‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 34 sur 73 · I. — LA SYNTONIE DANS LA PROSE ORATOIRE · texte numérisé non relu

I. — LA SYNTONIE DANS LA PROSE ORATOIRE

A l'Époque classique

L'éducation primitive des Grecs s'était faite avec la seule poésie. Quand la prose devint une œuvre dart, elle se soumit elle-même à certaines lois rythmiques, moins exigeantes sans doute que celles de la versification, mais qui avaient pourtant aussi leur précision et leur rigueur. L'éloquence surtout, habile ouvrière de la persuasion, devait plaire à roreille pour atteindre l'esprit et le cœur. Ce besoin d'harmonie était un péril pour le genre oratoire. Certains sophistes, non contents d'une harmonie calme et sévère, conforme aux libertés naturelles de la prose et à la dignité de la parole publique, se mirentà la recherche des cadences les plus musicales et des modulations les plus sonores. Dans ces conditions, l'éloquence n'était plus qu'une poésie déguisée, illégitime, insouciante des choses et s'adressant aux sens plutôt qu'aïux esprits. Gorgias affectait les termes poétiques, les compositions

de mots inusitées et nouvelles, les ^i-lx cvi:j.aTa, dont parle Aristote (1), et qui convenaient surtout au dithyrambe. En second lieu « Gordas donnait aux phrases une construction symétrique particulière qui faisait Tcffet de membres parallèles et correspondants entre eux, et donnait au tout le caractère d'une parole savamment mesurée. De ce nombre étaient les phrases d'égale longueur, celles qui se répondaient par la forme, celles enfin qui se terminaient de la même manière, tJcxtoXa, irapicra, b^oio^élzu-a, et les mots analogues dans leur composition, ou produisant des sons semblables, presque des rimes, Trapavc.xxŒiai, T.ipr^yr.av.ç, puis les antithèses , par lesquelles, outre l'opposition de la pensée en général, il s'agissait de faire correspondre toutes les parties et tous les points de détail (2). » L^accent jouait nécessairement un grand rôle dans ces symétries, ces antithèses, ces correspondances de toute nature. Lorsque Socrate plaisante des gentillesses de style de Polus, en l'appelant Co aojjtc nroXs, lassonance tonique nous paraît plus sensible que l'allitération proprement dite.

Cette prose savante et tourmentée égara quelque temps le bon goût des Athéniens. Lysias lui-même se laissa séduire dans sa jeunesse, et le discours que lui prête Phèdre dans le dialogue de Platon, présente quelques caractères (3) de l'éloquence

(1) i?/u^<. m, 1. PoiU: XXII.

(2)0tfr. Minier. Hist. Litt. Gr. T. HI, p. 159.

(3) Nous disons quelques caractères, parce qu'il faut distinguer deux écoles de sophistes : « L'école poétique et théâtrale, représentée par Gorgias, qui, au milieu des applaudissements do toute

sophistique. Otfr. Millier a signalé cette phrase, où trois incises homéoteleutes appellent trois autres incises correspondantes, comme la strophe appelle Pantistrophe. 'Exsrv:: v^?. dit Porateur fictif (1),

A. 1) y.x\ i\'XT.r^zz'JZ{ 2) y.al axoXcjOrjrsjsj

8) v,x\ iz\ 'x; Ojpa; r^h'jz:^

B. 1) y.al txiX'.sTa f.sBYj-^vTa'.

2) y.al cjy. âXa/isTr^v yxp'.^ ilzz^nxi

3) y.al rSkVx x-x^x aÙTciç £j?:vTa'..

On pourrait remarquer dans ces mêmes pages beaucoup d'autres correspondances du même genre, où le dactyle tonique termine régulièrement les incises. Lysias se sépara plus tard de Pécole sophistique pour s'attacher à une éloquence plus vraie, et devenir le modèle de l'atticisme. Son style ne conserva « que cette harmonie naturelle, qui est celle de toute phrase bien construite et dont la conversation elle-même n^est pas dépourvue (2). » Isocrate opéra, dans le style de l'éloquence attique, une sorte de métamorphose. Ce n'est plus la diction sobre et austère de Pépoque antérieure. La phrase d'isocrate est riche et savante, comme celle des sophistes, mais riche d\ine autre opulence, et savante dans

la Grèce, transportait dans la prose certaines qualités lyriques et l'école pratique, qui, née au milieu des troubles de Syracuse' chercha moins à briller qu'à persuader. Celle-ci dut viser davantage à la rigueur dans l'argumentation et à la précision du style • ce fut celle qui contribua à former Lysias. » J. Girard, VÉloquence Attique, p. 43.

(1) Phèdre, \ll\, p 233.

(2) J. Girard, ibid. p. 48.

un autre art. Gorgias travaillait sur les mots, comme le ciseleur taille les pierres précieuses; Isocrate construit ses périodes, comme Tarcliitecte élève des colonnes et bâtit des édifices. L'un cherche à enjoliver le langage, Tautre médite de lui donner une grande et majestueuse beauté. Si Téloquence n'était point autre chose que la perfection de Part d'écrire, Isocrate serait le premier des orateurs ; mais malheureusement, pour animer ce monument incomparable de la parole humaine, il n'y a guère que des pensées communes et de froids sentiments.

Si nous analysons les premières phrases du discours à Démonique, où Tart d'Isocrate est surtout transparent, nous constatons que les procédés rythmiques des sophistes sont employés de nouveau, mais d'une tout autre manière et selon une méthode beaucoup plus féconde. L'orateur, ou plutôt l'écrivain, énonce une série d'oppositions entre les sentiments de l'homme de bien et les pensées du méchant. Pour établir ces oppositions, il cite les sentiments de l'un et les pensées de l'autre devant un double tribunal, celui de Démonique auquel il s'adresse et celui des hommes en général, parmi lesquels l'auteur lui-même prend son rang. Voyez comme les divers objets et personnages, dont il est question, sont disposés symétriquement dans la période :

1) 'Ev roAAcT; luv, 0) AY;jx:viy.£,

2) Ta; Te Ttî)v}ï~c'j$a{(ov Y'^I^aç XJti Ta; Ttov çajAtov Suvî'jç.

Après cette première constatation de fait, Isocrate établit que la grande différence entre les hommes justes et les hommes injustes se manifeste dans leurs relations d'amitié. Cette proposition se relie logiquement à la précédente, comme un cas particulier à une thèse générale. Elle s'exprimera donc avec les coupes grammaticales correspondant aux membres 1 et 2. Mais, pour la variété, ces coupes seront réduites en nombre, et grandiront proportionnellement en étendue

1) T.z'Kj CÏ JJLÎY'ÎTT^V O'.XZZpT^ îiAT^çasiv

2) £V Ta:; zpc; àXAY;Xcj; tjjvr^Osia'.;.

Il faut maintenant développer le principe établi, et poursuivre l'antithèse des bons et des méchants dans la manifestation plus ou moins courageuse et persévérante de leurs amitiés. Ici l'ordre se renverse, les méchants sont d'abord flétris, les bons sont ensuite loués, et la période se clôt par un mot final, plein de solennité

1) c: [XEv vàp TCj; ç{ acj; TrapcvTa; ;j,cvcv t-jjlwîiv, Ci lï ya\ [xaxpàv a-cvTa; à^;xTAoz: •

2) y.a: Ta; «/îv T(ov çajÀcov zjrrfiiix^

cX'>;c; /pcv:; hD^'jzz, Ta; lï Ttov ŒTrc'jBatwv ç'.AÎa;

CJO av 5 Trac aitov srîAEi'vîtcv.

On voit que dans cette première période, les désinences des incises sont quelquefois homophones , mais qu'elles sont toujours homotoniques : AY;;jLiv'.x£ ,

£upY;7C[X£v et siXy-ças'v, ^.-vw^xa;, ;:av2Îa; et Tj^rfidxiç, t'.;jlwj: et

àva-wfft, B'iXjŒî et i;£).£'/|£'£v. Il on est (lo même de certains éléments intérieurs des incises : zzzjlxim et

çxjXwv, T.xpiw-xç et a7:cv-:a;, Tjvr^Oî-a; et çtXta;.

En poursuivant Texamen de cette savante architecture de la parole, nous trouverions une suite do correspondances analogues :

y.x\ T.xi^dx^ àvTt-5'.c'j;jL£vcu;

TCOV ZZZ'jlxih)"^

àWx \xri T(ov çxjXhw

T£xjj.Y;ptcv ;jL£v ty;; zplz O-xi; îjvsîac, aY;tj.£Î'sv Ssty;; ::pb; Irziv.y.cv Tjvr,0£(x;...

(ûzzip ty;; cù't'x;

C'JTO) xal Tr); ^lAtac...

Ici c'est le trochée tonique qui domine dans la période, mais immédiatement après, dans la suite de Texorde, le dactyle reprend le rôle principal :

ajXXajx^avojjav et a'jva7(ovi:c;j.£vcv, cx/Ypi^ouj'. et EiaTpf^c'j^'.v.

Remarquons aussi ces quatre péons toniques, qui se répondent deux à deux :

cî> [XiV -/àp 7:aiB£(a; £r'.Oj!JL£'';,

xai CCI |JL£V iy.;jLY; ç'.ac-c^îiv,

b;Lù cï Tsj; f'.XojcçcjvTa: £-av:pO(o.

Sans doute il y a un langage plus vigoureux, plus puissant, plus entraînant que celui d'Isocrate. Cest le style de Démosthène. ()u'importe la phrase à I)émosth^ne, et qu'importe l'homoionie ? Son éloquence n'est pas faite pour hi parade, mais pour lo

combat. Et cependant, même chez ce grand lutteur de la parole, l'équilibre normal des pensées suffît quelquefois à établir dans Texpression une symétrie toute spontanée. C'est ainsi que le dactyle tonique se rencontre souvent à la fin des incises et des phrases. Les trois premières chutes de périodes du plaidoyer de la Couron}iesoiii marquées parles mots

ày.p2a:ajOa'., ypr^zxz^x\^ à/OîsOa:.

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