‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 47 sur 73 · L'HIRMUS ET LA NOUVELLE PROSODIE · texte numérisé non relu

L'HIRMUS ET LA NOUVELLE PROSODIE

î. — PREMIÈRE IDÉE DE l'IIIRMUS

A la fin du cinquième siècle, la litur^-ie des Grecs se composait essentiellement des psaumes et des cantiques de l'Écriture, de certaines formules déjà anciennes, peut-être même de la période apostolique, et enfin des tropaires ajoutés par des personnages presque contemporains. Cesderniers éléments n'avaient encore et ne pouvaient avoir qu'une autorité locale^ aussi restreinte que la juridiction ou l'influence de leurs auteurs. Ces tropaires étaient d'ailleurs de simples périodes de prose, destinées à caractériser la fête du jour et à rompre par un chant plus cadencé la psalmodie monotone. Tel est à peu près le rôle do nos antiennes dans la liturgie d'Occident.

Un siècle environ s'écoula. Le tropaire étant accepté, ayant sa place reconnue dans la liturgie, on pouvait s'en servir comme d'un type régulier et déjà traditionnel. Le tropaire avait sa modulation, sa musique acceptée et connue : il suffisait d'ajouter

d'autres paroles,conforniesaii modèle, et de les chanter sur le même air. Que faut-il après tout, pour constituer un rythme lyrique ? une série de syllabes de valeur inégale, se succédant dans un certain ordre. Quel que soit cet ordre, pourvu qu'on Tobserve ; et quel que soit le principe do Pinégalité prosodique des syllabes, pourvu qu'où l'applique d'une manière constante, l'essence du rythme est sauvegardée ; le reste est affaire d'esthétique. Quand Pindare avait composé sa première strophe et sa première épode, le rythme de l'épinicie tout entière était créé, tandis que l'œuvre du poète commençait à peine : ainsi les premiers hymnographes, en inaugurant l'usao-e des tropaires, on fixant l'air ou motif musical de ces prières en prose, avaient fourni à leurs successeurs les types d'une nouvelle littérature Ivrique, merveilleusement riche et féconde. A quelle époque précise, le tropaire se transforma-t-il en /unnus, c'est-à-dire en strophe type ou modèle de cantiques plus récents ? Quel fut l'auteur de cette innovation dernière et décisive ? L'histoire ne fournit, sur ce point caiiital, aucun renseignement précis. Mais du moins nous pouvons dire ce qu'est V/iirmus, et combien est important le rôle qu'il joue dans l'hymnographie.

Lorsque dans un chant d'une certaine étendue. la même mélodie se répète, note pour note, de période en période, on peut immédiatement conclure que les paroles chantées sont rythmiques, que les syllabes sont comptées ou mesurées, enfin (lue les périodes elles-mêmes peuvent être appelées des strop/ics . Cette manière de pressentir le rythme

est toute matérielle sans doute, mais elle est infaillible. Ainsi il suftit d'assister à un de ces offices du mont Athos, que les visiteurs occidentaux ont si souvent qualifiés d'interminables, peut-être parce qu'ils n'en ont jamais attendu la fin, pour constater que cette liturgie est composée de véritables poèmes, et que ces odes d'un nouveau genre sont soumises à une métrique inconnue des anciens et dont les Grecs modernes ont à peine conscien^^e. Si Ton prête plus attentivement Toreille, on remarque bientôt que les strophes et les incises de la strophe n obtiennent, dans le chant, le même nombre de notes, que parce qu'elles ont dans le simple débit le même nombre de syllabes ; et, avec plus d'attention encore, on observe que les points torts de l'exécution musicale coïncident exactement avec les syllabes toniques. Un français, chargé d'une mission scientifique en Orient^ entend un soir de Vendredi-Saint, dans une église de l'antique Chalcis (1), ce chant empreint d'une douce tristesse.

cuv'AaTâ^aî'.v Ss^iïcusai ty;v gyjv (2).

Cette première strophe terminée, après un verset intercalaire du psaume 118, le chœur reprend avec la même modulation :

(1)L.A. îîourgauU-Ducoudray, Études sur ta musique Ecclcsiastique grecque, Paris, 1877, p. 21.

(2) T(5iw5'.ov KaTavyy,Ti>tcv. Edit. de Rome, 1870, p. 710 <

'H ïwYj, rto; Ovy;7y.£i; ; T.Co^ y.a: Taîw cr/.£T; ;

Et le poème se poursuit par strophes de 35 syllabes, avec les mêmes repos après la sixième, la douzième et la vingt-quatrième, avec les mêmes syllabes toniques, depuis la troisième jusqu'à la trente-cinquième ou finale. La même mélodie se renouvelle soixante-quinze fois, sur des paroles différentes, mais avec le même rythme et selon les mêmes lois, jusqu'à cette strophe à la Vierge (1) :

M"' ' ay.apw5[^-îv 7î,

OîSTcy.î xf^YJ,

Une prière de soixante-quinze strophes parait longue, même quand on est dévot ; mais, en compensation, quelle base inébranlable de certitude pour la fixation d'un rythme.

Si Ton n'est pas convaincu , le second chœur entonne, après un moment de silence, sur un air un peu différent (2) :

Tcv £v T(o TTajpo) Xîip^t; TîîvavTa, y.al TJvTpi^xvTX TO y.paT:: '0\i è*/.Op:u«

(1) Jbid. p. 716.

|2) Ibid^ Piï 717.

— 2G2 - Tcr>; Œcr^ vàp TraOVjixacT'.v è'xcjjiîv

et soixante-deux stroplies de même étendue se succèdent, avec les mêmes points d'arrêt et les mêmes accents.

Ce n'est pas tout : le premier chœur recommence sur un ton plus vif et presque joyeux (1) :

ujJLVSv TYj ':xzf^ zz'j rpojçe'pc'jjt, XptJTÉ {x:u.

KaOîXwv Tsj çùXcu 5 \\pt{xaôî(aç,

Mjps^cpc. y;XO:v, • l/.6pa aot, \pt3Ti pisj, y.cixiwcuja: -pccppcvo);.

Cette Strophe légère de 10 syHa])es, composée do trois vers paroxytons, se répète 48 fois : les paroles changent, mais le rythme est invariable ; et cette longue mélodie de 185 strophes se termine par une invocation à la Vierge (2) :

àvijTajiv, IlapOivc,

(1) Ibùf. p. 723.

(2) Ibid. p. 727.

C'est la première parole qui annonce les joies de la Résurrection, car ces cantiques, que nous écoutons en profanes, pour y chercher les traces d'une prosodie nouvelle, font partie de l'office du Samedi- Saint. La nuit s'est écoulée dans la prière, l'aurore commence à luire, et bientôt, dans les odes de S. Co5mas (1), va retentir le cri de triomphe du Christ, sortant du tombeau :

Que le monde tressaUle de joie !

Que tous les êtres de la création soient dans l'allégresse !

Ainsi, dans la composition de chaque strophe, l'hymnographe inconnu s'est modelé strictement sur la première, sans augmenter ni restreindre le nombre des syllabes et sans déplacer les accents. Ces lois fondamentales du rythme liturgique résultent en quelque sorte d'un premier examen, non point minutieux, mais seulement attentif.

Page 1