LA POÉSIE EN PROSE
Sans doute il y a dans Hérodote, dans Platon, de belles pages de prose que l'on est tenté d'appeler poétiques. L'imagination grecque y apparaît radieuse, éiincelante, tout y est plein de mouvement, de grâce et d'harmonie. Et pourtant, c'est en cela que consiste la supériorité de l'art grec, les genres restent distincts, non seulement la poésie et la prose ne se pénètrent pas (1), mais encore les diverses formes de la prose respectent leurs limites réciproques ; il serait difficile de montrer dans Platon un véritable morceau d'histoire, et peut-être les merveilleux discours que Thucydide a semés dans ses livres empruntent-ils je ne sais quelle nuance qui les caractérise à la nature historique de l'ouvrage dont ils sont l'ornement.
Gardons-nous bien de croire que ce soit faiblesse de génie, impuissance à varier davantage les tons et les couleurs ; tout au contraire, c'est dans cette uniformité, fort éloignée de la monotonie, que se
(1) Lorsque Longin appelle Hérodote et Platon 'Oixr^piy.iDTaTOu^, nous rentendons en ce sens qu'ils furent, non des poètes et des Homères en prose, mais bien les Homères et les poètes de la prose, ce qui est bien différent. Cf. Loagini quac supersunt. Ed. Egger, Paris, 1837, p. 25.
révèlent les derniers secrets de l'art. Rien de plus difficile et rien de plus glorieux que de rester toujours sur une même ligne idéale, à divers degrés de hauteur, sans précipitation, ni saccade, ni brusque mouvement. C'était là une des premières conditions de cet atticisme dont Lysias fut peut-être le plus parfait modèle, mais dont le caractère essentiel se rencontre chez tous les prosateurs du cinquième et du quatrième siècle.
Les peuples modernes ont conçu et pratiqué l'art d'écrire, d'une tout autre manière. Le beau est resté pour nous ce qu'il était pour Athènes, car le beau est éternel; mais l'art est inconstant comme le goût et l'esprit des nations. En ce qui concerne la variété des genres littéraires, ce ne sont plus pour nous des empires distincts, ayant leurs frontières sacrées et infranchissables. Bossuet est à la fois orateur et historien dans presque tous ses ouvrages. Mais que de fois surtout il est poète et toujours en prose. Et Bossuet n'est point une exception. Fénelon n'a-t- 11 pas commis dans son Télémaque le chef-d'œuvre de cette littérature mixte ? Pour en arriver à un exemple décisif, comparez La Bruyère à Théophraste. Les analyses du cœur humain sont fines et délicates de part et d'autre. Les deux auteurs sont peut-être également observateurs, également maîtres de leur langue nationale; La Bruyère est habile écrivain sans doute, mais la signification du nom de Théophraste passait aussi pour justifiée. D'où vient que l'auteur ancien nous paraît aujourd'hui si terne et si froid au prix de son imitateur? C'est que l'art moderne a brisé le moule étroit dont Théophraste
s'était servi. Théophraste était philosophe moraliste, et point autre chose ; il met tous ses efforts à exceller dans sa partie. Mais du temps de La Bruyère, il ne reste rien de toutes ces bornes. L'auteur des Caractères est absolument libre et tout le vaste champ de la littérature s'ouvre devant lui. Sans doute il fait de la morale, il trace des portraits, mais il ne se contente pas de moraliser et de peindre, il fait parler ses personnages, il les interpelle lui-même^ il se transforme en orateur, et l'éloquence serait mal venue de s'en plaindre; il met en scène tout son monde, il y a dans son livre des expositions, des péripéties, des dénouements comme dans des drames, c'est un tragique, un comique, et ni Racine ni Molière ne le traiteront d'usurpateur. Nous n'avons pas le temps d'insister sur bien d'autres preuves de cette fusion des genres littéraires, autrefois si profondément distincts, ni sur les causes multiples qui l'ont provoquée.
Cette révolution date de loin. La littérature romaine tout entière, si docile à ses modèles grecs, si empressée à imiter et même à traduire, n'a jamais été complètement initiée aux secrets de l'art. Sans doute,
La muse des Latins, c'est de la Grèce encore ; Son miel est pris des fleurs que l'autre tit éclore.
Mais on s'aperçoit pourtant que les fleurs ont fait un voyage, et que le miel n'a pas été façonné par les abeilles de l'Hymète. Ce n'est pas un Athénien des beaux jours qui aurait mis en hexamètres des
entretiens ou sermones comme ceux d'Horace. L'Athénien aurait trouvé mille raisons esthétiques pour conserver à l'iambe ses droits traditionnels, il aurait cru profaner le vers héroïque en le donnant pour vêtement à des satires.
Démosthène, dans l'élan de son génie, s'est écrié : Non, vous n'avez pas failli. Athéniens, f en Jure par ceux qui sont tombés à Marathon ! Cicéron, dans sa verve oratoire, dira : Je vous prends à témoin, collines, bois sacrés des Albains ! je vous atteste et vous implore, autels renversés d'Albe la longue! La pensée est la même de part et d'autre, mais Démosthène Ta trouvée assez grande pour se soutenir sans métaphore, Cicéron a voulu la renforcer d'une apostrophe directe. Les orateurs attiques ne se permettent les apostrophes de ce genre que dans les péroraisons, ils les adressent aux Dieux et non point aux collines et aux bosquets. Ce n'est qu'une nuance, dira-ton, mais en fait de goût et de style, les nuances sont significatives, et nous sommes porté à croire que Démosthène eût trouvé trop poétique et défectueux le procédé de son imitateur (1).
(l) «Vous n'ignorez pas, dit encore Longin (l. c.,p. 25), que les images ont un autre objet clans les vers que dans la prose ; qu'en poésie leur but est de frapper d'étonnement, et, dans le discours en prose, de rendre les pensées claires et évidentes.»Et un peu plus loin (p. 21) : « Les images ont plus de hardiesse dans la poésie, comme je Vai déjà remarqué ; et cette hardiesse, qui est un des privilèc^es de la fable, passe entièrement les bornes du vrai. Mais dans Tart oratoire, le premier mérite est toujours la force et la vérité de l'image. Ces sortes d'écarts sent vicieux et étrangers à l'éloquence, s'ils ont un caractère poétique et fabuleux, et s'ils vont audelà de tout ce qui est possible, comme dans les grands orateurs
Il en fut de même des Alexandrins. Leur littérature savante était aussi syncrétique que leur philosophie. Il n'y a rien d'ailleurs comme la fusion des genres pour enfanter les polygraphes et faire éclore Térudition. A force de mêler tous les tons dans un même sujet, on se rend capable de traiter passablement tous les sujets du monde et l'on devient un excellent écrivain de décadence. Telle était la tendance de la littérature quand parurent les premiers Pères de l'Église.
Le Christianisme n'a point de mission littéraire proprement dite. Sa doctrine profonde et mystérieuse se prête moins encore que la philosophie à des ornements superflus. Sa morale est un frein aux passions et à tous les sentiments violents. Ses lois s'adressent directement à la conscience, se préoccupent peu de la gloire et tendent même à effacer le sublime dans l'ombre discrète de l'humilité. Son histoire, par elle-même, est une grande épopée, si on la considère dans son ensemble ; mais dans le détail de tous les jours, il y a peu de choses éclatantes, et la plupart de ses victoires se présentent extérieurement comme des martyres, c'est-à-dire comme des défaites. En un mot, la poésie chrétienne ne jaillit pas à la superficie de l'âme, mais dans ses plus intimes profondeurs. Il en résulte qu'elle a de la peine à s'exprimer, à s'épancher, à se produire au dehors. Elle semble se plaire à chanter au
de nos jours, qui, à l'exemple des poètes tragiques, voient les runes. » Nous citons la traduction de M. A. Pujol, (Toulouse et Paris, 853, p. 189, et 195,
dedans; elle chante alors délicieusement et presque toujours sous l'orme de prière. Mais s'agit-ii de 8'extériorer. elle se trouve comme impuissante à franchir les barrières du cœur. 11 lui faut briser douloureusement certaines fibres intérieures avant d'arriver sur les lèvres, et là encore, hésitante, étonnée, ne trouvant point de rythme à sa convenance, ou bien elle retombe sur elle-même et s'abîme dans la contemplation silencieuse de son idéal, ou bien elle se répand, libre de toute mesure, dans une prose resplendissante.
Le premier phénomène, où la poésie se contente d'illuminer Tame, peut exciter les enthousiasmes, provoquer les dévouements, effectuer des merveilles dans l'ordre moral. Le second est très-sensible chez la plupart des Pères de l'Église.
L'apôtre devait être prédicateur et docteur de la foi, rien ne l'obligeait à être un orateur habile; de même le chrétien devait prier, et prier sans cesse , il n'était pas tenu pour cela d'être un poète lyrique. Mais le vrai est nécessairement le générateur du beau. L'éloquence et la poésie, sans être les objectifs nécessaires de la vie chrétienne, pouvaient en devenir l'ornement, ou, pour mieux dire, l'auréole.
C'est ce qui arriva sûrement pour Téloquence, et l'on conçoit que le zèle de la vérité, joint à l'habitude de la parole publique, ait inspiré de nobles accents aux Basile et aux Chrysostome. Mais cette éloquence même n'était plus celle de Démosthène, ni même celle de Cicéron. Un souffle oriental , une sorte de lyrisme , inconnu à
îj
l'ancien monde, animait ces premières manifestations du génie chrétien. La poésie biblique, trop libre, trop spontanée, trop impétueuse pour s'astreindre à des rythmes étrangers, débordait dans la prose , avec un irrésistible élan. Les genres littéraires se pénétraient les uns les autres, comme des rivières à leur confluent, comme des fleuves perdus dans la même mer. Les digues de l'art antique étaient définitivement rompues, et violemment entraînées par les flots de la poésie sacrée. C'est ainsi que les vieilles rhétoriques , les vieilles poétiques vinrent aborder à l'état d'épaves, aux rivages de notre seizième siècle, qui ramassa ces débris pour en faire sa Renaissance. Ce n'est pas ici le lieu de gémir sur ces révolutions littéraires, ni même de les apprécier en philosophe ou en critique. Mais de fait, et au point de vue strictement historique, l'invasion de la poésie dans la prose est un des caractères les plus saillants de la littérature chrétienne, même avant son âge d'or. V Exhortation de Clément d'Alexandrie, plusieurs morceaux d'Origène, les œuvres de S. Grégoire le Thaumaturge , les dialogues de S. Méthode sont, pour ainsi dire, écrits d'enthousiasme. On conçoit dès lors que la poésie trouvant son expression dans la prose, expression libre et affranchie de toute contrainte rythmique, ait joui pendant plusieurs siècles de cette large hospitalité, sans chercher à se conquérir pour elle-même un domaine propre et indépendant. Les services étaient d'ailleurs réciproques entre les deux sœurs. La prose laissait la poésie jouir de ses franchises^ de
son allure vive et dégagée, et la poésie donnait à la prose ses images hardies et l'inspiration puissante qu'elle tenait des prophètes.