‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 30 sur 73 · II. — GEORGES DE PISIDIE · texte numérisé non relu

II. — GEORGES DE PISIDIE

Georges, né à Antioche de Pisidie, s'il en faut croire Psellus, était le diacre du patriarche Sergius et le gardien des vases sacrés de la g^rande Église deConstantinople(2). Suidas ajoute à ces titres celui ÙQChartophylax o\x d'archiviste, et Nicéphore celui de Référendaire. Cave a voulu renchérir encore : il a conféré à Georges la dignité d'évéque de Nicomédie. Cette générosité résulte d'une confusion de noms et renferme un anachronisme : le véritable Georges de Nicomédie est postérieur de deux siècles à son homonyme le Pisidien. Mais si Georges ne fut point évéque, il jouit cependant de la faveur impé-

{\)BT\xnQk, Analecta.m, 94; Boissonade, .4;mc>Vo>?, p. lOG.

(2) Pour la bibliographie, voir dans l'antiquité Suidas, Cédrénua et Nicéphore. Cf. Ul. CXxcsaXiQv. Rcpertoire ; ajouter l'i/tradm^ de Drapeyron, et une bonne notice de Nicolaï : Griech, Literat, Ge^ch m, 341-345.

riale, et accompagna même Héraclius dans sa première expédition contre les Perses. Il parle en effet comme témoin oculaire, dans les trois récitations ou lectures publiques (r/.psajcic) où il célèbre cette glorieuse campagne (1). En constatant ces rapports d'intimité entre l'empereur et son poète , Querci évoque le lointain souvenir d'Ennius et de Scipion.

Georges resta à Constantinople, lorsque Héraclius entreprit sa seconde guerre en Orient. Les Avares, alliés des Perses, profitèrent de Tabsence de lempereur et de son armée pour assiéger Constantinople par terre et par mer. Les habitants soutenus par leur dévotion à la Mère de Dieu, par la confiance du patriarche et Ténergie du patrice Bonus, repoussèrent victorieusement les barbares et Georges de Pisidie trouva une nouvelle occasion d'exercer sa verve poétique : il loua Sergius comme il avait loué Héraclius lui-même, sans garder de mesure (2). Son Hdracliade, dont le titre et le début emphatique semblaient annoncer une véritable épopée, n'est qu'un résumé rapide des guerres de l'empereur contre les Perses, jusqu'à la mort tragique

(1) On a mal supputé le nombre de vers iambiques dans les trois livres sur l'expédition contre les Perses. Les savants, depuis Quercius jusqu'à Nicolaï, en comptent 1098. Il n'y en a que 1088, ainsi répartis : dans le l*'' livre, 2b2; dans le second, 375: dans le 3% 461. — Les passages où Georges se donne comme témoin oculaire, sont : II, 122 ; III, 131, 343-353. Ces passages ne nous paraissent pas absolument concluants.

(2) La guerre des Avares est en 541 sénaires. Allatius ne connaissait pas ce poème. Nous reviendrons plus tard sur cette délivrance de Constantinople, au sujet de Vhymne Aca tins t os de Sergius.

de Chosroès (1). Ces trois ouvrages ont une grande importance pour l'histoire du septième siècle, et ont été publiés une première fois dans Tappendice de l'histoire byzantine de Foggini, et depuis dans la byzantine de Bonn .

Les autres poèmes de Georges sont exclusivement théologiques. Dans son opuscule sur la résurrection du Seigneur, il exhorte le fils d'Héraclius, Flavius Constantin, à marcher sur les traces de son père (2). Comme Tempereur avait manifesté Tintention dès le début de son règne, de ramener à l'unité catholique tous les partis eutychiens de Syrie et d'Egypte, Georges voulut contribuer à la pacification, par son traité contre Scvère d'Antioche, C'est une réfutation assez solide, mais parfois obscure, de la doctrine des Acéphales. Malgré les relations amicales de Georges avec Sergius, on ne voit, dans ce poème, un des plus considérables de l'auteur, aucune trace de monothélisme (3).

(1) VILh-acliade est divisée en deux àxpoaasi;, rune de 241 vers, rautre de 220. L'édition romaine de Georges est de 1777 et a été préparée par Querci, elle est accompagnée de dissertations savantes, mais prolixes et ditfuses. L'édition de Bonn de 1836 ne contient que les œuvres historiques. Le texteaétécollationné par M. Pinder sur un manuscrit de Paris, mais le volume est sous le nom de I. Bekker. C'est cette édition que Migne a réimprimée en 1860. Pair. Gr. T. XCII, 1105-1334.

(2) Le poème sur la résurrection est en 129 vers iambiques. Pair, Gr. 1373-1384.

(3) La réfïitation de Sévère d'Antioche^ en 726 vers, est précédée d'une longue introduction de Querci. Pair, Gr. 1601-1676. — Sur les efforts d'Héraclius pour ramener les sectes monophysites, cf. Héfelé, Hist. des Conciles, n" 201, et Ilergenroethcr. Jlist. de l'Église, no 183.

V Hexaméron auquel il faut joindre le poème sur la brièveté de la vie, est considéré avec raison comme le chef-d'œuvre de Georges. Peut-être lautil le considérer comme une réponse à l'aristotélicien Philopon dont le traité de la création du monde contenait des erreurs sur l'unité divine et la résurrection des corps (1).

Vllexaméron de Georges est une œuvre littéraire de mérite. Il y a de la verve et des élans lyriques; les pensées sont élevées, les descriptions riches d'images et de couleurs. En le lisant, on pense à la Semaine de Du Bartas et une comparaison attentive ne serait pas défavorable au poète byzantin. De part et d'autre, c'est le goût qui fait défaut, plutôt que le génie i2).

Au seizième siècle, notre langue pcétique fut téméraire, parce qu'elle n'était point fixée ; au siècle de Georges^ imiter les anciens rythmes et les vieux dialectes classiques, était un véritable coup d'audace, parce que ces formes poétiques n'étaient plus comprises.

(1) VHcxayncron se composait, dit Suidas, de trois mille vers : Si' ujA^iov £Î; £-y; -p'.zyJX'.x. Le poème, tel que Va édité Querci, ne compte que 1010 sénaires, et forme pourtant un tout complet. Mais il faut remarquer que Georges n'y parle pas de l'homme. A notre avis, il faut considérer le fragment î^çtcv ;j,iTa'.:v ^i-sv, en 262 vers, comme le début d'une seconde partie, consacrée à Tétude du corps humain, de Tàme intelligente et de ses destinées.

(2) « 11 paraît, dit Sainte-Beuve, que Du Bartas avait emprunté l'idée de son ouvrage à un auteur du bas empire, Georges Pisidet, qui avait célébré l'œuvre des six jours. » Pocsie franc, au AT/c siècle, p. 123. Sainte-Beuve parle des métaphores bizarres de Du Bartas comme aussi de ses traits nobles et pittoresques. Georges de Pisidie a les mêmes défauts et les mêmes qualités.

Georges est sorti avec honneur de cette œuvre difficile. Il s'y prit d'ailleurs avec prudence : malgré le caractère épique des sujets, il ne s'aventura jamais sur les cimes escarpées de la poésie homérique. Il resta à mi-côte dans le domaine de Tiambe, faisant attention à tous ses pas, et cherchant à retrouver les vestiges d'Euripide. Le sénaire iambique lui permettait de flatter l'oreille de ses contemporains par l'application constante de la règle de l'isosyllabie. Aussi n'y manque-t-il presque jamais. Les douze syllabes de son vers sont comptées en bonne arithmétique, avant d'être pesées en bonne prosodie. Quant à l'accent, les vers proparoxytons sont en telle minorité qu'on en rencontre deux seulement parmi les cent premiers de Vhexaméron, quatre parmi les cent derniers, et que cette proportion de trois sur cent peut être considérée comme une moyenne générale. Restent 97 vers paroxytons sur cent, car jamais le sénaire ne se termine par une syllabe accentuée. Enfin l'iambique de Georges est un instrument rythmique sonore et harmonieux ; sa langue est correcte, à peine mêlée de quelques mots inconnus à l'antiquité ; son style a de graves défauts, mais sa pensée est toujours noble et pure.

Georges n'est point un poète de génie. Loin d'être créateur, il s'obstine dans les routes presque oubliées de la poésie prosodique. Mais du moins, en marchant dans ces voies alors désertes, il les défriche et les répare, il rend de nouveau accessibles le Pinde et le Parnasse et ce n'est pas sa faute si les Byzantins se refusent à le suivre. On le paya du moins de ses efforts par de fastueux éloges :

Grégoire de Corinthe le propose aux poètes comme le plus parfait modèle, Yarchétype des iambographes : lytiz àpx^-j-v tsv U^rMr,^ (1). D'autres le comparent et le préfèrent à Euripide (2) ; on pose gravement à Michel Psellus cette étrange question : Tf;

GT-xWci xpciTTCv, h Eùpirt^y;;; î; z \\.zz^?.r,z ; et Psellus, Sans

mettre absolument le Pisidien au-dessus de l'Attique, semble lui-même prendre parti contre l'antiquité (3). Les modernes ont fait expier à Georges les excès de l'admiration byzantine : Bekker a réédité les œuvres historiques et R. Hercher VHcxmnéron, mais tous deux sans enthousiasme. Nicolaï parle du nouvel Euripide en termes assez dédaigneux, et la critique semble s'être arrêtée pour toujours à cet éloge qui ne dit pas grand chose : Georges fut en somme le meilleur poète de son temps (4).

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