III. — LA SCIIOLIE DE TIIÉODOSE d' ALEXANDRIE
Les scholiastes, qui avaient gardé si longtemps le silence, ont enfin parlé. Il est vrai que Zonaras, dans son commentaire sur les Canons anastasimcs des. Jean Damascène^ ne délinit riiirmus que d\ine manière vague et presque intraduisible. Mais la vraie formule de la rythmique nouvelle nous est fournie par Théodose d'Alexandrie. Ce grammairien, le premier peut-être qui ait écrit des gloses sur nos mélodes, se fit aussi le commentateur do Den} s de Thrace, disciple d'Aristarque. Dans ses scholies inédites sur cet auteur, on lit les quelques lignes qui suivent (1), dont le texte a déjà toute une histoire :
'Eav Ti; esO.Yj 7:cir;c7at xaviva, ^rpwxcv liX[xikizT. tcv apjxbv, zhx âTravaY^iv Ta xpo-âpta, lŒocjXXa^o jvTa, xal qjiOTSvcjvTa TU) £ip[Aw, xal TCV z^zzo^t ûtTrcŒWsCVTa.
En publiant ce texte pour la premit^re (bis en 1867, le card. Pitra avait écrit, conformément au Codex Barberini, (xsXi^crat pour ixôXîcra'. ; mais, intori)rétant la pensée plutôt que les mots, il traduisait ainsi : « Si quelqu'un veut ûxire un canon, qu'il fixe d'abord le mode de rhirmus, qu'ensuite il dispose les tropaires, en conformant à l'hirmus lenoftibre des syllabes et le modemusicaL et qu'il atteigne ainsi son bîit » (2 .
(1) On trouve le texte do Zonaras expliqué et discuté dans les Anal. Sacra ^ T. I, p. xlyii.
(2) Uymnogr, p. 32.
Le P. Gagarin s'appuya de la leçon Barberini pour s'inscrire en faux contre cette traduction (1). Il expliqua ainsi la phrase de Théodose : « Si quelqu'un veut faire un canon, qu'il s'occupe d'abord de Vhirmus, » Mais cette interprétation, contredite par trois autres manuscrits, entachée d'ailleurs d'une faute de syntaxe (2), est absolument inconciliable avec le contexte du scoliaste. Théodose traite de la première partie de la grammaire, de Pàvi-^wc; (3), conformément aux commentaires antérieurs de Georges Chœroboscus. Il examine comment doivent être lues Tépopée, la tragédie, la comédie, les poésies lyriques. Il en vient à cette conclusion :
Ssr lï TCV zotYiTV £;i.-£',ocv thx, '.f,; HLSUTixf;;, hx {xeX.-yj xiaw;
Tàzcnfji/.aTa (4); et de suite, il applique ce principe général à la poésie liturgique : «par exemple, dit- 11, si quelqu'un veut f\iire un canon, il doit avant tout ixiXizii TCV stpjxcv. » Le mot i^aizx: est donc le mot important dans Tintention du scholiaste. Il signifie non-seulement fixer dans sa pensée le mode de Vhirmus, mais encore le modeler de vive voix, et s'en faire une règle pour l'oreille.
M. Christ, de son coté, trouvait à redire à la traduction du mot Txc-cç, qui, selon lui, signifiait ici mélodie (5). Cette objection est encore sans fondement :
(1) FAtides religieuses, 1868, p. 342.
(2) Stevenson: du Rythme dans Vhymnogr. deVÉglise grecaue 1876, p. 2&, note. '
(3) Cf. A. Chassant, La grammaire de Denys de Thrace, dans 1 Anmuiire de V Association des Études grecques, 1877. p. 175
{A) Anal. p. xLvir.
..'■^'^l- ^^''^^'^"'""asbenchte A. K. Bayer Akad. d. Wiss. 1870, 11) xiert ^, p. 100.
« Théodosc, dit M. Stevenson, avait déjà parlé de la mélodie, ixsXicrat ibv sîpixiv, et il n'avait plus besoin d'v revenir. IVailleurs nos scholiastes emploient constamment, dans des cas semblal)les, le mot cr-As-b; dans le sens que lui attribue le card. Pitra, et nous avons la conviction que Théodose recommande au mélode d^woir en vue, non-seulement la mélodie de rhirmus, le nombre syllabique et Taccent, mais aussi le but qu^il se propose dans la composition de son poème. Chaque hirmus no convenait pas à toute espèce de sujet et n'était pas choisi à Taven-
ture (1). »
Le seul reproche sérieux, que Ton puisse taire ù la traduction donnée par Tauteur de Vllymnographie, porte sur la valeur du mot cjACTovsjvTa, qui ne signifie aucunement, du même mode musical, mais bien : avec des accents symétriques (2).
Le sens précis de la phrase de scholiastc étant ainsi défini, nous pouvons tirer de son texte la formule exacte des rythmes liturgiques. Les anciens tropaires sont devenus des e^sî, ou strophes modèles. Leur mélodie a déjà une base dans la tradition. Pour faire un nouveau poème, le mélode, après
(1) Stevenson, ihid. Cf. Anal. p. xiA'ii : « Non vacat immorari in verbo TGV oxozbv, quod CvriUus, Photius, Hesychius, Suidas intcrpretontur t6-ov (^) ^ivT-S GTOix^Oat v^al àxoXouOsOsiv, scopum sxve typum quem omnes sequuntur et imitividum sihi propomint, ut optime Kustcr, Ul, 385. Undc non asscquor, quam ob rem, cura gallice dixerim : qiiil atteigne son but, id aîgrc tulcnnt gerraanici viri, quove tibicine fuiti velint, oxozcv apud Byzantines esse musicum artificium ».
(2) lisdcm accentibus, dit le Card. Pitra, dans les Atialecta^
T. I, p. XLVIIU
avoir choisi Vhinmis convenable au sujet, ou l'avoir composé lui-même, s'il n'en trouve point à son gré, compose des tropaires imit-itifs, correspondant à Vhirmus adopté, syllabe jmr syllabe, tîSîuXXa- ?5JVTa, et accent par accent, cixcTcvcjvTa.
Nous dirons donc : Uisosyllabie et r/iomotoniesont les deux lois fondamentales du lyrisme byzantin.
Ces deux lois sont simples, précises et suffisantes pour constituer un rythme. La première appartenait déjà à rancien lyrisme, car elle fut, dans tous les temps , la condition naturelle de la poésie chorique. La seconde résulte de la substitution du principe tonique, décidément victorieux, au principe de la quantité prosodique, devenue insensible à Toreille byzantine.
Cette substitution eut lieu graduellement, sans effort et d'une manière inconsciente. La prose devint de la poésie sans y prétendre, et les mélodes furent des poètes. Car vraiment il serait injuste de leur refuser ce nom. Ils ont un rythme qui en vaut un autre; ils expriment de grandes pensées, plus hautes et plus pures que celles de Pindare ; ils se sont faits les interprètes de la prière publique, et c'est la mission par excellence du lyrisme ; enfin, si les livres, si les écoles de l'Orient et de TOccident ont gardé le silence sur leurs noms et sur leurs œuvres, ils ont obtenu une gloire plus solide, la gloire vraie des vrais poètes : ils vivent encore, malgré les siècles, dans la mémoire et sur les lèvres des peuples.