‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 2 sur 73 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

L'Église grecque a eu deux poésies : la première est la seule connue. Des critiques bienveillants ont réservé à Synésius, à S. Grégoire de Nazianze, à quelques autres, une petite place, bien humble, dans l'histoire littéraire. Ces poètes étaient des Alexandrins, des imitateurs de la poésie antique : on leur faisait grâce, par honneur pour leurs maitres, par considération pour leurs rythmes. Mais au sixième siècle^ le christianisme ayant achevé la conquête du monde, une nouvelle littérature s'éleva. La décadence de la langue, la disparition des grands docteurs de l'époque précédente, la brusque clôture de l'école d'Athènes, la transformation de Tempire Romain en empire de Byzance, une foule de causes historiques, philologiques et religieuses ont jeté le

discrédit sur ce moyen-ago oriental. Je ne plaiderai pas ici la réhabilitation des Byzantins, ni de leurs hommes politiques, ni de leurs hommes de lettres; je veux seulement attirer l'attention sur leur poésie religieuse, poésie oubliée, méconnue, enfouie dans les recueils liturgiques, comme dans des tombeaux. Cette hymnographie n'est plus à aucun titre une imitation du lyrisme proiane ; elle est toute Chrétienne, dans le fond et dans la forme. Inspirée par la foi, dirigée par les évéques et les conciles, elle ne chante que dans les temples, et les rythmes qu'elle observe ne sont plus les mètres de l'ancienne prosodie, mais des rythmes nouveaux qu'elle a créés elle-même et adaptés à son usage, et où domine l'élément tonique, alors triomphant dans la langue populaire.

Ainsi les causes de la poésie hymnographique sont de deux ordres différents : les unes sont du ressort de la philologie, les autres appartiennent à l'histoire. Que la prosodie fût en pleine décadence, que la quantité eût cessé d'être sensible à l'oreille byzantine; c'étaient là des raisons pour ne plus écrire en vers, à la manière d'Homère et d'Euripide. Que l'accent tonique ait profité de l'effacement des anciens rythmes pour prendre dans la langue

et même dans la poésie, un rôle prépondérant, ce fait explique assez bien la naissance des vers politiques de Tzetzès, de Nicétas Eugénianus, de Théodore Prodrome. Mais pour expliquer les Mélodes, la richesse et la fécondité de leur lyrisme, il faut montrer que TÉglise les réclamait, que le monde avait besoin d'eux, que plusieurs siècles avaient préparé leur avènement, qu'ils ne chantaient pas en métaphore comme Synésius et tant d'autres poètes solitaires, mais qu'ils chantaient en réalité, comme les Aèdes d'autrefois, comme les interprètes officiels et sacrés de l'Orient chrétien. Il était donc nécessaire de faire ressortir le caractère liturgique et sacerdotal de leur mission, qui leur permettait de créer à la fois de toutes pièces une rythmique et une poésie.

A ces réflexions générales, dont chacun peut apprécier la valeur, se joignait un sentiment tout intime et personnel à l'auteur, une sorte de culte qui se portait naturellement sur les Mélodes euxmêmes plutôt que sur leurs rythmes. Sans doute, je trouvais quelque charme à suivre, de siècle en siècle, la marche progressive de Taccent, à me faire, pour ainsi dire, le chroniqueur de ce conquérant nouveau, à étudier enfin la législation qu'il donna à la poésie pour prouver sa victoire. Mais quel que

fût l'intérêt de cette étude philologique, les Mélodes exerçaient une attraction plus puissante encore : c'étaient, pour la plupart, des Saints, moines, pontifes ou martyrs. A tout instant, en voyant passer ces nobles figures, le métricien s'oubliait pour devenir hagiographe, il méditait de restituer la gloire à ces Poètes inconnus, il lisait et relisait leurs cantiques, pour la seule joie de prier avec eux.

Le plan de cet ouvrage est simple; j'ai voulu montrer, dans V Introduction, que l'ancienne prosodie embarrassait la pensée chrétienne, comme un vêtement mal ajusté. J'ai expliqué pourquoi le poôte même de Naziauze, malgré les privilèges de son beau génie, n'avait laissé aucune trace dans l'hymnographie officielle de l'Église, et pourquoi, après ce quatrième siècle, appelé l'âge d'or de notre littérature, les basiliques orientales ne retentissaient encore que du chant des Psaumes, des Caniiques de l'Ecriture et de quelques prières en prose.

L'ouvrage est partagé en huit chapitres d'étendue fort inégale : il y a lu des défauts de proportion qu'il n'est plus temps de réparer, mais que' je veux au moins reconnaître. Les cinq premiers chapitres traitent des anciens rythmes, de l'accent tonique

et de son influence croissante sur la poésie jusqu'au siècle d'Héraclius. Le chapitre sixième nous ramène sur le terrain de la prose : c'est le vrai terrain de l'hymnographie primitive. L'éloquence attique avait déjà son harmonie, ses finales favorites; l'éloquence romaine, l'éloquence asiatique rendirent plus sensibles encore ces rythmes discrets de la prose oratoire. Peu-à-peu s'introduisit l'habitude d'une certaine rime tonique entre les incises des périodes. C'est ce que Himérios, S. Sophrone, Photius appellent la syntonie. En même temps que Sophrone emploie la prose syntonique dans ses discours, ses panégyriques, ses homélies, Sergius, son adversaire, dans un cantique admirable, nous révèle que l'hymnographie elle-même est arrivée à sa perfection, qu'elle a déjà ses rythmes constitués, ses règles établies et la série de ses chefs-d'œuvre inaugurée.

C'est dans le chapitre septième que l'on trouvera surtout développées les origines historiques de la poésie des Mélodes. J'ai raconté quelques épisodes de cette révolution liturgique. L'apparition des tropaires en Orient, des tropes et des rmjstères dans l'Église latine, les controverses qui surgirent de toutes parts à propos de l'hymnographie naissante, la prière de tradition s'ajoutant à la psalmodie

scripturaire, les inquiétudes des ascètes du désert en voyant ces innovations pénétrer dans le culte public, la musique introduite dans les temples, les idlomèles, et tout le riche épanouissement de la Poésie sacrée.

Le dernier chapitre traite longuement de Vhirmus et de la nouvelle prosodie, c'est-à-dire de toutes les questions qui ont rapport à la rythmique générale des Mélodes.

Considéré comme un fragment d'histoire et de critique littéraire, ce livre peut se résumer ainsi : la prosodie classique n'avait pas réussi A donner au Christianisme, en Orient, une poésie lyrique. Cette poésie était pourtant nécessaire à l'Église et aux peuples. Les Mélodes adoptèrent le rythme tonique et remplirent cette mission providentielle.

Comme étude de métrique byzantine, cette thèse développe un certain nombre de propositions que j'ai réunies, à la fin du volume, sous une forme technique. Là, se trouve condensée toute la doctrine philologique de l'ouvrage; il serait même utile de ne commencer l'examen de certains chapitres qu'après la lecture attentive de ces conclusions.

J'ai dédié mon travail à la Mémoire vénérée du P. Emmanuel d'ALzoN. Cette dédicace s'imposait à

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mon amour filial, et de si petits présents ne se font qu'en famille. Si j'avais pu choisir parmi les vivants, et rendre mon livre plus digne d'un si haut patronage , j'aurais offert ce tribut de mon admiration à Son Eminence le cardinal Pitra, Prince de la sainte Église et prince de la science catholique. Ses écrits m'ont ouvert la voie, ses lettres m'ont encouragé. Ma seule ambition fut toujours d'être reconnu par lui, comme son disciple. J'ai cité ou traduit quelquefois des pages entières de sa main ; car on ne risque rien d'emprunter à de tels maîtres : ils sont trop riches pour se plaindre, et n'en déplaise à la Bruyère, j'accepte volontiers que mes citations fassent lire mon ouvrage.

C'est M. Louis Havet, professeur au Collège de France , qui a bien voulu se charger de l'examen de mon manuscrit. Sa bienveillance ne s'est pas laissé rebuter par cette pénible et maussade lecture. On trouvera plusieurs fois, dans mon lexie et dans les notes relatives à la métrique (particulièrement pages 121, 126, 134), des traces de son ingénieuse érudition. J'ai comblé, dans toute la mesure de mes forces, les desiderata qu'il me signalait , et cédé le plus souvent à ses conseils pour les points douteux. Actuellement, je ne vois plus guère en litige

que cette question délicate : l'accent des Mélodes est-il devenu quantitatif et intensif, ou bien a-t-il conservé dans les rythmes sa nature purement tonique? La solution de cette difficulté ne m'appartient pas; la reconnaissance seule me regarde et m'oblige, et je prie M. Louis Havet d'en agréer ici le témoignage public et respectueux.

Le 4 février 188G, en la fête de S. Isidore de Péluse.

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