CHRÉTIENNE
D'ailleurs quand le Christianisme parut, il n'avait rien à envier au lyrisme profane. C'était le beau temps des épigrammes, des Halieutiques et des Cynégétiques, mais la lyre ne mêlait pas sa voix à cette poésie artificielle. Le monde semblait trop vieux pour chanter encore. On faisait des vers, autant que jamais peut-être; on les récitait volontiers, mais on les mettait rarement en musique. Les hymnes de Callimaque et de Cléanthe, antérieurs de plus de deux siècles à l'ère chrétienne, sont déjà en hexamètres, tant la tradition lyrique s'est perdue rapidement.
Mais il ne s'agit pas ici de faire son procès à la littérature alexandrine qui avait d'ailleurs des mé-
rites d'un autre genre. Passons immédiatement au premier poète chrétien qui semble adopter la lyre. Combien la thèse exclusive de Clément d'Alexandrie serait-elle mieux reçue , si on la trouvait accompagnée de son application pratique, et si le Docteur chrétien, après avoir imposé silence à la Muse des Grecs, voulait bien se transformer en poète et nous faire entendre les premiers accents de la Muse nouvelle !
Clément d'Alexandrie termine le dernier livre de son Pédagogue par ces quelques lignes :
Puisqu'il a plu au Maître divin de nous placer dans son Eglise, de nous prendre sous sa garde et de nous instruire par sa Parole toujours vigilante, il convient de profiter du lieu où nous sommes, pour chanter à notre Maître une hymne d'action de grâces en harmonie avec ses leçons.
A la suite de ce préambule, on lit ce titre • Hymne du Christ Sauveur par S. Clément (1). Bien
(Ij On pourrait ajouter quelnues articles à la riche hiblioeraphie du docteur Alexandrin dans le Répertoire do M. Ul. ChevalL •
menfonnons seulement les principaux critiques qui se sont occupés de 1 hymne des enfants. ^^^^^^t»
Villoison, Anecd. gr. Venet. JT81. T. Il p 98
TT^^Ïr"' Z" ^''"- ^'' ^^^'^■^''^-^'^^*«^'^'^'W'^^>'. Loipz. 1832. F. H. Schlossor, Bw Kirche in ihren Liedern. Freib. 1863
Freppel, Clément d^ Al exaridrie, 1865. 12» leçon, p. 281-304. ' \V. Christ, Anthol. gr. Carm. Christ. Lips. 1871. p xviii Pf <r Cobet, Dindon- et Thierfeldcr. cités par W. Christ K^ysev.Beitraege ,rcr Geschickte und Er^.larung d. Kirchen hymnen, Paderborn, 1881, p. 2S. ^t>chen^
entendu, Tauthenticité de l'hymne a soulevé des difficultés. Nous croyons que, par amour pour la paix, Clément fera bon marché de ses droits d'auteur, et puisqu'on nous accorde que le cantique appartient à la première période de la poésie chrétienne (1), traitons-le comme une œuvre anonyme, et réservant l'examen rythmique du morceau pour un chapitre spécial, apprécions-le rapidement au point de vue littéraire.
Ce qui constitue l'essence de la poésie lyrique, ce n*est pas une versification plus ou moins régulière, mais le transport d'une âme. qui en face des réalités de la nature ou de l'esprit, sait traduire son enthousiasme dans un langage vif, coloré, avec nombre et harmonie. A ce point de vue, Ton imaginerait difficilement une expression plus poétique du sentiment religieux. Rien n'est gracieux comme ces métaphores où le Christ apparaît successivement sous la figure du berger qui conduit ses agneaux, de l'oiseau qui rassemble ses petits sous son aile, du laboureur qui cultive le champ céleste, du pécheur qui amorce les âmes par les douceurs de la vie divine, de la mère qui nourrit ses enfants du lait de la sagesse; et enfin du maître qui réserve à ses serviteurs la récompense éternelle. Car le mouvement qui entraîne le poète n'empêche pas de saisir une certaine gradation dans les idées, une sorte de mécanisme voilé par le désordre lyrique. L'hymne s'ouvre par une invitation à chanter les louanges du Christ. Suivent les titres que le Verbe pos-
(1) € Utut res eese habet, hymnus inter antiquissima et celeberrima monumentapoesischristianse meritonumeratur. » (W Christ.)
sède à notre reconnaissance : il sauve, il enseigne, il dirige, il nourrit, il récompense. Voilà les divers bienfaits que rhymnographe célèbre tour-à-tour avec tant d'effusion. Sans doute, il n'est pas une de ces images, si pleines de fraîcheur et de vivacité, que nous n'ayons déjà rencontrée dans le Pédagogue ; mais leur réunion n'en a que plus de charme. On dirait en eff'et que Clément a voulu recueillir ces fleurs éparses çà et là dans le cours du livre, pour les rassembler en gerbe, et couronner son œuvre par un bouquet poétique. Tel nous paraît être le véritable caractère de Vhymne au Christ; et il faut convenir qu'on ne pouvait extraire avec plus de goût la substance de cet enseignement, ni la présenter sous une forme plus attrayante (1).
Nous rapporterions volontiers une partie de ces éloges à leur auteur. Les strophes qu'il nous a données comme une traduction fidèle de Vhijmne des enfants ressemblent plutôt à une belle et poétique paraphrase. L'hymnographe a pour but de résumer dans son cantique l'ensemble des catéchèses et les titres qu'il donne au Verbe divin, manqueraient de précision, plusieurs seraient de véritables énigmes, si on les isolait des trois livres de commentaires qui les précèdent. Les gradations dont parle Mgr Freppel sont faibles et indécises, l'ordre des idées, tel qu'il le signale ne ressort pas immédiatement du texte. Mais en vérité rien ne dépasse dans la littérature classique l'harmonie entraînante de cette période lyrique.
(1) Mgr Freppel, 1. c. p. 298,.
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Un autre point à remarquer, c'est le renouvellement de la forme litanique , fréquente dans la poésie primitive des peuples aryens, mais incompatible avec les procédés de l'art grec, qui se refusait à toute brusque succession de symboles et d'images. Chez les poètes de Tâge classique, le frein des coursiers indociles ne devenait pas tout-à-coup Vaile des oiseaux ou le gouvernail de Venfance. On ne passait pas si rapidement d'une métaphore à l'autre, et chacune de ces appellations divines aurait réclamé son verbe et sa phrase entière d'éclaircissements.
(1) vy;7:i(ov est inacceptable pour le sens et pour le r>thme. Les copistes n'ont-ils pas confondu avec vxjtwv qui présente à peu près les mêmes éléments dans l'écriture ?