‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 38 sur 73 · I. — LE TROPAIRE · texte numérisé non relu

I. — LE TROPAIRE

Un regard attentif jeté sur Tensemble des monuments hymnographiques de TÉglise Grecque fait bientôt distinguer quatre créations diverses, qui appartiennent à autant d'époques différentes. «Il y a l'agglomération la plus rapi)rochée de nous, et dont se composent les livres actuellement en usage ; puis

les nombreux canons de \nf et ix" siècle ; au milieu d'eux, et comme rejctés à droite et àgauche,les tro-

paires antérieurs qui ont servi de types et d'dp'^zi; enfin les acclamations primitives, qui, agglutinées ensemble, ont elles-mêmes formé les tfopaires (1). » Nous avons traité ailleurs de Tliymnographie des premiers siècles, des doxologies de S. Paul dans ses épitres et de S. Jean dans V Apocalypse, des acclamations hébraïques ou grecques qui sont restées com- ^ munes aux deux Églises d'Orientet d'Occident, enfin de ces cantiques si admirables dans leur simplicité,

(1) Gard. Pitra, Ilymnogr. de VÉgl. Gr., p.

qui ont été recueillis clans les derniers livres des Constitutions Apostoliques (1).

Lorsque TÉglise sortit des catacombes et produisit au grand jour les solennités de son culte, elle accepta de joindre à la récitation des psaumes et à tout Tensemblo de la liturgie scripturaire , des prières nouvelles, composées par ses évéques et ses docteurs. Mais comme reffacement progressif de la prosodie métriciue et rinllucnce grandissante de Taccent rendaient comme impossible remploi des anciens rythmes dans le lyrisme religieux et populaire, les prières qui s'introduisirent ainsi, sous des noms vénérés^ dans les recueils liturgiques, étaient de la simple prose.

Au cinquième siècle apparaissent les tropaires^ expression intraduisible à laquelle il faut laisser sa forme grecque pour en déterminer le véritable sens. Quelle est d'abord Tétymologie du mot ? Déjà dans le vocabulaire du lyrisme classique, le mot xpcrc; avait le sens de rijthmc et de mélodie. Dans la IIP Olympiade, la muse a lait trouver à Pindare un trope brillant et nouveau : yizzi\'x\z^ cOpcvT'. Tpc^Tsv (2). Ailleurs le poète chante , sur le trojjc Lydien, Aj$(o h Tpi-w, la victoire du jeune Asopichos Çl). C'est encore le nom de trope dont se sert Bacchius pour désigner les divers modes de la musique (4). Le mot Tp:-o:, dit M. Christ, a pu donner,

(1) Les Cantiques de V É(f Use primitii'ej dans les Lettres Chrétien^ ries. 1882. T. IV. p. 188-203.

(2)Piiul. 01 ym}). III, 4.

(3) Ohjmp. XIV, 17.

(4) Bacchius, éd. Meibom, p. 12.

comme diminutif, le mot Tc:-ap:sv ; comme les etSr^ de l'ancien lyrisme ont fourni aux Alexandrins l'expression £:sjXX'.:v (1).

Mais n'y a-t-il pas d'autre relation qu'une étymologie commune entre le tropaire de TÉglise Grecque et le t?'02H' liturgique de notre moyen-age latin. Le trope d'Occident se chantait à la tin des heures canoniales, et comme transition d'une partie de l'othce à une autre partie, principalement entre le Benedicamus de Laudes et Vlntroit de la messe (2). Le trope était quelquefois en vers, en hexamètres par exemple, comme à la fétc de S. Etienne :

Introït : Etonim scdeinint principes et adversiim me loqiiebaiitiir.

Trope : Nulli un([nain noeui, noque Ie<ïiiin jura resolvi.

Introït : Et initiue persecnti suiit me.

Trope : Cliriste, tuus rueraiii taiitumquia rite minister.

Le plus souvent le trope était en prose, comme dans rollicc de Xoèl, après riicure de Tierce, tandis que le prêtre montait à l'autel, pour célébrer la troisième messe :

Tronic : Eece adest, de qno Propheta) canobant, dicentes : Introït : Puer natus est iiobis, etc. (3).

(1) Anth. CJo'Ist. p. LXIX.

(2) Du Gange. GIoss. med. Lai. au mot TropusAl faut remarquer que le mot troparimu était employé par les Latins aussi bien que frojiHs^ mais surtout pour désigner le livre ou le recueil des trojtes.

(3) C'est l'exemple que donne du trope le fameux Durand de Mende dans son liatiomd.

Mais toujours il y avait, des versets de Ylntrolt, aux versets du trope un changement de rythme, et il se produisait une sorte do dialogue à deux ou plusieurs voix. M. Marins Sepet a montré comment un sermon attribué à S. Augustin et récité à rofticc de Matines, pendant la veillée de Noël, donna naissance au mystère ou trope dialogué des prophètes du C/irist (1). Or, les homélies des Grecs avaient précisément, comme nous Tavons montré, ce caractère dramatique du sermon attribué à S. Augustin. Qu'on se rappelle les nombreux personnages qui interviennent dans le discours de S. Euloge pour le jour des Rameaux et les prosopopées qui remplissent le discours do S. Sophronc sur Tannonciation de la Vierge. En Orient, comme en Occident, ce lut cette forme dramatique de rhomélie, qui conduisit au trope et au tropaire. On peut croire aussi que TEglise d'Orient précéda dans celte voie TEglise latine. D'abord le nom de trope est grec d'origine ; ensuite les tropaires arrivent à leur pertection dans

(1) Les Prophètes du Christ. Étude sur les orit/ines du Théâtre au moyen âge^ dans la BiblioUi. de rÉcole des Chartes. T. XX VU, p. 1-27 et 211-204. Dans cette même viUe de Limojjes, où se jouait le trope des Prophètes du CJtrist^ il se tint en Tan 1031, un concile pour examiner la question de rapostolat de S. Martial. Ce concile, dans sa première session, s'exprime ainsi : « Inter laudos autem, quî3e TCOTTCl grseco nomine dicuntur, a eonversione vul(faris modu' laiio)iis^ dum versus sanctaî Trinitatis a cantoribus exclamaretur... Angelico interca hymno cum trojns^ id est festivis laudibus,ornatissime expleto )» Saeros. Cône. Kd. Labbe et Cossart, T. IX. p. 8VH), On trouve aussi, dans les actes du môme concile, de curieux oxompies des rapports de rÉj^lise d'Orient avec celle d'Occident. Deux moines Grecs, Siméon etCosmas, sont venus habiter Angoulême; et Azenière, avant de devenir abbé de S. Mesmin, a séjourné à Constantinople et assisté aux olUces grecs de Sainte Sophie.

les cantiques de Sergius, de Romanus, de Cosmas, longtemps avant Tapparition en Occident des tropes dramatiques et des mystères. Ces emprunts d'une Église à l'autre datent surtout du vii^ siècle, des pontificats de S. Grégoire le-Grand, de Théodore, de S. Martin de Todi qui eurent de longues relations avec rOrient, et du VP concile général qui réunit l'ancienne et la nouvelle Rome dans les mêmes croyances.

Revenons au tropaire des hymnographes orientaux. Le tropaire, dans son isolement, n'est point une strophe, c'est une période de prose, libre de toute règle. De là viennent ces mots de Suidas, de Théodore Prodrome, de Grégoire de Corinihe : y.aTa-

\z\'xlr.w. li'/x 'j.i'zz'j, ttî'^w )x:y<'>, '(«i auiiTCo) zr,\xzr. "£"'pa'x-

lJL£v:'. v.%vzwi; (1), employés pour caractériser les tropaires et les cantiques qui en dérivent. Le tropaire est donc la prière de tradition qui s'ajoute à la prière biblique ; primitivement court et timide , comme toute nouveauté, le tropaire ne s'établit que lentement. Mais l'autorité ecclésiastique, le renom des auteurs, et surtout l'influence catéchétique que ces chants sacrés pouvaient exercer sur les peuples donnèrent plus tard à cet élément nouveau des développements considérables. Là était l'avenir du lyrisme chrétien.

Ce tropaire primitif, particulier à chaque fcte, n'a pas disparu de la liturgie. Dans les plus anciens

(1) Cf. Suidas, V. Iwivvr,; b Aa;j.ar/.r/^i;. — Théodore Prodrome et Grégoire de Coriuthc, cités par Stevenson : du Rhythme dans rjlymnogr. p. 12, 7iotc$.

manuscrits, il est placé en tête de chaque offlce (1) et dans la dernière édition des Menées, c'est ce tropaire par excellence qui se cache sous le titre d'à-:),j- TiV-îv à la lin de l'offlce du soir. Il occupe ainsi dans l'offlce oriental la place de l'antienne du Nunc dimittis dans la liturgie d'Occident.

L'introduction d'un premier tropairc ne sufAt pas lon-teinps à la verve qui possédait alors les liturgistes. On en composa d'autres en grand nombre et ces additions multipliées provoquèrent des plaintes assez vives de la part de certains rigoristes austères, défenseurs de la simplicité antique. Car les tropaires n'étaient pas psalmodiés comme les cantiques de l'Ecriture, mais chantés et exécutés dans les temples, avec toutes les ressources de la musique du temps.

Pour se faire une idée exacte de Timportanco de ces innovations, et de la résistance qu'elles rencontrèrent, il faudrait recueillir dans l'immense bibliothèque des pères de l'Église une foule de passages relatifs à la liturgie, discuter en archéologue la valeur des mots, rendre à chacune des provinces de i Orient ce qui lui appartient en propre, soit dans ces rites nouveaux-, soit dans ces efTorts en sens contraires, faire la part dos basiliques et celle des églises de campagne, la part des villes et celle des monastères et des laures. Ce travail est au-dessus

(1) Card. Titra, lhj),i,w<n' n 4P r{ v;, v;ii r- t

'"Z- "'T'"^ !■"" ■ '*'■"•■"■-' <^"'"-'"- «EnironlJ, 187. PL « l-m« «<I,cu aziAj.i.: est mverfùnm,,,, et îr.yltcv sou --^i^J ."od te,..n,,u.,uio o.Me.o „„,.ulo„uo ou,u .oleun^ C i^c' d^; i ! teudo uloneiim ccnsotnr nfj-.,» 4-*"^ > i '^'-'«iiunt uiimt-

de nos forces: nous voulons seulement, dans ce chapitre, raconter quelques épisodes, détacher quelques traits caractéristiques et montrer dans les conversations des pères du désert les deux liturgies en présence, Tune encore purement scupturaire et se défendant par son antiquité, Tautre ouvrant la voie à une hymnographie nouvelle, sous le contrôle de l'autorité lé^ritime.

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