‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 22 sur 73 · I. — PEUX POÈMES DE S. GRÉGOIRE DE NAZIANZE · texte numérisé non relu

I. — PEUX POÈMES DE S. GRÉGOIRE DE NAZIANZE

Il résulte du chapitre précédent que les poètes chrétiens n'adoptaient les rythmes lyriques qu'avec réserve et défiance et qu'ils en usaient avec un médiocre succès ; que la quantité n'était plus guère sensible à l'oreille de leurs contemporains, et que l'accent tonique au contraire avait maintenu sa première influence sur la prononciation

populaire.

Il nous reste à montrer que Taccent ne se borna pas toujours à ce rôle de conservateur. Nous savons qu'à l'époque byzantine, il se posa en conquérant et se substitua dans la poésie au principe quantitatif, mais à quelle époque remontent ces prétentions ? M. Christ a signalé des traces de cette tendance usurpatrice dès le iV siècle, et peut-être faut-il la faire remonter plus haut.

Nous ne pouvons parler ici de tous les rythmes variés mais conformes aux traditions métriques, employés par S. Grégoire de Nazianze ; mais il

importe crcxamincr en particulier deux morceaux qui semblent ouvrir des voies nouvelles à la prosodie.

L'un est un Cantique du soir{\). composô de 50 vers, heptasyllabes pour la plupart. Les éditeurs se taisent sur les difficultés métriques : M. Christ les aborde do front et cherche à les résoudre. Il suppose que rhef)tasyliabe est un dimôtre iambique catalectique, où Taccent remplace la longue aux syllabes paires. En réalité, il y a bien quelque chose de ce genre ; mais, 1" plusieurs vers ont une ou deux syllabes parasites, ce qui n'est pas plus permis aux rythmes toniques qu'à la i)rosodie ordinaire ; 2" vingt fois sur cinquante, la seconde syllabe du vers est privée d'accent au profit de la première ou de la troisième : ;>' la quatrième subit vingt-trois fois le mémo préjudice ; 4« la sixième ou pénultième sur laquelle M. Christ insiste surtout, et avec raison, est à peine plus heureuse, puisque la finale usurpe treize fois 1 accent aux dépens de sa voisine. Il résulte de ce court examen que les règles toniques, données par M. Christ, ne peuvent être appliquées dans leur rigueur à rilymne du soir,

M. Louis Havet a reconnu le premier dans cet hymne une division strophique. Cette division est en effet fort probable, mais elle ne semble pas strictement régulière (2). Nous trouvons d'abord quatre

(l)Crreg. opéra, éd. Boncd. T. II, p. 290. —M. Christ n'a reproduit dans son édition que les :?8 premiers vers (Anth. Christ., p. 8*J).

(2) Comme M. Havet s'en est tenu au texte incomplet de M. Christ, il n'a pas romaniué lechan^i^emcnt d'amplitude des strophes dans la seconde partie du cantique.

sixtains, puis autant de quatrains, formant une strophe et une antistrophe deux à deux. Le cantique se termine par un sixtain qui contient la doxologie. Ce système de strophes se rapproche de celui des Anacréoniîqucs ; c'est une première apparition de ce qu'on appellera plus tard Yzh,zz.

Un autre poème réclame aussi notre attention. C'est une Exhortation à une vierge, œuvre purement morale et didactique, dans laquelle, dit un scoliaste, Vauteur imite le Syracusain (1). Le Syracusain est le mimographe Sophron, qui, selon le témoiiinaiî'e de Suidas, écrivit ses dialoi?ues lib^^e" nient, y.j'%\z-;ilr,v . Cette expression, qu'il ne faut pas se hâter de traduire en français par la locution adverbiale : en prose, signilie seulement, d'après la scolie dont nous parlons, que Sophron négligea les lois métriques ordinaires, r.zvr-\y,r,z àvaXc^-a; xaTaçp:- ^r^ziz. Ses mimes avaient bien leurs périodes et leurs

membres rythmiques, pjO^.:L: t£ y.a: xcôa::; l/^r,zj.-,z, mais les règles qu1l observait étaient sans doute moins strictes que celles de la prosodie classique, et l'accent y jouait peut-être un rôle concurremment avecTisosyllabie et la quantité. A défaut de renseignements précis sur Sophron, nous pouvons du moins examiner la pièce imitative de S. Grégoire de Nazianze.

Ce qui frappe d'abord à première vue, c'est qu'elle n'est point du tout lyrique^ ni destinée au chant. Si l'auteur adopte une forme rythmique nouvelle^

(1) Grog, opcra.i. ii, p. 3:S 'Ev t:j:(j)T(o Ar/o) tcv ïjpay.sjr.cv ixtjiîî'ai. Cf.Christ. Anih. Christ, p. xiii et 29.

ce n'est donc pas pour faciliter rexécution chorale de son œuvre. Il règne dans ce morceau une sorte de gravité gnomique et sentencieuse qui rappelle Tesprit dorien et les instituts philosophiques de la grande Grèce du temps de Sophron. On pourrait croire queTimitation du mimographe sicilien s'étend aux pensées elles-mêmes et que Timitation rythmique n'est que Taccessoire. Peut-être S. Grégoire se trouve-t-il aussi rapi)roché de son modèle le Syracusain.qno cet autre poète chrétien empruntant pour un hymne au Christ, l'invocation àDiane dcVJIippo^ lyte d'Euripide (1).

VExhortation à une vierge comprend cent lignes rythmiques exactement. Ginquante-six de ces lignes ont quatorze syllabes , quarante-et-une en ont quinze, trois seulement en comptent seize. Lambécius a imaginé des tétramètres iambiques catalectiques ou acatalectiques, auxquels on pourrait (Micore ajouter des brachycatalectiques , sans expliquer grand chose. M. Christ, plus clairvoyant, fait de nouveau appel à l'accent tonique. « S'ily a là quelque rythme, dit-il, c'est l'acccent qui en est le principe et le modérateur. » Mais l'accent lui-même est fort capricieux : tantôt il donne à la période une

(1) Cet hymne (iiii se trouve dans les éditions de Clément d'Alexandrie à la suite de Vhymnc des e))fanis donne lieu à une observation importante, (lue nous avons dêjii faite, à propos de la tragédie du Christ patient. Comment se fait-il que dans rimitation des tragiques anciens, on adapte au culte nouveau, non les morceaux lyriciues, mais bien les passages écrits en iamlù(iues trimètres ? On ne peut donner de ce fait «lu'une seule raison : on connaissait la forme prosodique des trimctres : on n'avait plus le secret de la composition des chœurs.

forme iambique, tantôt une forme dactylique, le plus souvent une forme logaédique, au point que l'illustre métricien finit par s'excuser d'avoir été subtil en pure perte (1). Nous croyons qu'il faut s'en tenir à cette règle simple, précise et absolument générale : les périodes de VExhortation à une vierge sont des lignes rythmiques, ayant à peu près l'étendue de Thexamètre traditionnel, partagées en deux hémistiches égaux par une sorte de césure hephthémimère, et soumises à cette seule condition de présenter comme pied final un trochée tonique (2).

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