I. — PAUL LE SILENTLVIRE
Après avoir signalé d'une manière générale la décadence des anciens rythmes, les progrès de l'accent tonique et les périls de la langue elle-même, il convient de déterminer aussi exactement que possible l'époque où ces révolutions se consomment et où ces dangers se dissipent.
Les historiens de la littérature grecque s'arrêtent ordinairement au seuil du Bas-Empire. Après avoir gémi sur la tombe de Proclus et aux portes de l'école d'Athènes fermée par Justinien, ils regardent leur carrière comme parcourue et leur mission comme terminée. Mais la philologie grecque ne peut partager ce dédain de la critique littéraire. La période qui s'ouvre au milieu du sixième siècle est précisément une des plus curieuses de l'histoire de la langue. C'est alors que s'établit l'équilibre entre les éléments primitifs et classiques de l'idiome et les éléments d'origine étrangère. Les mots nouveaux introduits dans le vocabulaire reçoivent définitive-
*Kim.-'m^.-ji.r->tm>it-«i)<)iK^»^,-m. -
ment droit de cité ; la syntaxe devient en quelque sorte oTéco-latine ; la quantité et Faccent laissent là leurs querelles et acceptent un moclus vivcndl qui durera plusieurs siècles. Tous les matériaux de la langue se raffermissent, en s'appuyant les uns sur les autres, comme les pierres d^in édifice qui so tassent et se consolident mutuellement, après avoir menacé ruine.
L'étude des monuments littéraires du temps d'Héracliusnous semble révéler les conditions essentielles de cette nouvelle phase do la langue. Pour nous tenir dans les limites de notre sujet, nous montrerons dans ce chapitre et dans le suivant, comment la quantité resta en possession de ses droits traditionnels sur la versification savante et oflîcielle des Byzantins ; et comment Taccent. au lieu de poursuivre contre la quantité son œuvre de destruction, se contenta d'exercer sur les vers une influence discrète, une sorte dViction à distance, tandis qu'il établissait dans la prose des rythmes indépendants.
Au temps d'IIéraclius, et jusqu'au onzième siècle, il est permis au poète de connaître et de pratiquer Tancienne prosodie, de composer des hexamètres selon les règles, des tri mètres iambiques, des anacréontiques de toute espèce. Le public lui demande seulement de se rapprocher le plus possible de risosyllabie et de marquer la cadence finale des vers par la pénultième accentuée. Ces dernières conditions, qui devaient devenir les lois essentielles du vers politique, ne sont d'abord que des conditions accessoires, des élégances rythmiques, dont on s'affranchit impunément. Ainsi, pendant quatre cents
ans environ, l'accent abandonne les vers à l'ancienne prosodie, au prix d'un léger tribut ; à peu près comme un conquérant, assuré de son triomphe, laisse à un roi vaincu le gouvernement nominal de ses provinces.
Paul le Silentiaire apparaît au début de cette période. Premier secrétaire de l'empereur Justinien, poète officiel de l'Eglise et de la cour, il lut publiquement sa description de la basilique de Sainte Sophie, soit dans le palais impérial, soit dans la maison du patriarche Eutychios, et pendant les fêtes mêmes de la Dédicace (1). Ces lectures publiques, à Byzance comme à Rome, étaient faites pour les seuls lettrés, et le peuple, qui est le grand public, n'y prenait aucune part.
Le ::p:oiiJL'sv du Silentiaire se compose de 134 iambiques trimètres, dont 21 sont accentués sur l'antépénultième, 11 sur la finale, et tous les autres, au nombre de 102, sur Pavant-dernière syllabe. Cette proportion est bien celle qui convient à une époque de transition.
Le corps du poème est en hexamètres, au nombre d'environ 900 : sur les cent premiers (135-234), aucun n'est proparoxyton, 13 ont Paccent sur la finale et 87 sur la pénultième. Cinquante, c'est-àdire la moitié, sont terminés par le groupe tonique déjà signalé dans Nonnos : ctxsv avwvs; (2). On voit
(1) On trouve dans Isl Pair. Gr. T. LXXXVI, p. 2111-2268, les notices de Fabricius, la préface de Du Gange, son commentaire de la description de Sainte^Sophic^ et toutes les œuvres de Paul le Silentiaire.
(2) Pair. Gr. ibid. p. 2125, v. 142,
que de Nonnos à Paul le Silentiaire, la proportion a notablement grandi.
Dans son poème sur les thermes pythiqiies de Bitliynie, publié par lirunck et par Boissonade (1), le Secrétaire de Justinien adopte levers anacréontique de sept syllabes, avec la seule substitution isosyllabique du spondée ù l'iambe au premier pied. Quant à l'accentuation, la tendance générale à la paroxytonie s'y fait encore sentir, malgré la brièveté des vers : sur ces 90 heptasyllabes, 79 sont paroxytons. Du reste, il n'y a là ni strophes, ni aucune forme lyrique extérieure.