LE MANIFESTE DE CLÉMENT D'ALEXANDRIE
Clément d'Alexandrie, le maître d'Origène, est un des premiers exemples de cette prose poétique et exubérante dont nous parlons. Ses ouvrages contiennent, sous la forme d'une trilogie, la synthèse de son enseignement à l'école patriarcale, et conduisent le néophyte chrétien par les trois degrés de l'initiation, jusqu'aux sommets de la gnose révélée. La langue théologique de Clément est d'une singulière hardiesse. Il adopte sans hésiter toutes les expressions que lui fournit la mythologie et surtout le cérémonial des mystères d'Eleusis (1). Il se
(1) Les trois parties de l'œuvre de Clément sont subordonnées entre elles, comme les degrés hiérarchiques de l'initiation. La première doit procurer la purification de l'âme, à-oxaOapjtç ; la seconde son éducation pratique, iraiBsia; la troisième la révélation des derniers mystères, £7:07:T£{a. On peut voir, sur cette gradation, Fessier : Kirchenlexicon^diVt. Clément d\ilexatidrie Qi^ivschl^ l^hrbuch der Patrologie, Mayence 1881, T. I, p. 210.— On a contesté
pose lui-même en hiérophante, et sur le seuil du temple, il semble chanter Vinvitatoire sacré.
Le poète do Thrace adoucissait les bêtes fauves par les accents de sa voix et arrachait à leurs racines les arbres des forêts. La cigale de Pytho, charmée par l'harmonie d'Eunome le Locrien remplaçait par ses chants la corde brisée de sa lyre. Tous ces poètes qui mènent des orgies insensées et qui tressent en guirlandes le lierre pour en couronner leur délire, ces satyres et ces bacchantes du Ménale, et tout ce chœur de divinités mensongères, enfermons-les sous les ombrages de l'Hélicon dépouillés par le temps. A leur place, faisons descendre du haut du ciel, sur la montagne de Sion, la Vérité éternelle, et la brillante
Sagesse Mon Eunome, à moi, ne prend pour règle ni
le rythme de Terpandre, ni celui de Capiton, ni le mode Phrygien, ni le mode Lydien, ni celui de la Déride. Il chante le mode immuable de la nouvelle harmonie, qui porte le nom de Dieu ; c'est le Cantique nouveau, l'hymne lévitique, qui apaise la douleur, désarme la colère, et fait oublier tous les maux (1).
C'est Lui, c'est mon Chantre divin qui a ordonné l'univers, avec nombre et mesure, qui a enseigné aux éléments discordants à s'unir dans un même concert. Il
l'exactitude des enseignements historiques de Clément : Lobeck en particulier altirme qu'aucun apologiste chrétien ne fut initié. Mais il se trompe pour Tatien, et Clément lui-même semble parler en homme compétent : v.ai il iJLSjxjr^sôc, ïr.K^fùA'Siz^i jxîXXsv. (Cap. II de YExhort aux Grecs.)
il) Odyss. IV. 221. Le texte de Clément porte xaXwv ezO.r^Osç àzivT(.)v tandis que la plupart des éditions classiques donnent la leçon d'Aristarque : e-iXr^Ôsv.
^ donné à la n,er ses impétueux mouvements, et en même temps il a imposé un frein à ses fureurs • et la terre d'abord flottante au hasard, il la fixée ;r s s bases, et lui a laissé l'océan pour frontière. Ainl son chant immortel, source inépuisable de l'universelle
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Thrace, semblable à celle qu'inventa Tubal ; ce sont les accents qu'incitait David, interprète des volontés dt
luT aV.w . ' K ^'"^ '^ '' ^^"'^' ^^'^" ^"'^^ ^ût avant lui, a rejeté la harpe, la lyre, tous les instruments
inanim s. Mais il a mis en harmonie avec l'Esprit!
Saint le monde et l'homme qui est un monde en
corns Pt vl '' /'',?' ""'''^^ ^''' l'Esprit-Saint le corps et 1 ame de l'homme, lyre vivante, instrumenta plusieurs VOIX, destiné à célébrer le Seigneur • il
ZnhV''^'^'^ '^^"^'^^^^ '-''' ^"^^'^-^^ '^"^
Nous avons cité volontiers cette page de Clément d Alexandrie parce qu'elle nous semble renfermer une définition. Si la poésie chrétienne est quelque chose de réel et de distinct, si elle ne se confond pas avec la poésie païenne ou même profane, s'il est possible de reconnaître dans les chants des poètes chrétiens les notes qui sont tombées du ciel et ce les qui montent de la .terre; cette poésie qui est strictement la notre, qui a des sources divines et dont Boileau n'est certainement pas le législa-
^^ri^reppel. Clément ci Alexa>idrie, Paris, 1865, IVleçon,p.77-lC4*
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teur, peut et doit se définir: Le concert du monde et de rdmeet de Dieu, inte?^préfé pa7^ l'homme, som la seule inspiration du Christ. Pour répondre aux exigences de cette définition, quand le poète vraiment chrétien sentira le souffle venir et Fange du Seigneur l'effleurer de son aile, et la voix mystérieuse préluder dans le sanctuaire intérieur, sa grande pensée, son unique désir sera de connaître et la nature et Dieu, de se placer lui-même dans la vérité et la droiture, et d'offrir ses puissances, comme les cordes d'une lyre, au Verbe Rédempteur. Les poètes ont-ils assez souvent essayé cette théorie depuis trois siècles pour être en droit de l'appeler vaine et stérile ?
Mais à l'époque de Clément se posait une tout autre question : le monde Grec et Romain qui avait le culte de la poésie antique et qui adorait Homère au moins autant qu'Apollon, consentirait-il à prêter Toreille à cette poésie nouvelle, à ces accents étrangers du christianisme ?
Fuyez, s'écrie le maître d'Origène, en comparant la Muse des Grecs à cette Sirène enchanteresse qui séduisait jadis les navigateurs ; fuyez, ô mes amis, ces flots qui vomissent la flamme! fuyez cette île de malheur, et ces affreux rivages couverts d'ossements et de débris. Fuyez les chants de cette Sirène qui vous invite au plaisir dans le rythme de vos pères ! Élargis ta voile, o navigateur, fuis cette harmonie séductrice; bientôt tu seras initié aux sacrés mystères, et tu jouiras de ces concerts divins que l'oreille de l'homme n'a pas entendus et que son cœur n'a jamais rêvés.
Voici la montagne chérie de Dieu : elle n'a pas, comme le Cithéron, fourni matière aux fables tragiques, mais elle est consacrée aux drames de la vérité. Montagne ou réside la tempérance! chastes ombrages qu'habite la pudeur ! Ici, ne s'égarent point, dans les transports de l'ivresse, les sœurs de Sémélé, jadis frappées de la foudre, ces Ménades initiées par l'impure dilacération des victimes. A leur place, tu trouveras les filles de Dieu, belles de leur innocence d'agneau, tu les trouveras, célébrant les augustes mystères du Verbe et formant des chœurs d'une sobriété pudique. Ici le chœur se compose des justes ; le cantique est un hymne en l'honneur du Roi de l'univers. Les jeunes filles font résonner le luth sacré ; les anges entonnent leurs chants de gloire ; les prophètes proclament leurs oracles ; d'harmonieux concerts retentissent de toutes parts.
0 mystères véritablement saints ! ô clartés pures et sans mélange ! ... faites-vous initier, enfants de la Grèce, et de concert avec les anges, vous prendrez part à l'hymne du Verbe Dieu, et vous formerez un chœur autour de l'Éternel (1) !
Ces passages de Clément d'Alexandrie entrent bien dans notre sujet : en expliquant ce qu'il faut entendre par po6^67*^c-^r6^/i>;^«^, l'auteur de VExfioriation aux Grecs restreint et resserre notre cadre. Évidemment nous n'avons rien à démêler avec les Dionijsiaques de Nonnos, ni même avec la plupart des hymnes de Synésius. Ces éliminations ne nous déplaisent pas, et nous en ferions bien d'autres, s'il
ri; Exhort, atuc Grecs, Chap. XII. Patr.gr, T. VlU, p. 237-245.
s'agissait de nos littératures modernes. Sans doute il serait beau à la poésie chrétienne d'être riche en poètes et riche en chefs-d'œuvre. Mais si Dieu l'a voulue pauvre, il lui est nécessaire avant tout de rester fidèle à elle-même et de ne rien prétendre à des fortunes étrangères.
l'hymne des enfants, premier essai de POESIE