‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 31 sur 73 · II. — s. SOPIIRONE DE DAMAS · texte numérisé non relu

II. — s. SOPIIRONE DE DAMAS

Georges de Pisidie a cependant un contemporain, dont la mémoire nous est chère. Sophrone de Damas,

(I) Grégoire de Corinthe : de Comtr. Omt. ms. de la bibliothèque Vaticane, cité par Querci. Patr. Gr. XCII. p. 1191.

{2) Allatius, de Georgiis, XII, 8.

(3) La lettre de Psellus, à en juger par les fragments qu'Allatius a insères dans sa notice, serait extrêmement intéressante pour l'histoire des rythmes, si nous la possédions complètement. Nous n'avons pas entre les mains les lettres de Psellus, publiées par A. Jahn dans ses Archives, en 1845, ni même les ivr/icra HTaXc-j de Const. Sathas ; mais nous avons parcouru plus d'une fois avec attention ce dernier ouvrage, et nous ne crovons pas que la dissertation littéraire sur Georges de Pisidie y soit contenue.

(4) C'est la sentence de Ja nouvelle Biogr, gêner, de Didot ; Ni-

le pèlerin de rOrient et de rOccident, le moine de S. Théodose, le théologien de la volonté humaine du Christ, le patriarche, dernier défenseur de la sainte Cité contre le croissant victorieux, est aussi le poète de Solyme et le mélodc de Bethléem. A ces deux titres, il appartient à la fois aux deux périodes delà poésie chrétienne. L'histoire de sa vie et Tétude do ses œuvres authentiques réclameraient un soin particulier et une monographie étendue que nous réservons pour l'avenir. Un peu plus jeune peut-être que Georges de Pisidie, il arrive le dernier des poètes imitateurs de l'ancienne prosodie ; il est en même temps, avec Sergius, un des initiateurs de Thymnographie nouvelle.

La patrie de S. Sophrone est le berceau commun des plus illustres mélodes: Homanus, André de Crète, Jean Damascène, Cosmas de Majuma. La Syrie n'appartenait exclusivement au monde grec que par ses grandes villes du littoral. La chaîne du Liban avait servi de rempart à la vieille civilisation asiatique, et Damas, Emèse, Bostres ressemblaient plutôt à Edesse etàNisibequ'auxgrandes cités voisines de Laodicée et d'Antioche. L'influence deThymnographie syriaque pouvait s'exercer plus active et plus puissante dans ces pays, où l'on comprenait également les deux langues, et où les deux liturgies étaient chantées sous les voûtes des mêmes Églises et dans Ton clos des mêmes monastères.

Plusieurs fois dans ses ouvrages, Sophrone de

colaï dit aussi de Pisldcs : Einer der bcsten Poctcn ton Bysans,

Damas fait allusion aux souvenirs historiques ou légendaires de sa patrie, il rappelle les grands noms de Ninus et de Sémiramis (1), les tombeaux des princes syriens de la dynastie de Adad (2), et surtout Paul, l'apotre des nations, le converti de Damas (3). Sous la domination romaine, Damas était restée dans Ponibre au point de vue politique. Comptée d'abord parmi les villes de la Décapole, elle fut ensuite incorporée dans la province de Phénicie proprement dite et devint plus tard la métropole de la Phénicie Libanésienne. Cette province est désignée par S. Sophrone sous un nom plus pittoresque encore, dans ce distique qui termine son panégyrique des martyrs Cyrus et Jean (4) : « Qui a fait ce récit ? — Sophrone. — Sa patrie ? — La Phénicie. — Quelle Phénicie ? — Celle que le Liban couronne.y>

Ti; Tir £vpa6£v ; Ito^piv.:;. OcOcv; èx ^z',Y,Y,r,z. 'I^C'.vi'xy;; T,zir,z\ ty;; A'.gavsTrs^ivsj.

L'histoire littéraire de Damas se bornait dans Pantiquité profane au seul nom de Nicolas Damascène (5). Mais l'hymnographie chrétienne réservait

(l)SS. CyH et Joann.Mirac. n» LIV. Patr.Gr. T. LXXXVH, p. 3(521. Sur la fable damascénienne de Sémiramis, cf. Justin, Hist, Philip}). XXXVI, 2, et la note de Grsevius.

(2) C'est ainsi que nous interprétons : zsAAwv gajtAg'wv h ayTY- 0£aji[X£vci [jLVY;;jLaTa.

^ (3) ilsiAvjviîOo) xat Aa|j.ajy.bç è-l tcF; tiov |j.apr:pa)v !a)pY;|j.a7'.v, y; llayXcv à-cXagcjja, etc. Cf. Anacreont. X. p. 3780.

(5) Un fait qui n'est pas sans intérêt pour l'histoire littéraire nous est révélé par S. Sophrone. Ces mêmes fils de Nicolas Damas-

à lapatrie de S. Sophrone une incomparable auréole. Lui-même, fils de parents syriens, comme leur nom rindique fl), dut être initié, dès sa jeunesse, à la littérature syriaque en même temps qu'aux lettres grecques. Les œuvres de S. Ephrem et surtout ses cantiques ne pouvaient lui rester inconnus. Il atteignit dès lors, dit le Synaxaire (2), le sommet de toutes les sciences et pratiqua toutes les vertus des anachorètes. Damas et la Svrie lui donnèrent le titre de Sophiste, titre glorieux à cette époque, et que Sophrone porta longtemps à Jérusalem, et à Alexandrie, avant d'embrasser définitivement la vie cénobitique.

Il est probable que ce fut à l'occasion de la mort de ses parents que Sophrone quitta sa ville natale pour se diriger vers Jérusalem. L'attraction que la terre sainte exerce sur les âmes chrétiennes est de tous les siècles, mais Sophrone semble Tavoir ressentie, plus forte et plus irrésistible. « Sainte cité de Dieu, s'écriait-il plus tard pendant ses lointains exils, ô Jérusalem, combien je voudrais maintenant me trouver à tes portes et entrer frémissant de joie !

ccno,qui avaient étudié quchiuc temps à Rhodes et h Chio, revinrent ensuite dans leur patrie syrienne, et la gloire des lettres se transmit dans leur descendance h douze générations successives. Sur Denys de Damas, sa femme Julie et leur lils Isidore, voir Sophrone, p. 3d;?l. — Cf. Picolai, Crrierh, Literat. Gcsch. II. p. 536

(1) MïjTr^p ;x£v -i Mup(o,vîv£TY;; x-.y.XésxETS llXjvOa;, ibid^ p. 3421 et dans los Mrnt'cs de Mars: T,X'pzç\KV? y.aASj;i.£vcj Ua:v03c, ;j.r,Tpb; tl M'jpsjc, p. 43.

(2) 'ViTîpfju); £~'.STr,[X'.ov x-xzCov 'Z xpaT:; àvîBY;jaT5."ETt lï tîjv Aapiaîxcv c/z/ov, Traîav apsTYjv, Tr;^ h Taî; ÈpYjjjLC»; "SiTT:|ji.£vr<v, ;x£ty;px£t;.

L'amour sacré deSolyme a toujours percé mon coeur de ses traits puissants (1) >.

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'hpZ'jzxlr^iK, T£à; vjv (2)

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IV ' aYaXXiîov èsÉÀÔo).

Eja^Étov lol'j[xm £vO£c; zh'pz; aïkv è;j.v Y,pxlir,^ zzûzpx Ix'^x'^v,.

Les poésies métriques de S. Sophrone ont été j ugées avec faveur par Allatius, qui leur applique les trois épithètes : élégant issùna, piissma et mellitissima (3), par Ang. Maï qui ajoute le superlatif venustisslma (4), par P. Matranga, qui renchérit encore sur tous ces éloges : « On doit reconnaître, dit-il, que les poésies de Sophrone méritent toute admiration. Le malheur des temps avait éloigné peu à peu les belles lettres de leur dignité classique. A la force des pensées, à la gravité du langage, avait succédé un style verbeux et frivole. Au milieu de cette triste décadence, notre mélode a su retrouver le secret des beaux vers et le charme oublié de la poésie. Dans les sujets les plus ardus de la doctrine! Sophrone se trouve toujours à l'aise. Il expose les mystères de la foi avec une exactitude incomparable,

(1) A>Mcreo}it. XX, p. 3817.

(2) Nous corrigeons hardiment la leçon de Matranga • 'I--c:jjaAr' T U v^v cy;, qui est contraire au mètre, et qui n^est d aiHe uTs quuL hypothèse sans fondement, puisque dans le manuscrit le mot vjv est le dernier du vers.

(3) Allatius, de Simeonibus, p. 5.

(4) A. Mai, Spicil. Rom. IV, p. 5.

ne

et les débuts de plusieurs de ses odes sont d'une telle élégance de couleurs et d'images que Ton croirait lire un poète de IVige d'or de la Grèce (1) ». R. Vormbaum, dans le troisième volume du Trésor hymnologiquc d'Ad. Daniel, reproduit et prend à son propre compte les éloges de Matranga (2).

M. W. Christ se contente de trouver beaux les cantiques en l'honneur de S. Paul et de S^'^ Tliècle, et mémorable au point de vue archéologique, l'ode où S. Sophrone exprime son désir de revoir la Cité

sainte (3).

Faisons d'abord quelques réserves. Photius avait déjà remarqué les néologismes de S. Sophrone

(1) « Si rem bcnc pcrpcndcre voluerit (prudcns Icctor), Sophroni i carraina amplissimas etiam mercri laudes fatebitur. Siquidem cura temporum vi res litterari» c classica dij^nitatc sensim exeidebant , cum scntentiarum gravitati sermonisque puritati vacua verbositas succedebat, melodum nostrum tôt tantisquc iiialis jactatum, concinnos versus coni pelisse et poetica venustate exornassc, hoc omnino est admiratione diguum. Pra?terea Sophroni us ea utitur faciUtate in rébus etiam dillicilibusexprimendis, dura tidcimysteria atque catholicse rcligionis dogmata exponit, quorum non vulgari est imbutus cognitione(ut ait Photius), ut insuper exoptarc ncscias; et aliquot odarum initia tantam imaginum venustatem prse se ferant, ut eximium aliquem aureae grascitatis auctorem habuissc vidcantur. » Pair. Gr. T. LXXXVH, p. 3728.

(2) Ad. Daniel, Thésaurus Ilymnol, T. HI. p. 22.

(3) « Etiamsi Léo AUatius Sophronii carraina elegantissiraa, piissima, mellitissima prœdicaverit, et nostra memoria Matranga doctissimo signifero succinuerit, taraeu non digna mihi esse vide-

bantur, quaî orania in hoc libro typis rcpeterentur selegi au-

tem praiter hella prœconia Pauli Apostoli et Theclse Martyris, menwrabile carmen de locis vencrandis sacrae urbis Hierosolymorum, quo recuso et eraendato, viris doctis, qui Archœologiœ Christianse tara egregic operara nostra memoria impendunt, me gratum acceptumque fecissc spero. 'hAnth. Christ, p. XXVII.

èw£(jT£f!;'s; tî;; pV;;j.xi.. (1). Nous avons nous même dressé la liste des mots nouveaux, qui se rencontrent clans les poésies métriques. Cette liste est relativement considérable et atteint presque la centaine.

En outre. Sophrone ne veut rien perdre des libertés de Tancien langage poétique. Diérèses, suppression de l'augmeut. génitifs ioniens, redoublement du z au futur et à l'aoriste, toutes ces licences se rencontrent dans les mêmes strophes: les divers dialectes fraternisent, et dans leur étonnement de revivre et de se trouver ensemble, ils se font de mutuelles '-oncessions, qu'une philologie sévère ne saurait approuver.

Mais il est juste d'insister principalement sur le rythme; car c'est le rythme qui a donné un nom à ces poèmes, nom étrange et presque flétrissant pour des hymnes chrétiens. Certes Anacréon n'a que faire dans notre littérature sacrée, et lui-même s'étonnerait d'apprendre qu'il est pour quelque chose dans le lyrisme de la pénitence et de la prière. Il est possible que le véritable Anacréon de Téos "ait employé l'iambique dimètrc catalcctique, mais ce n'est pas le vers qui domine dans ses fragments. Quand on l'y rencontre, il est heptasyllabe et composé exclusivement d'iambes (2) :

£ H'îv OiÀuv \i.iyt:^x:, ripizv. ';ip, [xxyjz^o).

m SWliol),. Cod. CCXWl.

(2) Christ, Mctfik der Griechen. p. 354.

Au contraire, le vers de S. Sophronc compte uniformément huit syllabes et commence toujours par l'anapeste.

Quant au pseitdo-Anacréon , dont le vers est ordinairement de huit syllabes, il ne semble pas avoir connu la strophe ou cTxcc, ni Tôpode appelée xojy.ojXtcv ; Taccent final de ses vers reste libre et occupe une des trois dernières places à sa fantaisie, sans affecter aucune horreur pour Tantépénultième. La petite pièce à la cigale qui nous tombe sous la main se termine par ces trois vers proparoxytons .

à-aOYjç, àvai[i.5aapx£, c/sBcv £1 Ossi; c;jLS'.s;.

Au temps de S. Sophrone, ces libertés pouvaient exister encore en théorie, mais en pratique, elles étaient bien réduites. La phrase poétique était resserrée entre les murs de Tolxc;. Cette strophe pouvait avoir six vers, et pouvait aussi n'en avoir que quatre. Sophrone adopta le quatrain de ;]2 syllabes, sans se laisser arrêter à cette pensée, qu'une phrase d'une amplitude aussi restreinte serait peu favorable au déploiement des grandes périodes lyriques. Aussi ses hymnes sont de simples effusions du cœur dans la contemplation des mystères. Le plus souvent, après quatre cTxot vient le y.sjxouXicv (1) ou distique

(1) Sur rcTxc; et le xcuy.cj>.icv, voir Du Can^c, Glossar. med, Grœcit. Mullach, Conjcct. Byzant. II, 25 ; Hermann, FAcm. doctr. metricœ, p. 487 ; W. Christ, Anth. Christ, p. XXVI ;Metrik, p. 4ô9, et surtout le scoliaste d'Hépliestion dans les éditions de ce mé-

de douze syllabes qui rompt la monotonie des strophes iambiques. Ce distique se présente sous deux formes différentes : tantôt il est composé d'asclépiades spondaïques (1),

Xaips, Iiwv çaÉôcov, r^.'.i xiqj.su, "Hv 7:s6éwv z-zz^xyjù vjxti xal "ff^xp^

tantôt d'ioniques mineurs trimètres, qui ont reçu le nom encore inexpliqué de trimètres anacld" mènes (2) :

Aa^ivtov I; i-;r^m \p\z'o; iTs^ey;, Aib ty;v ::apO£v(v r.pxo , 0£xXyj.

Ces deux vers dodécasyllabes sont suivis dans plusieurs cantiques d'un tercet iambique reproduisant la pensée duxsjxsuXtsvsous une forme nouvelle. Ce tercet constitue, par rapport au distique, une véritable anadiplose. Enfin le poète se fait une loi stricte de ne jamais reporter l'accent sur Panté-

tricien. Au fond de notre Languedoc, nous ne trouvons que la vieille édition de Turnèbe, 1553, p. 87-88. Le card. Pitra reproduit cette scolie avec de notables variantes, d'après un palimpseste du Vatican : Analecta Sacra, T. I. p. LXXXVI.

(1) Anacrcont. xx, 67. On trouve le xcjxcJXtcv sous cette forme dans le recueil^ d'Anacréon. L'ode 1(31* à Cypris se compose de deux strophes ou six:i de six vers, suivies chacune de deux asclêpiades spondaïques. Cette ode, tirée de VAmarantos deThéodore Prodrome est beaucoup plus récente que le pseudo-Anacréon. « Est omnino pseudonymum illud odarium, et a Théodore vel alio confictum • ab lUo tamcn non siatim crediderim; nam nescio quid habet Theodoreo ingcniolo venustius. » Boissonade, Anacrcou, p. 137. J2) xiii, 31. Sur l'ionique anaclômrne, voyez le même Scoliaste d Hephestion, et Christ, Mctrik, p. 488 et i%,

pénultième du vers. La dernière syllabe peut être brève, et elle Test souvent, mais Taccent n'affecte que la pénultième ou la finale. Quelquefois même les règles de la grammaire sont violées au profit de la règle tonique. Ainsi les mots ccvY;jai à Timpératif, et YX(osso7:jp3C[j.îp9c; qui devraient être proparoxytons, se trouvent, dans les manuscrits, accentués sur la pénultième^ Ssvyjja' (1), vXc^sczjpjoixcp^o; (2), quaiul ils terminent levers. L'éditeur qui rétablit Taccentuation, d'après les analogies de la langue, trouble en réalité le rythme voulu du poète (3)

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