésie dramatique (1). Les chœurs d'Eschyle ont plus d'un trait de ressemblance avec les odes de Pindare. C'est la même hardiesse dans les expressions, la même magnificence dans le style et les images, la même élévation dans les pensées religieuses et morales. Cependant ces deux génies frères restent dans les limites de leur art. L'un est dramatique et vivant autant
(i; M. Croiset a tracé un fort ingénieux parallèle entre Pindare et les trois poètes tragiques, considéré» au point de vue du lyrisme. Ce parallèle se termine par une éloquente délinition de ce qui fait l'originalité incomparable de Pindare. La Pocsie de Pin-^ dare^ p. 414-447.
qu'il convient au lyrisme ; l'autre ne fait appel à la lyre que pour animer encore le mouvement rapide de son drame. Sophocle et Euripide viennent à leur tour, différents l'un de l'autre autant que d'Eschyle lui-même, se rapprochant tous deux de Simonide, l'un par la beauté souple et majestueuse, l'autre par le pathétique gracieux et un peu grêle de ses chœurs. Que dire d'Aristophane comme poète lyrique ? N'est-il pas le grand maître de l'harmonie imitative, et, semblable à ses Oiseaux, ne lance-t'il pas de son gosier (Vo}^ les plus suaves mélodies ? Mais tous ces grands poètes, Attiques et Dorions à la fois, disparaissent rapidement. Il s'écoule moins d'un siècle de la première tragédie d'Eschyle à la mort d'Aristophane, et en 390 avant notre ère, c'en est fait de la poésie chorique à Atliènes comme à Thèbes.
« Le lyrisme des derniers siècles de la poésie grecque, comme celui des poètes romains, n'est qu'une imitation imparfaite de l'ancien lyrisme. En réalité la poésie lyrique change de caractère après Pindare. Tantôt elle tend à se confondre avec le drame : c'est le sort du nome et des dithyrambes à partir de la fin du cinquième siècle ; tantôt au contraire, elle perd ce qui faisait sa puissance et son originalité, le concours d'un chœur chantant et dansant, et s'adresse surtout à des lecteurs : c'est ce qui arrive à Alexandrie d'abord, puis à Rome (1). » Cette décadence du lyrisme coïncide, comme on pouvait le prévoir, avec celle de la musique. Mélanippide de Mélos, au temps de la guerre du Pélo-
(1) A. Croiset, la poésie de PindarCj p. 158.
ponnèse, commença à corrompre les modes anciens et à donner au dithyrambe une forme nouvelle. La musique instrumentale prévalut sur la voix des chanteurs, et les joueurs de tlûte, autrefois mercenaires des poètes, devinrent leurs égaux (1). Aristophane se plaint aussi des innovations de Philoxène de Cythôre et de Cinésias (2). Phrynis de Mitylène, Timothée de Milet , Ion de Chios , Diagoras de Mélos surnommé VAthée, précipitèrent ce mouvement de réforme, que la plupart de leurs contemporains regardaient comme un perfectionnement.
11 importe d'indiquer le caractère de cette révolution musicale et poétique. L'ancien dithyrambe de Lasos d'Hermione et de Pindare offrait les mêmes caractères essentiels que Pode triomphale et les autres formes du lyrisme dorien. Les rythmes étaient plus hardis, les mouvements plus rapides et en quelque sorte plus orageux, mais la conduite générale du poème était la même. Le dithyrambe avait ses strophes et ses antistrophes homogènes, où les éléments métriques se correspondaient symétriquement; il n'en fut plus ainsi dans le nouveau dithyrambe (3) : les mesures étant devenues plus libres, les changements rythmiques plus variés, l'exécution plus difficile, on renonça à Pusage des chœurs et Pon confia le dithyrambe à des artistes ou virtuoses qui chantaient seuls les phrases musicales successives. Cette méthode affranchissait le poète
(1) Plutarque, de mtisica, XXX.
{2) Plutus, 290; Oiseaux, 1312; Nuées, 332; Paix, m.
(3) Otfr. Millier, Jlist. Lia, Gr. trad. fr. T. UI. p. Uy.
de la loi fondamentale de la poésie chorique, qui consistait dans la correspondance des stro;hes. Désormais les rythmes ne dépendaient plus que de émotion ou du caprice des compositeurs. C'étaient es ::s:r;|.aTa i'oW.'j'^i.x, les poèmes libres (1). La liberté alla bientôt jusqu'à mêler, dans un seuî
Z^V"'' T^"""'''' ''''' ''' ''''''''^ ^'^'^' encore
Ph n '' '''''^''"'''' "^^^^ rhypodorien et
liijpophrygien, que Pancien lyrisme n'avait pas connus (2). « Cx^st ainsi, dit Otf. Muller, que to^te contrainte métrique sembla disparaître et qu L poésœ parut retourner à la prose, précisémen dans son essor le plus animé, comme le remarque^ souvent les critiques de Pantiquité (3) .
Un autre caractère du ditiiyrambe au Quatrième siècle, est la tendance aux effets imitatiVs, pUto-
appelle le dithyrambe numéligue : d ^.o■:oav3. â.s., ,,.,.,,i .,,,,,,, (^)^ ^^ Les phénomènes de la
(1) Cf. Christ, Metrik, p. 606 et 658
(2) Arist. Probl. XIX, 30, 48.
(3) Otf. iMuller, p. 120.
(4) Ce passage des P>-oW()m^o xix n ^.f f^^.
le reproduisons tout entier • < LoZl: l'!,^^^^^ '^'^^'
nus imitatifs (wj^r-v^:) n, i'7^"^^^«/'thyrambes sont deve- '** vK-/'^».Av:i, Us ont cesse d'ivnJn a^^ ..- .
comme ils en avaient autrefois. Et la eau e det T '"''''' c'est gue, dans 1 origine, les choristes étant d s t. '"^r""""'' était ditncle d-avoir «„ g.and nom J " nsl "eTL ^ " en acteurs. De là vient qu'on chan,»it =i 7 ^''^'*'«^ '^^ chanter
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nature et les actions décrites par le poète étaient imités par des modes, des rythmes et le geste pantomimique des artistes exécutants, d'une façon analogue à celle de Thyporchème, passé de mode désormais. On trouvait une ressource particulière, pour arriver à ce résultat, dans une musique instrumentale plus nombreuse, qui sV^fforçait de rendre, par des accords pleins et bruyants, tantôt la tempête des éléments, tantôt des voix d'animaux et en général tout ce qu'elle pouvait réussir à imiter (1). » Cette décadence de l'art est déjà signalée par Platon dans sa Rcpubliquc (2), mais les philosophes ne pouvaient rien contre l'enthousiasme populaire. Athènes commençait à être ce que Rome lïit toujours : avide de spectacles brillants et de musique tapageuse, plutôt que de cette perfection idéale qui avait charmé les anciens Attiques. Cependant le culte de la forme existait encore : en quittant la poésie, il s'était réfugié dans la prose. L'éloquence épldicllque succédait au lyrisme. « Les discours panégyriques remplaçaient les odes. Simonide et Pindare avaient pour légitimes successeurs les Lysias et les Isocrate (3). »
Nous avons perdu les œuvres des tragiques du
hîesure iclentiquc i\ colle de la strophe, » trad. d'Egger : Essai sur la critique^ p. 407.
(1) Otf. Millier, ibid.
(2) licpublAlU p. lOT. rn parasite, dans Athénée, plaisante spirituellement des tempêtes de Timothée,et Aristophane, dans le Plu^ tîis, se moque des brebis bêlantes et des chèvres chevrotantes du Cyclopc de Philoxène.
(3) A Croiset, la Poésie de Pindare, p. 1D8.
iv<» siècle (1), mais il nous reste de précieux renseignements sur un des plus célèbres, Chérémon. Aristote nous parle plusieurs fois de son Centaure (2), où il mêlait toutes les mesures, à Fimitation des poètes dithyrambiques du temps. Mais cette variété des rj'thmes n'était point une richesse, la poésie perdait réellement ce que la musique semblait gagner, Pharmonie des sons succédait à l'ordre harmonieux des idées. La subtilité des sophistes, l'abus de la description, le désir de plaire à Poreille plutôt qu'à l'esprit, avaient remplacé les hautes conceptions dramatiques du siècle précédent. Chérémon était le type de ces auteurs à lire plutôt qu'à entendre, de ces poètes anagnostiques, dont Sénèque le tragique est resté pour nous le seul réprésentant (3).
Les autres formes du lyrisme subissaient le même sort que le dithyrambe. Le péan lui-même avait changé de nature, au point de se confondre avec lo^scolie. Au lieu de s'adresser aux Dieux d'Homère, à Phébus-Apollon ou à Diane, le péan célébrait les divinités abstraites, créées par la philosophie. Licymnios de Chio, Ariphron de Sicyone chantaient la Santé, la première des Déités bien^
(1) n est cependant plusieurs critiques qui aUribuentle Rhésos à un poète plus récent qu'Euripide. « Quoiqu'il y eût un Rhesos d'Euripide, qu'Attius paraît avoir imité dans la Xyctégersie, celui qui est conservé ne porte point le caractère Euripidique, et même, comme imitation, suit plutôt Eschyle et Sophocle qu'Euripide. Il appartient probablement à la tragédie athénienne nouvelle, à l'école de Philoclès peut-être. » Otfr. MùUer. Hist, Litt. Gr. T U p. 531.
(2) Egger. Essai sur la critique, p. 309, 381.
(3) Aristote, Rhét. HI, 12;
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heureuses (1). Aristote composait une scoUe à la Vertu, en riionneurde son ami Hermias d'Atarnée. Ce petit poème se rapprocliait tellement, par sa forme, du pêan, que Dômophile accusa Aristote d'impiété pour avoir chanté en Thonneur d'un homme un hymne réservé aux Dieux (2). Cette accusation, si injuste qu'on la suppose, nous révèle l'étrange contusion qui régnait alors dans les genres lyriques. Sans doute la scolie d'Aristote est digne de son auteur, le ton est noble et le rythme harmonieux, mais il y a loin de ces quelques lignes émues à l'ampleur et à la majesté de Fancien lyrisme. D'ailleurs la scolie était chantée par un seul convive, habile musicienct qui se faisait accompagner sur la cithare. Los rythmes se rapprochaient des mesures éoliennes, presque toujours logaédiques et bien cadencées, mais de f-iible haleine et destinées à une seule voix (3).
Enfin il n'y avait plus de poésie chorique. D'une
(1) Scxtus Empii'icus, Ach\ Math. éd. Dekker, p. 556 ; Atliônéc, XV, 702.
(2) Athénée, XV, 6%; .Km. lîcitz, Fragm. Aristotelis, p. 333.
(3) Otfr. Millier. llLst. Litt, a,-, T. H, p. 132 ; T. Ul, p. 124. — J. de LaNauze a publié dans le recueil de l'Académie des inscriptions, 1738, T. IX, un Mcmnirc sur les chansons de Vancienne Ùrèce. Il y raconte les révolutions de la scolie. Il y parle du petit poème d'Aristote, « la dernière des scolies historiques. » Mais il s'excuse de ne rien dire des rythmes : « Je n'ajouterai pas à ce que je dirai des chansons grecques, ce qui regarde l'air, le rythme et la versification. Je me contente d'avertir ici que les unes sont en vers héroïques ou en vers lyriciues, les autres en vers libres, dont il serait dimcile de déterminer la juste mesure, et que plusieurs ressemblent à da la pure prose. » Le lecteur trouvera sans doute quo les averUsscmcnts de La Nauze n'ont rien do compromettant.
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part la prose suffisait à tout; de l'autre, les éléments du lyrisme dorien s'étaient décomposés. La poésie, la musique et la danse, rompant leur pacte traditionnel, étaient devenus trois arts distincts, indépendants et jaloux Tun de Tautre : le musicien voulait effacer le poète, le choriste avait dégénéré en pantomime, et il ne restait plus, comme représentants des Muses, que dos poètes médiocres, des citharèdes éméritcset des danseurs incomparables.