‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 35 sur 73 · II. — LA SYNTONIE PENDANT LA PÉRIODE · texte numérisé non relu

II. — LA SYNTONIE PENDANT LA PÉRIODE

GRÉCO-ROMATNE

Le genre asiatique n'était pas sans rapport avec l'école dlsocrate. Mais il avait un grave défaut de plus, au jugement de Quintilien (1) : il avait horreur du mot propre. « Ces effets outrés, ces couleurs mal nuancées et fatigantes par leur éclat monotone, ces périphrases sonores et ces périodes chargées répugnaient à la délicatesse et à la vivacité de Tesprit attique (2). » Mais le genre asiatique trouva des compensations à cette disgrâce, non seulement en Orient, oii il régnait sans rival, mais en Occident, dans la grande éloquence romaine. Hortensias était un asiatique reconnu, et Cicéron^ qui s'en défendait dans ses livres de théorie, passait pour un asiatique modéré dans la pratique.

Cicéron avait raison : il n'était pas possible à un Romain dVHre un Attique. et surtout d'être un Démostliène. La phrase de Démosthène est libre dans tous ses mouvements, flexible et docile à la

{\)Instit. Ornt, XU, ix, 16.

(2) J. UirarU. Eloq.Att. p. ô2.

seule pensée ; la syntaxe ne lui pèse pas, elle est longue ou courte, mais toujours vive et alerte ; elle marche, mais elle peut courir et voler; elle vole, mais elle peut ralentir son essor et tcrmer brusquement ses ailes. La période latine au contraire a pour condition essentielle Tampleur et la majesté, son allure est toute patricienne , les mots sont composés entre eux comme les plis d'une toge sénatoriale, les incises préparent la cadence finale, comme les licteurs annoncent le consul ; tout le discours s'avance dans un ordre solennel, la gravité romaine mesure tous les pas, et Ton croirait voir un cortège de Pères Conscrits, qui monte au Capitole.

Personne n'a mieux parlé que Cicéron du nom^ hrc oratoire et personne n'en a mieux pratiqué les procédés légitimes. Il nous a dit souvent que les orateurs asiatiques affectaient à la fin des périodes le ditrochée ou l'un des péons. Lui-même adopte et multiplie dans ses discours ces cadences finales: comproharetj constituât^ relinqiœre^ videatur. On voit que toutes ces formes verbales seraient, en grec, accentuées sur l'antépénultième.

Il résulte de tout cela que les orateurs des siècles chrétiens étaient conduits tout naturellement à ménager des dactyles toniques à la chute des périodes : l'exemple des anciens Orecs, sans être concluant, était déjà favorable ; l'analogie des formes oratoires latines avait aussi son intluence, à une époque où les deux syntaxes et les deux littératures se pénétraient mutuellement : enfin la tradition asiatique était constante et décisive.

Pour bien établir cette tradition, nous donnerons encore deux exemples remarquables. Le premier est tiré d'un des plus anciens monuments de la littérature chrétienne.

On a signalé (1) à la fin de Fépitre à Diognète, ou plutôt du fragment (2) qui en remplit les derniers chapitres, une péroraison de forme particulière. L'auteur inconnu parle de la g)iose ou science surnaturelle (3).

c3 ç-jXcv çépwv y,al y.ac-bv [ai] pwv ':p•J-;r^zi'.; àû 'x zxpx 6zCô -o6:j;jLîva.

On a mis quelque bonne volonté à faire de la première ligne un trochaïque dimètre tonique, des deux lignes suivantes une succession régulière d'iambes, de la dernière une sorte de vers logaédique, où alternent Tiambe et l'anapeste. Pour nous, il nous est difficile de voir dans ces quatre lignes des choses si extraordinaires. Nous y remarquons seulement les doux mots proparoxytons x(opî6iJ.£v:; et 7::0::;j.£va, qui torniincnt les membres de la phrase. Dans ce qui suit, les gens clairvoyants reconnaissent encore beaucoup d'iambes et d'anapestes, tandis

(1) Fm\k : Zcifsrhrift fur Kirch^Grsrh. ISS?, p. los^ et Jacobi cite parle card. Pitra,^^?^;. Sacra, T. II. p. 10.

(2) Ce caractère fragmentaire des deux derniers cliapitres a été reconnu par le premier éditeur, H. PZtienne, 150^.

(3) Nous citons iPatr. Apost. édition minor de Gebhardt et Harnack, p. 86,

que nous ne sommes frappé que du seul dactyle tonique qui termine toutes les incises.

cùSà 7:Xav*r, TJ^7ptoT(!^^Tat • C'j!^ Eua çOctpsTat, àWx -apOsv:; 7:tJTî6cTat • xal JWTYjptov Sc{xvjTat, xal a-ijToXsi trjvîTi^ovTaî, xal To Kjpicu Trir/a zpzipy^i'X'.^ xal xatpcl cjvaYOVTat, xal îA£Taxéaji.ta ap;jLC^£Ta!, . xal â'iajxcov à^ts-j; h Aôyor eùçpaivîTat, ît ' cj IlaTYjp ao;â:£Tat • '

t> r; a5;a £iç toj; auova;. 'A;a.Y;v.

Cette remarque vient à l'appui de Topinion qui fait de ces deux chapitres un frao-nient dliomélie. Ce sont les orateurs seuls qui ont alïectê dans le discours et surtout dans la péroraison le proparoxytonisme. Du reste, nous croyons que la succession des dactyles toniques n'est ici qu'un effet du hasard, ou une conséquence logique du mouvement de la pensée, et que l'on trouverait des coïncidences de ce genre dans presque tous les auteurs de Tépoque.

On pourrait accuser les orateurs chrétiens d'avoir dénaturé la langue et profané l'éloquence par remploi de ces désinences monotones; mais un sophiste païen, un dos cory[)hées de l'école d'Athènés au ir siècle, le fameux Ilimérios est allé plus loin encore dans la recherche de Thomotonie. Photius, en caractérisant son style, emploie ces expressions : xal ajVTCvo; h tojt:'.; xat ^;op^l; It.z'j Sc^aot, ce

qu'André Scott interprète ainsi : 7îon sine content ione atque velocitate , cum quidern ita opus est (\). Cette traduction est inexacte en ce qui concerne le mot cjvtovc;. Le style d'Himérios est bien réellement syntonique, selon rétvmolode du mot. Il affecte les correspondances de Taccent, et lui-même l'avoue , précisément dans les termes employés par Photius. Au début de son EpUhalame à Sévère (2), immédiatement après le prologue ou jrrof/iéone, il annonce l'objet de son discours, ou plutôt de son poème : s'autorisant de l'exemple d'Apollon pour conduire les Muses aux fêtes nuptiales, il se propose de faire entendre Vharynonie syntonique, et de prendre part aux chœurs des vierges en rhonneur de Vénus. Les mots ivsivai Tr;v kz\xzvtav ty;v jjvtsvcv ont été traduits par Wernsdorf : severiorem dictionem remittamus. Mais en étudiant la phrase du sophiste, et en la rapprochant de celle de Photius, on voit bien que le mot iv^iva- doit être pris dans le sens de producere, instigare, et que r harmonie dont parle Fauteur ne peut être confondue avec la simple et vulgaire diction. S'il restaii un doute dans notre esprit, Pexamen rapide du style d'Himérios suffirait à le dissiper. Après avoir promis de conformer son style à V harmonie syntonique, Ilimérios poursuit la phrase commencée et la termine par les mots: È- ' 'Xzpzzirr, yzpt^z^'^.vK Dans la

(1) Bihlioth. Cod. CLXV ; Pair. Gr. T. CIII, p. 401. - Los expressions d'Eunapc (éd. noissonadc, coll Didot, p. 4'M) : /:it:v l'-. ry., xal v/sv r; tjvOV;-/.-/; zc aitixcv, nous semblent avoir le nu-mV sens que le jjvTSv:; de Photius.

(:?)Himeni Dcclamat, éd. Dubner, dans la coll. Didot, p. 3S.

demi-page suivante, car nous ne pouvons citer textuellement un auteur si licencieux, nous trouvons, en 25 lignes, à la fin des incises ou des phrases, 20 dactyles toniques, et 18 dipodies dactyliques de cette forme : à'vTpc'.c Ivj-jlçîucv.

Tous les discours d'Himôrios présentent les mémos correspondances toniques : le dactyle est le pied dominant, le trochée est beaucoup plus rare et se présente de loin en loin. Prenons au hasard cette invocation eaux IMuses qui termine le discours au proconsul de Grèce, Ilermogènc (1) : « Venez, filles de Jupiter, Muscs aux ailes d^or !... » Cette période, d'une forme toute poétique, se compose de onze lignes de texte et peut se diviser en autant d^incises; la9«et la 1()« seulement sont trochaïques et se correspondent entre elles, les huit premières et la IP sont dactyliques, et cinq fois nous retrouvons la dipodie déjà signalée :

Himérios n'est pas un novateur, il se conforme au contraire au goût de ses contemporains : c'est pour plaire à ses jeunes élèves ({nil 2)iHdarisc en prose sur les mythes du paganisme, qu'il donne à ses discours l'apparence d\in feu d\\rtifice, qu'il lance

(D Omt. XIV, p. î'j.

ses phrases comme de longues fusées pour les faire retomber en étincelles. Tout cela donnait beaucoup d'éclat et peu de lumière. L'auditoire d'Himérios reniait l'esprit attique dans Athènes même ; le genre asiatique, autrefois dédaigné, était désormais victorieux, et c'était l'accent, la synfonle, qui menait le triomphe.

Page 1