II. — LA DÉCOUVERTE DU GARD. PITRA
Cette méthode purement expérimentale était accessible au premier venu, pour peu qu'il voulût se rendre compte des mélodies qui frappaient son oreille. Mais, par un des hasards les plus étranges qui se rencontrent dans Thistoire littéraire, tous les premiers venus qui firent cette observation, la gardèrent discrètement pour eux. Peut-on croire que Allatius, que Païsius Ligarides, que lecard. Querini,
(1) Ibid. p. 733.
archevêque de Corfoii, que les Basiliens de Grottaferrata, tous Grecs par rorigine ou par un long séjour en Orient, aient absolument ignoré ce qu'ils n'ont pas eu la précaution de dire ? De fait, ils gardèrent le silence, ou du moins les explications, qu'ils donnèrent dans leurs livres, furent vagues et confuses (1). Les Latins s'en rapportèrent ù eux, comme il était juste : les plus compétents, ceux qui avaient souvent feuilleté les recueils liymnographiques, AVangnerek, Maracci, Gretser (2), les Bollandistes Papebroch et de Rye, du Gange, Habert, Arevalo, de nos jours Mai, Matranga, Yormbaum, tous, en termes plus ou moins exacts, parlent de cantiques, d'acrostiches, de strophes ou de tropaires, mais jamais d'un rythme défini. Goar seul semble avoir reconnu la loi de l'isosyllabie, et remarqué l'importance de rhirmus dans la composition rythmique, et dans l'exécution musicale (3). Deux Bénédictins français, Dom Toustain et Dom Tassin réclamèrent contre le préjugé commun. Ils adressèrent au card. Querini,
(1) Voir le résumé de leurs rcnseionenionts dans YHymnogr. p. 3. Cf. ^iQSQVi?>ox\^ du Rythme dans Vllynuiogr. p. 8.
(2) Gretser est celui qui foi mule le plus nettement Topinion commune: « Ilymni Gra3Corum fere nulla certa lege constant ; lex potissima videtur esse hymnographi voluntas. » de Cruce^ p. 2330. Les autres se contentent d'atlirmer que les cantiques des mélodes sont<?« simple prose, ce qui est vrai dans un sens.
(3) Goar, Euchol. «Libros notis musicis exaratos inter cantandum rarissime conspiciunt, vel etiam habent Grœci :communesquc idco, et verbis et cantu, memori» tenaciter infigunt Ilymnos, ad quo^ non normam aUos 2xiri syllabarun numéro constantes, canta>ufo inflectuni : quorum ideoprimordia canticis aliis inscribunt, ut ad eorum regulam, sequentes indicent esse decantandos. Hi vocantur i,lp\Loi, sive tractus.» p. 434.
une longue lettre, pour lui révéler une poésie cachée dans les tropaires de S. Théodore Studite. Cette lettre, trop affirmative, exigeait une démonstration en règle : Dom Toustain se mit à Toeuvre et se livra, pendant de longues années à un travail long et stérile : il voulait absolument retrouver, chez les mélodes, la prosodie classique et tous les mètres de l'ancien lyrisme. « Il n'est pas aisé, dit-il, de circonscrire les vers des hymnographes et il est plus ditficile encore d'en assigner la nature et les modes : car il faut aller au bout de la poétique des anciens qui est illimitée; épuiser les renseignements fournis par les grammairiens^ par les scholiasies ; rapprocher et combiner ensemble plus de six mille vers différents, depuis ceux d'un pied jusqu'à ceux de trente (1).» Dom Toustain dut renoncer à sa démonstration, en mémo temps qu'ils abandonnait l'édition de S. Théodore, et les hymnographes restèrent pour les Occidentaux, de simples prosateurs.
Il était réservé cependant à un Bénédictin de Franco, de rendre aux mélodes leurs titres et leurs couronnes de poètes.
Il faut lire, dans rHyrnnographie de V Église Grecque, le récit des longues recherches de Dom Pitra, quand, après avoir consulté « Latins et Grecs, Occidentaux et Levantins »; après avoir fait appel « aux
(1) Biblioth. Xat. Suj^pL Or. Cod. 410. Cf. Hymnogr, p. T. Nous avons eu entre les mains, après le card. Pitra, les volumineux cahiers de Dom Toustain, « couverts de longues et de brèves, groupées avec tout l'art des permutations et des combinaisons, que permettent, ou la prosodie antique, ou une métrique imaginaire. » Ce «ont les codd. 274-276, 270,284, 287-288,304. 402-403, 4i)S-400, 412- 41Ô, 506-509 et d'autres encore.
commentaires de Grégoire de Coriiithe, de Théodore Prodrome, de Jean Zonaras sur les anciens hymnographes » ; après avoir copié en entier, « pour mieux s^en rendre compte, le très docte et intéressant traité d'Eustathe de Thessalonique sur Jean d'Arclas » ; après avoir interrogé les liturgiques grecs et russes! croyant toujours atteindre l'explication cherchée! et manquant toujours du mot décisif, il n'avait pu rompre encore les sceaux de ces livres mystérieux (1). Il faut lire surtout cette page intéressante, où le problème est entin résolu, non par la méthode de l'érudition proprement dite, mais par des signes sensibles, par des points diacritiques de couleur rouge, marquant les subdivisions des tropaires.
< Un incident, dont l'humble détail demanderait grâce, ouvrit une voie inattendue. Sur les ordres du très illustre pontife heureusement régnant, un cénobite de Solesmes arrivait, en juin 1859, dans la capitale dos Czars. L'habit bénédictin suffit pour lui obtenir, à l'É-lise dominicaine de Sainte-Catherine, une cellule qui lui offrit le luxe d'un manuscrit grec. C'étaitun ami, venu h propos, pour charmer les heures toujours longues d'une installation en pays étranger. Ces heures n'étaient pas sans an<?oisse, pour un pèlerin venu des bords du Tibre aux rives de la Neva. Elles passèrent vite, grâces surtout aux feuilles avidement explorées du manuscrit, qu'en vain l'humidité rendait presque Illisible. Vers la fin, l'attention devint plus saisissante : c'était une légende du mont Athos, sur Notre-Dame des Ibères.
> Au.temps des Iconoclastes, une sainte image, l'uni-
(1) Hymnogr. p. 3-10.
que trésor d'une veuve de Nicée, était condamnée aux flammes. Confiée, pendant la nuit, aux flots de la mer, au lieu d'être submergée, elle reste dressée sur les eaux, se couronne d'une auréole, et disparaît en s'enfonçant dans un sillon de lumière. De longues années se passent ; chassés par l'Islamisme et les Iconoclastes, des exilés peuplent les sommets du mont Athos ; la sainte Laure commence par d'illustres abbés ; de vaillants capitaines se font moines ; le fils d'un roi de Géorgie, Euthymius, fonde le monastère de Ibères. C'est l'âge héroïque, et le moment où l'image voyageuse se révèle. Une colonne de feu annonce sa présence, au rivage de la mer. Deux fois les moines accourent, des barques s'élancent à sa rencontre ; elle recule et disparaît devant des mains trop profanes. Le plus saint moine d'entre les Ibères, Gabriel, est averti en songe que l'honneur lui est réservé de la recevoir. Il part, en ièiç d'une procession, et, sur l'ordre de l'abbé Paul, marche sur les eaux, parvient à la sainte image, et l'apporte en triomphe, pour la déposer, comme reine et patronne , à la principale entrée du monastère. Elle eut son jour de fête, avec oflice solennel, ornée des huit cantiques que les Grecs appellent un canon. Ce canon terminait lomanuscrit de Sainte-Catherine, portant dans son acrostiche le nom de Gabriel, et off'rant des éléments pour contrcMer toute la légende.
» Sans s'arrêtera cette facile critique, l'attention du pèlerin resta absorbée sur des points rouges, qui divisaient, non-seulement les hymnes et les strophes, mais des vers très variés de formes. Ces points, placés aux mêmes intervalles, dans chaque strophe, mesuraient le même nombre de syllabes, jusqu'à la fin des huit cantiques. En tête de ceux-ci, venait un mot de refrain ou l'Eipixc;, qui ne pouvait être que le début d'un plus ancien cantique, destiné à fixer, non-seulement la mé-
lodie du chant, mais le nombre et la mesure des vers. Huit fois, en effet, 17»>mr(5 changeait dans ce canon et les divisions symétriques et régulières recommençaient toujours, marquées par des points rouges, trait de lumière qu'il ne fut plus possible de perdre de vue. Le pèlerin était en possession du système syllabique des hymnographes » (1).
Vhirmus est donc le tropaire primitif, devenu le modèle traditionnel de strophes nombreuses et même de nombreux poèmes. Prenons pour exemple rhirmus de la première ode du canon de Notre- Dame des Ibères, hirmus « qui remonte à la plus haute antiquité et qui semble un chant du baptistère et des catéchumènes » (2),
jjLWjaVy.Yj pâJâBc; ciaupoTjTTco; TrXyj^aîa, y.al litkz\izx 6iXaTTav.
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ajtjia T(o 0cu> àvajjLÉX-ovTa.
Nous avons relevé trente odes qui se réfèrent à cet hirmus et qui appartiennent à tous les âges de Phymnographie. La plupart sont anonymes, il en est une de ïaraise, le patriarche du viir' siècle (3), une
(Y) Hymnogr. p. 10.
{2)Ibid. p. 13.
(3) Menées, édit. de Venise, 1880, 25 mai, fête (fti Chef de S. Jean- Baptiste, p. 89.
autre de Jean Mauropus, évêque d'Euchaïtes, contemporain de Constantin Nicomaque et d'Alexis Comnène(l), une troisième de Théodore Lascaris II, qui mourut moine de Sydandre en 1259 (2). Mais la plus curieuse, sinon la plus édifiante de ces œuvres d'imitation, est celle de Michel Psellus dans une satire contre le moine Jacob (3). Car il faut l'avouer, les rythmes liturgiques furent détournées plusieurs fois de leur destination sacrée, pour servir d'expression à des pensées profanes, et même à des rancunes coupables. M. Const. Sathas, qui nous a fait connaître tant d'œuvres intéressantes du j^rûice des philosophes, a publié intégralement ce canon satirique (4). Rien n'y manque, ni l'acrostiche dédicatoire, ni la division des odes, ni Tindication du ton, qui est ici le quatrième plagal, ni Pindication des hinnus, qui se retrouvent tous dans les Menées ou dans VEuchologe. Ainsi à plusieurs siècles d'intervalle, les mêmes strophes servent de modèles à un grand nombre d'auteurs, à un plus grand nombre encore de poèmes. Les trente odes dont nous avons parlé ont en moyenne quatre strophes chacune, de telle sorte que le rythme de Yhirmus 'Ac'/,aTY;AiTr^v est déterminé par la comparaison de 120 strophes environ, toutes conformes au même type.
(1) Ihid. 30 janv. fête des SS. docteurs Basile, Grégoire le Théologien et Jean Chrysostome, p. 22o.
(2) Horolog. Edit de Rome, 1876. Canon paracléiique à la Mire de Dieu, p. 301.
(3) Cf. Alfr. Rambaud, Michel Psellus , philosophe et homme d'état byzantin, dans la Revue historique, 1877. T. I, p. 268.
(4) C. Sathas, Biblioth. Gr. medii aevi, T. 3V, p,177.