IV. — LA QUANTITÉ DANS LES LIVRES SIBYLLINS
Ce serait se faire une idée incomplète de la révolution rythmique qui se préparait que de la restreindre à la seule poésie. En réalité, c'était la langue même qui se trouvait en péril. La quantité, qui jusqu alors avait seule donné aux syllabes leur valeur relative tendait à disparaître et avec elle la prononciation légitime des mots, leur étymologie et leur orthographe. Heureusement Taccent tonique
a proposé l'adjectif $£tvr;v, mais c'est là une épithète de remplissage, il faut un verbe à la première personne ; nous écrirons :
[f|XC0] 0£X/.T^p{s'JÇ.
Dans la strophe Z, le mètre et le sens exigent le vocatif çpivy;?'., au lieu de çpcvr;^';.
La strojjhe H s'adresse à l'Église-Épouse et non à la iMère de Dieu. ^ Au début de la strophe I, la forme dorienne 'Ipa; doit remplacer
M. Havet considère tous les noms propres du canti<îue comme des gloses. Le poète aurait seulement désigné, au moyen de périphrases, plusieurs personnages de l'ancien Testament \ un glossateur, craignant que ces allusions ne fussent pas comprises a introduit les noms propres dans le texte, où ils dérangent toute mesure Dans la strophe A, au lieu de Tcv OivaTsv zz'j "X'^iX TTpcrjrwv* écrire : [c] r:j tcv OivaTcv 7:p:£y,Tj-u)v , et è; cùpavsjç, ^aVheJ de et;.
Dans la strophe M, supprimer le nom propre 'Io)Tr;ç;, et accepter rinsertion de air/p::: au commencement du troisième vers proposée par M. Christ. '
Le premier vers de la strophe X doit être remanié : il faut effacer les deux gloses: h 'hçÔae et O^w, et les remplacer par les mots que l'on suppose glosés : zaTr.p et zzi, le premier vers deviendra ;
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prit sous sa protection tous ces éléments menacés de la langue grecque; il groupa autour de lui toutes les syllabes et maintint par sa stabilité les flexions qui sans lui auraient été caduques. La quantité perdit ses droits séculaires, la prononciation changea sans pourtant se corrompre, et la langue grecque survécut, vieillie, mais immortelle.
Le monument qui permet le mieux de constater la décadence progressive de la quantité prosodique est le recueil des Oracles Sibi/liuis (1). Composé par des lettrés dans plusieurs de ses parties, et par des hommes peu instruits dans plusieurs autres, ce
Dans la strophe H, remplacer la glose "h'jBYjO pary.cpa, et écrire au second vers '• BéXc; [vipa] y.apxTCjjir^; '[rj y.aXXîo; tjtts'.;.
i^tropJie 0. — Le génitif Isjsivva;, dont la finale devrait être longue, est sans doute la glose d'un mot perdu, ayant la valeur métrique de Y'jva'.y.c;.
Strojihe Z. — Dans le groupe aO'.XTs; aT£^f/,Tc;, où l'un des deux mots est superflu, M. Christ supprime le premier et M. Havet le second, avec plus de raison.
Strophe*!^, — Transporter X'jttyj de la fin du second vers au commencement du troisième, et supprimer XptjTCJ qui est une glose (corrections de M. Christ).
Im strophe H*, d'après le contexte, ne peut s'adresser ni à la Mère de Dieu, ni ti rKglise, mais seulement au Christ. 11 faut donc corriger avaj3a sa^coç par àvaj sa^îoç.
Au troisième vers de la strophe Q. au lieu de îizx'. tjv t.X'.1\ cCô, il faut lire tjv ratol co) cé^at, ce qui est nécessaire pour le mètre et meilleur pour le sens.
Plus ces conjectures sont ingénieuses et savantes, plus elles témoignent (lue laParthénie de Méthodius fourmille d'irrégularités métriques. Mais ce qu'il importe le plus de noter, c'est que la quau' tité des voyelles est souvent fautive.
(1) Nous résumons les chapitres IX et XI du septième Excursus de C. Alexandre, dans son édition des Oracula Sibyllina , Dïdot 1856, T. II. p. 601-015.
recueil représente tour à tour la versification savante et la versification populaire.
Les voyelles les plus exposées à perdre leur quantité traditionnelle étaient naturellement celles qu'on appelle communes ou douteuses : Ta, F-, et Tj. Elles furent employées comme longues ou comme brèves, non plus d'après l'usage et les règles, mais selon les besoins du poète.
L'a est allongé irrégulièrement dans la première syllabe de ii\^yjz\ (m, 591), de àXaAX7;j.5; (m, 694) ; de
oavivTs; (V. 151). dans la seconde de çap;xay.:j; (m, 225), de àX/.aYY; (v, 272), de Ox/aTÉps; (vii, 7-2), etc. L'a privatif se trouve long dans à-s^isov (m, 35).
Au contraire Ta est abrégé à tort dans \x\hx^'iz (il, 280), dans i-r^^x-z: (vu, 7), dans b-ipav (m, 798), dans Aacv (vit, 119).
L'i est employé comme long dans xcity;; (m, 780, VIII, 141), dans z-lv (viîi, 303), dans ceiEicte; (i, 112,
170). y.xiviEl (l, 184), TTapaAfai; (lll, 493), ifO-Tw; (V, 503),
tandis qu'il est abrégé malgré les règles dans Ixp'.vav (iiî, 127), et ailleurs.
Vj est long dans t>/jo-i (m, 031, viii, 202) W/jji (viii, 431) xX6s£'. (V, o^\ OjvaTÉps; (vii, 72) , et bref dans î:pj;jL£v:v (iii, 2).
L'orthographe était un préservatif puissant pour la quantité des deux voyelles brèves de nature, i et o, ainsi que des voyelles longues, y;, w, et des diphtongues ; mais Torthographe elle-même fut emportée parle courant.
L*£ est devenu long avec le concours de l'accent tonique dans Ijzmzyi-zj (viii, 175) et dans yl\^^i'^{^t (iij, 1) ; et Tw est devenu bref dams l(ùz^;^xzi%z (m,
589), Nco£ (i, 128), ï(oa (iT, 210). La diphtongue o* perd SOS droits dans cTcv (i, 128), dans hixo'.o; (i, 309,325) ; la diphtongue a-. n*est pas plus heureuse dans v.xiojzi
(VIII, 385), ylxii'-z (l, 181), B(y.a'.:v (il, 94), [xi'xUô; (iiI,
29). La diphtongue u'. est brève dans ^Izi (m, 152); la diphtongue sj dans le groupe Aaiv csu ::sXjv (xi, 34) ; ladiplitongue si dans ttcas-.; (i, 1S7); les mois zXx-iix'.; (xiii, 102), c'.y.aûov (xiv, 19) Ibriuent des anapestes.
La règle de position n'est pas moins violée. Autrefois la voyelle pouvait rester brève devant deux consonnes, dont la seconde était une liquide; les auteurs sibyllins usent et abusent de cette liberté : les trois premières syllabes de x\x\x-;'^z; forment un dactyle (m, 094;, les deux premières d' x^x/yr.z (Prœm. 04), d' l^^iii^xi (i, 1, 38, 45), de \j:jpi-yz'j; (v, 128 sont brèves. Les mots h^iï-x'. (m, 304, 779), 0::v(ôsa; (viii, 312) se trouvent souvent à la fin du vers avec la valeur d'un bacchius. Mais ce qui est plus grave et absolument contraire aux principes essentiels de la prosodie, ce sont des anapestes comme rpsceaOwv (xi, 94) et comme les trois premières syllabes de Mxpz'jxo (i, 205), ou encore des dactyles tels qu' aïO'C'^ (xi^ 179), et les trois premières de ziJTsrcp- 0£tç (VIII, 187).
La plupart de ces licences semblent absolument arbitraires. Le poète allonge ou abrège selon les besoins de son hexamètre, sans paraître se soucier beaucoup de raccent toni([ue. Cependant , en y regardant de plus près, on s'ai)erçoit que Taccent exerce une secrète inlluenco sur les caprices du poète. Evidemment il se fait moins scrupule d'allonger une syllabe tonique qu\ine syllabe atone,
d'abréger la voyelle voisine de l'accent que la voyelle accentuée elle-même. Dans la grande majorité des cas, c'est à l'accent qu'il sacrifie la quantité.
Ainsi nous trouvons allongées, malgré les règles, les syllabes toniques de T>/w3t (m, 034), rjyr, (viii,
202), yj-jzii (V, 58), xzzil, (V, 71), açOiTco; (v^ 502), sxcJTÎw; (XI, 78), byyi (VIII, 431), zapaXiai; (lll, 493), rs/vuxpcv::; (l, 09), or/.jrr,; (XIV, 15), à::y.:; (il, 01), x^.i'pzz
(II, 95), cjv£7:; (il, 29), kzx^ti (viii, 325), l-xr^t: (xiii, 5), YtvavTs; (i, 124), x-it (II, 348), etc.
Les irrégularités les plus fréquentes signalées par le savant éditeur C. Alexandre, sont les trois suivantes, qui sont toutes trois expliquées par l'accent :
P L'a final est souvent abrégé dans les mots en a pur, accentués sur la pénultième, par exemple
dans ÈpOpria (XI, 00), Mr,cia(xi, 01), yrr,x (XI, 290), V£X (XIV, 100), £A£jOcpozpasix (il, 13), hpyz^Aix (il, 14), ^xzù.tix (Ut, 47, VIII, 9), r;ii.£pa (il, 193, 227), ïzzépx (ll, 108).
Évidemment la finale a souffert du voisinage de la syllabe tonique.
2^* En revanche, l'- pénultième tonique est long, quand il devrait être bref, dans Mr,o(a (xr, 01), b.sj-
îio); (XI, 78), FaXXiy; (XIII, 137), àv^xzzir, (IV, 72), i^xqir^ (VIII, 21), iOavacjfa (II, 41), Ojîtr, (ïl, 82).
3° Enfin la diphtongue a-, est devenue brève pour la quantité comme pour l'accent , et l'on a les tins de vers :
Aw3if;r£Ta'. Ai'.;j,(T) (xi, 201).
^''.Y,x\x•J.r^Zl-X'. yj;j,vy;v (xi, 227)^
ri
YXx{j:si-.xi \xi; (xi, 21)6) :
laccviai xiXa^^ai (xiv, 112) , çsuïcTai XEtpa; (xiv, IGl).
L\iccent n^est pas encore absolument le maître de la prosodie ; mais il y fait sentir ênergiquement sa discipline, et Ton prévoit qu'après la chute detinitive de la (luantité , le principe toni(iue sera assez puissant pour prendre la place vacante et pour s'y
maintenir.
Vers la même époque, la versification latine subissait une crise analogue. L'hexamètre était presque méconnaissable sous la plume d'un rude Africain duiir siècle. Commodien, véritable Tertullien de la poésie, forgeait des vers admirables de force et de sens, en dépit de la quantité. Quand on a dans la mémoire les exclamations de A^irgile :
Fortunate senex /,.. 0 fortunatos nlmium on
éprouve je ne sais quel charme, même littéraire, à entendre ce cri du poète chrétien :
0 nimium folix, sîrcularia si qnis evitot ! Sit stultus aUis, sapions dniii sit Doo siimmo. îpsa spos est,tota Doo credoro qui Hgno popciuUt ; Fœda licet res est, sed iitilis vitiv futura> !
11 y a dans ces vers, à l'insu du poète, une sorte d'harmonie imitative d'un ordre nouveau. Comme les idées de Tancien monde sont renversées par la folie de la Croix, de mémo la prosodie classique est brisée sous le marteau de la pensée chrétienne, et les vieux rythmes sont abattus avec les vieilles idoles.