‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 3 sur 73 · POÉSIE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

POÉSIE CHRÉTIENNE

Le Christianisme naissant n'avait pas à se créer une poésie : les Psaumes, les hymnes de Tancienne Synagogue devenaient son propre bien, et si luimême apportait au monde, par sa doctrine et sa morale, des inspirations nouvelles, s'il inaugurait le Nouveau Cantique dont parlent les deux Testaments, la voix de ses poètes devait s'unir sans discordance à celle des prophètes d'Israël. Ainsi les chants du passé s'imposaient d'eux-mêmes comme la règle vivante, le canon inspiré des chants de l'avenir.

Les premiers chrétiens le comprirent ainsi. Le martyr, la vierge de l'âge apostolique portaient un cœur débordant d'affections saintes, do dé-

vouements héroïques ; comment la poésie ne serait-elle pas venue chanter sur leurs lèvres Thymne de la prière et du sacrifice ? Elle chantait en effet ; son accent même était purement chrétien, mais ses paroles étaient les paroles de David. Si les Psaumes répondaient à toutes les situations de Tàme (1), pourquoi aurait-on préféré une expression humaine à celle qu on savait venir du Ciel ? On avait là un interprète divin, on joignait au sens littéral des sens mystérieux et, grâce à ces significations profondes que suggérait la loi des figures et des symboles, ce n'était plus le Psalmiste, c^était le chrétien ou le Christ lui-même qui priait, qui vivait dans le livre prophétique.

L'usage habituel et la méditation constante des Écritures exercèrent sur la poésie chrétienne une double infiiience. Premièrement elle ne se trouva pas pressée de produire, elle éprouvait ce sentiment de calme, d'apaisement intérieur qui résulte de la pleine possession d'un grand héritage. Elle pouvait jouir de ces richesses déjà tant de fois séculaires, sans se mettre en peine de les augmenter encore. Ou plutôt elle leur donnait un éclat de plus en plus vif par les mystères sublimes qu'elle y découvrait tous les jours. Par l'Église, la poésie d'Israël faisait la conquête du monde, et devenait plus populaire en Orient, plus puissante à Rome que les muses nationales d'Homère et de Virgile. Et de

(1) s. Athanasc développe ceUe pensée dans son Epitre à MarceUin, sur rinteriirctation des Psaumes (Patr. Or. T. XXVH, p. 0-46) et Bossuet la reprend à son tour dans le chap. viii de sa dissertation de Psalmis,{(E\x\re9 compl., éd. Vives, T. 1, p. 5S-62.)

fait, en se plaçant seulement au point de vue esthétique, il n'est rien de plus beau et de plus grand que ces prières éternelles, parties du Sinaï et répétées à toute heure par toutes les générations, au fond des catacombes, au milieu des déserts et sous les voûtes des basiliques. Une seule chose est plus douce que l'écho de cette psalmodie lointaine, c'est le plaisir de mêler sa voix au concert. Sans insister davantage sur ce caractère de perpétuité et d'universalité qui n'appartient qu'à la poésie liturgique, nous pouvons constater que TEglise, tout entière au travail que lui avait imposé son fondateur, ne cherchait pas à susciter des poètes, et se résignait volontiers à vivre sur sa poésie d'adoption.

Cependant cette période ne pouvait être de longue durée. La littérature biblique, après avoir retardé, pour ainsi dire, par sa fécondité interne et sa merveilleuse expansion, l'éclosion de la poésie chrétienne, devait exercer sur elle une autreinfluence, positive cette fois et permanente, lui communiquer son esprit et quelque chose même de ses formes techniques. Or la poésie hébraïque est essentiellement religieuse et transcendante dans son objet, dans ses procédés, dans son exécution. Elle chante Dieu, toujours Dieu. Dieu est à la fois l'inspirateur et le héros du poète, car Dieu veut sa gloire et il ne la donne point à un auU^e, On parlait sans doute avec vénération de ces patriarches, de ces rois voyageurs, dont les noms remplissaient l'Orient, mais ces noms n'évoquaient de glorieux souvenirs que parce que Dieu s'était

appelé lui-même le Dieu cC Abraham, d'Isaac et de Jacoh, Dans les combats, Jéhovah est le premier guerrier, il est la banniè^^e de vicloh^e comme l'appelle Moïse ; et les récits des batailles et les hymnes de triomphe sont conservés dans le livre des guerres de Jéhovah. Si la terre s'est émue, si elle a tremblé, si les montagnes ont vacillé sur leurs bases, si elles ont frémi, c'est devant la colère de Jéhovah, Si notre âme est immortelle, c'est qic'un raijon de la face du Seigneur l'illumine, c'est que l'Éternel ne veut pas V abandonner à Vempi^^e des ombres {!).

Pour les Hébreux, comme pour les Grecs, la nature est vivante et réclame de vivantes descriptions ; mais les Grecs avaient éparpillé les sources de la vie, leurs dieux remplissaient tout de leur présence idéale et de leur anthropomorphisme. On les rencontrait à chaque pas, libres, indépendants les uns des autres, exigeant leur tribut d'hommages avec un égoïsme jaloux et des droits presque égaux ; le poète seul était leur maître d'une certaine manière, partageant ses éloges et formant les légendes.

Au contraire, le dogme de la création, principe de la religion des Hébreux, avait fortement centralisé la vie. Dieu seul était. Il se nommait lui même Celui qui est , le Dieu vivant. Son esprit animait l'univers et remplissait toutes choses sans se mêler à rien. Ses attributs se per-

(1) Sur le caractère strictement religieux de la poésie hébraïque on peut consulter l'article de M. Schcgg dans le Kirvhenlcxicoa de Ffibour^. - \^^ édit. trad. Goschler. T. XVUl, p. 410.

sonniriaient pour l'action, sans compromettre son unité. Son cœur pouvait renfermer à la fois l'immuable sérénité de sa béatitude et les orages terribles qui annonçaient ses vengeances. Rien n'égale la hardiesse d'expression du poète hébreu lorsqu'il s'agit de dépeindre ces fureurs divines ; mais là s'arrête son audace, il n'invente point de fables, tout au plus fait-il appel de temps en temps aux souvenirs historiques. Son lyrisme est tout en prière , il contemple , il adore , il rend grâce, il est tout à Jéhovah,

Aussi c'est Jéhovah qui l'inspire, non point en métaphore^ mais dans le sens rigoureux du mot. Le poète s'efface, il s'oublie, il se renonce, il n'est plus qu'une voix, il ne fait que prêter ses lèvres. C'est Jéhovah qui parle, qui se révèle lui-même, qui déploie la majesté de ses oracles, et les paroles de Jéhovah sont chastes. Même dans le Cantique des cantiques, où l'amour oriental est dépeint avec de si vives couleurs, les imaginations encore saines ne sont point surexcitées, les sens restent calmes, on n'oublie pas que le bien Aimé se plaît parmi les lis, et l'on devine sous ce tableau, d'apparence si réaliste, des symboles augustes, de saints et pudiques mystères (1).

(1) s. Lowth (de sacra poesi Hebraeorum, Prael.AcncL — Oxonii, 1753, p, 2l>5) adopte sur Féconomie du Cantique des cantiques, l'opinion de Bossuet, qu'il appelle tir clarissirnus admirabili ingetiio sumrnaque doctrina prœditus. Les auteurs anglais protestants ont été peu prodigues de tels compliments pour nos grands évèques du xviie siècle. — On a remarqué quelques ressemblances de mots entre plusieurs versets du Cantique hébreu

Ce que nous venons de dire s'applique surtout à la poésie lyrique, aux psaumes, aux hymnes guerriers, et à cet incomparable livre de Job, tant loué par Herder. La poésie des prophètes se distingue facilement de la poésie lyrique. Celle-ci est d'une inspiration plus tranquille, plus régulière, et se rapprocherait davantage de l'art grec. Celle-là se précipite par d'impétueuses saillies, elle brise toute forme artistique et la langue elle-même. Les prophètes ressemblent à ces soldats de Gédéon qui brisaient leurs vases pour faire resplendir leurs flambeaux. C'est qu'alors l'inspiration descend plus puissante, plus irrésistible, et ne laisse en quelque sorte à l'homme que l'usage de la voix pour répéter ce qu'il entend. Ou bien il lit comme dans un livre ouvert ; encore l'Ange du Seigneur a-t-il purifié ses lèvres avec un charbon ardent, pour que le bruit même de sa parole soit sacré. Aussi la prophétie ne s'imite pas, ne se traduit pas^ elle reste vivante après tant de siècles, mais seulement dans son texte primitif^ comme la lave qui semble couler encore sur le flanc des volcans, alors qu'elle est plus dure

que la pierre.

Les Hébreux ont eu aussi une poésie gnomique ou morale, que l'on a pu comparer assez justement aux sentences de Phocylide et aux prudents conseils de Théognis. Les maximes des sages sont de tous les temps, et l'expérience des siècles

et certains vers de Théocrite, soit dans VEpithalame cVHèlène soit dans le Bouclier et dans V Amant malheureux (Bossuet Pracf, inCant.CanU 1. c. p. 574 ; Lowtli. 1. c. p. 298). Mais combien la mise en scène est différente !

date déjà de bien loin. Le monde qui était vieux du temps de Salomon peut méconnaître ou renier son histoire, il ne Teftace jamais. Il en est de même des antiques proverbes : on les oublie souvent, on les pratique très peu, mais ils n'en restent pas moins comme le résumé écrit à l'avance de toute vie humaine. La poésie hébraïque a donné à ces instructions morales une forme concise et pénétrante, elle est entrée profondément dans l'analyse du cœur humain, elle a signalé tous les dangers de la vie; elle a fait plus, et, montant au dessus de l'homme, elle a montré la Sagesse éternelle, se jouant dans Vunivers; elle a chanté le Verbe dont Platon n'a fait que balbutier le nom.

Comme nous venons de le dire, en mettant à part la littérature prophétique dont l'essence échappe à ranalyse, on peut établir quelques relations entre la poésie des Hébreux et celle des Grecs. Partout le lyrisme est religieux, bien qu'il le soit plus ou moins ; et la poésie gnomique repose sur des vérités d'expérience qui sont l'héritage de tous les peuples; mais la ressemblance de la poésie hébraïque et de la poésie grecque ne va pas au delà de cette communauté d'origine. Ce sont deux arbres de natures fort difl'érentes, mais qui plongent leurs racines dans le même sol. L'un est tout en branches^ luxuriant de verdure et de fleurs; ce qui frappe, c'est sa beauté. L'autre , hardi , majestueux, élève sa cime dans les nues ; ce qui étonne, c'est sa grandeur.

Toute poésie demande une double expression : la langue et le rythme. C'est ici surtout que se multiplient les contrastes. La langue hébraïque et la

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langue grecque représentent les deux extrêmes, sinon du langage humain, au moins du langage littéraire. Nous l'avons dit ailleurs (I) après Herder : lorsque Eliu se sentait rempli de paroles, lorsque la respiration oppressait sa poitrine, quand il sentait quelque chose fermenter en lui même, semblable au vin nouveau qui fait éclater Voutre où on vient de renfermer, quand il voulait parler pour se donner de Vair, ce n'était point une vocalisation harmonieuse, une période à grande et large structure qui sortait de ses lèvres ; c'était une suite de mots courts, expressifs, remplis de consonnes fortes, presque sans lien de syntaxe et tombant comme une grêle de traits sur l'interlocuteur.

Où sont les brillantes épithôtes , les mots à nuances délicates, les cadences habilement ménagées des dialectes helléniques? Les adjectifs, si toutefois l'hébreu a de véritables adjectifs, se présentent comme attributs, comme participes, jamais comme épithètes. En hébreu , presque toutes les propositions semblent d'égale valeur; on reconnaît leur dépendance mutuelle plutôt par les insistances du parallélisme sur les principales que par la construction intime des incidentes.

L'hébreu ne voit pas l'objet h l'état dn repos, tout est en action, tout est en mouvement, et cette action se précipite , et ce mouvement est rapide comme la pensée. Le verbe n'a point de présent : le passé et l'avenir, tout est là, et ajoutez une

(I) Le rythme syllabique des mêlodes appliqué à la Poésie sacrée dans les Lettres Chrétiennes^ t. II, p. 1^1 . '

lettre, un signe, un accent , tout est changé : le passé est encore à naître, et l'avenir a déjà disparu. La seule possession du temps présent donne à la langue grecque une allure plus calme, plus reposée. Le poète pourra tixer son objet, l'immobiliser un instant devant lui, le décrire dans ses détails et sous toutes ses faces, en marquer tous les reliefs. Il a le loisir de le contempler à son aise et de le montrer aux autres. Si c'est une lumière, on compte tous ses reflets ; si c'est un son, tous ses échos. En hébreu, il n'y a rien de ces effacements, de ces demi jours, de ces notes harmoniques. Nulle part, ailleurs, le soleil n'est plus majestueux, l'orage plus terrible : mais nulle part ailleurs, orage et soleil ne vont aussi vite, entraînant avec eux le poète, sa parole, ses rythmes, ses chants et les imaginations de ceux qui l'écoutent.

Quel était le rythme de la poésie hébraïque ? Question souvent posée, aujourd'hui à peine résolue. Sans rentrer dans une discussion qui exigerait des développements considérables, résumons quelques points importants.

Comme la pensée du poète hébreu est tout d'un jet et forme un tout indivisible, c'est la pensée même qui lui sert d'unité rythmique, et^ comme d'autre part l'absence de particules et la nature même de la syntaxe resserrent les propositions dans des limites trop étroites, la pensée se replie parallèlement à elle-même. Elle semble se briser, alors qu'elle se développe. On n'aperçoit aucune forme conjonctive, aucune soudure apparente. Mais ces membres parallèles sont unis entre eux par un lien invisible : le

principe qui les anime et les rattache l'un à l'autre est la pensée qui résulte de leur ensemble. Le rythme fondamental est ainsi constitué • la proposition, qui dans les langues analytiques serait appelée principale, joue le rôle de la thésis, ou temps fort ; les propositions secondaires, que nous nommerions incidentes, forment Yarsis, ou temps faible. Ce qui fait la variété du parallélisme, ce n'est point l'inégalité de ses membres, mais bien leur nombre, la mobilité de la thésis qui peut occuper toutes les places, enfin le caractère synonymique, synthétique ou antithétique de Yarsis.

Dans le système rythmique de M. Bickell (1), le parallélisme, après avoir gouverné et assoupli la pensée, cesse d'être métaphysique pour étendre ses chaînes puissantes sur toute la structure matérielle des cantiques ; les accents répondent aux accents, les syllabes aux syllabes, les versets aux versets. Les moindres détails du rythme, tels qu'on les a rencontrés dans une stroplie, se retrouvent dans la strophe parallèle à la même place et dans le même ordre. Malheureusement, le vocalisme hébreu nous offre trop d'éléments d'indétermination pour obtenir jamais en cette matière des démonstrations

(1) G- BickcII : Metnces Biblicae regulae e^emplis illustratae, Œniponte, \%,i.-Carmina mens Testamenti mefrice. Œnipontc, 1882 Plusieurs articles dans Zeitschrirt riir Kathot. TMologie WX^ et IV

XXXlV, XXXV. L article de M. D. de Gan^burg dans la Kevuè crmue, 24 mai 1880, ainsi quesa brochure : M inckellet la .nctriZ hebra.que.r.'ponseaHlt.P.Bour,j. Paris 1881. sont utiles â con-

rigoureuses. Du reste, si ces démonstrations étaient possibles, ce ne serait point ici leur place. Il nous suffit de dire que les rythmes des Hébreux différaient des rythmes classiques, non seulement par leurs formes réalisées, mais encore par leurs principes essentiels, et par le génie même de la langue qui les mettait en usage.

Aussi lorsque la poésie biblique fut habillée à la grecque, d'abord par les Septante, ensuite par une nuée de traducteurs juifs ou chrétiens, elle n'eut jamais sous ce vêtement nouveau que l'aspect d'une étrangère. David avait bien raison de rendre à Saûl tout rattirail de guerre qui appesantissait ses pas. Il fallait au berger de Bethléem ses armes ordinaires : le bâton et la fronde des montagnes. De même la poésie sacrée n'est vraiment elle-même que dans sa langue natale. Mais s'il lui faut, à la noble Vierge, pour se faire recevoir dans le monde grec ou latin, une robe grecque ou romaine, de grâce, que cette tunique soit simple et sans ornements. Surtout n'allons pas la couvrir de ces bijoux éclatants qu'on appelle les épithètes homériques, et sous prétexte de lui faire un plus riche collier, ne la mettons pas au carcan dans des spondées et des dactyles. Hélas ! cet accoutrement fut essayé jadis par Apollinaire et par d'autres. L'Église ne condamna pas ces tentatives, mais elle n'approuva pas non plus, et dans l'immense collection des livres liturgiques, oii la poésie sacrée se montre à chaque page, nous ne la rencontrons jamais avec ce costume pompeux, mais toujours sous le simple vêtement d'une traduction littérale.

S'il était difficile de faire accepter à la poésie sacrée les rythmes des g-recs, il ne Tétait pas moins de lui rendre en grec son rythme hébraïque. D'abord ces rythmes étaient peu connus, THébreu n'était plus une langue parlée, les révolutions qui désolaient la terre d'Israël depuis plusieurs siècles avaient interrompu les traditions du temple. Et d'autre part, en admettant même qu'un hébraïsant de génie eût pu restaurer, dès les premiers siècles chrétiens, l'édifice que l'érudition moderne ne parvient pas à reconstruire, ce n'était pas même la moitié de rœuvre. On n'impose pas plus commodément des rythmes exotiques à une langue en pleine maturité que l'on ne réduit une poésie étrangère à des rythmes anciens qui ne sont point faits pour elle. Ainsi la poésie biblique se refusait aux rythmes des Grecs et les rythmes des Grecs ne pouvaient servir d'expression à la poésie des Hébreux. De là résulta une hésitation, une sorte de défiance inconsciente, mais invincible, qui arrêta le poète chrétien à ses heures de verve et accéléra brusquement la décadence de l'art antique.

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