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LE CANTIQUE DES VIERGES DE S. METHODE

Malgré de sérieux travaux sur les ouvrages de S. Méthode de Patare ou de Tyr, nous aurions encore à en parler longuement. Son banquet des Dix Vierges a seul réussi jusqu'à ce jour à préoccuper l'érudition moderne. Ses luttes contre Porphyre et contre Origène sont moins connues que sa brillante imitation de Platon. On n'a point éclairci les nuages qui couvrent sa vie, son triple épiscopat et la date de son martyre. Un problème intéressant sur ses rapports avec l'école exégétique d'Antioche a été discuté, mais non résolu (1). Il y a là matière encore à

BIBLIOGRAPHIE. — Outrc les ouvragGS mentionnés par M. Ul. Chevalier, Ri^pertoire des sources historiques, p. 1369, on peut citer :

J. Ad. Mœhler, Patrol. oder Christi Literaergesch, Ed. Reithmayr, Regensb. 1840. pp. 680-700. — Trad. Franc, de J. Cohen. Paris 1843. T. II. pp. 278-300.

Alzog, Patrologie^iTSidi. Belet. Paris 1877. pp. 213-216

Ern. Carel, Methodii Patarensis Convivium decem Virginum. Paris 1880 (Thèse de doctorat). Le Chap. iv est consacré au Chant des Vierges,

G. Nirschl, Lehrbuch der Patrologie und Patristik, Mayence 1881. T. I, pp. 346-353.

Pour ce qui regarde spécialement le Chant des Vierges : Gard. Pitra, Ilymnogr. de l'Eglise ^r.^Uome 1887. pp. 39-40.

\V. Christ et M. Paranikas, Anth. Gr, Carm. Christ U^siœ 1871. pp. xvi-xvii, et le texte, pp. 33-37.

(1) C'est l'avis du Card. Hergenroether dans son Manuel de Vhist,

tout un livre, fort curieux et fort important pour l'histoire de l'Église de Syrie.

Méthode a été surtout considéré comme philosophe. On pourrait aussi bien l'étudier comme poète. Il n'est aucune de ses œuvres , d'ailleurs mutilées par le temps, qui ne renferme de véritables beautés dramatiques. « 0 Centaure, dit-il quelque part à Origène, voici une statue placée sur son piédestal, tous la regardent avec admiration, tant elle est faite avec art ; mais on discute sur son origine, les uns prétendent qu'elle a eu un commencement , les autres assurent le contraire. Je m'adresse à ces derniers : Cette statue est éternelle, dites-vous, parce que le statuaire en a toujours été le statuaire. Mais alors cette statue est immuable pour l'avenir, car l'artisan qui y toucherait, quel qu'il soit, en aurait toujours été le réparateur. Si Dieu n'a pu créer le monde dans le temps sans violer son immutabilité, il ne peut pas davantage et par la même raison , remuer ce grain de poussière, que vous faites éternel (1). » Le début du traité sur le libre arbitrerions rappelle la page de Clément d'Alexandrie sur le chant des Sirènes : « Ne crains pas, ô homme, ne crains point le cantique spirituel. Ce chant ne donne pas la mort, c'est au contraire l'Évangile du salut. 0 la noble assemblée ! l'auguste banquet qui nous réunit pour le festin de l'Esprit ! Je voudrais ton-

de VÉgl. trad. franc. Paris 1880. T. 1, p. 454. Son frère Phil. Hergenroether était plus aflirmatif : die Antiochenische Schule, Wurz-

burg. 1860. p. 12.

{\)^\ioi\\ Biblioth. Cod. CCXXXV. Patr, gr,T. XVHl. p. 333.

jours ainsi vivre au milieu des justes (1). » Après cet aimable exorde, le dialogue commence et c'est le partisan de Valentin , l'adversaire de la liberté humaine, qui prend la parole : « Hier, je me promenais vers le soir, ô mon ami, sur le rivage de la mer, et mes yeux étaient attentifs à ce grand spectacle. Je contemplais cette œuvre de la puissance de Dieu, cette merveille de la Sagesse. Comme le dit Homère :

telle était la mer à l'approche de la nuit. Les vagues se dressaient comme des montagnes, puis retombaient sur elles-mêmes, sans franchir leurs barrières, pour respecter le divin commandement. Silencieux je cherchais aussi à mesurer le ciel et son globe immense. Où est, me disais-je , son point d'origine? Où sont ses limites? Quelle est la nature de son mouvement ? S'avance-t-il en ligne droite à travers l'espace, on bien roule-t-il dans un cercle sans fin ? Quelle est la loi de son équilibre ? » Tandis que le promeneur solitaire se posait ces questions sur le cours du soleil , l'astre disparut à l'horizon, et la nuit apporta de nouveaux spectacles

(1) Pair, gr. ibid. p. 241.

(2)/aade, IX, 4-7.

à contempler et de nouvelles énigmes à résoudre. Sa pensée s'éleva alors vers l'artisan de la nature ; était-il créateur , ou simplement ordonnateur du monde ? Qu'en sait-on ? Cependant l'ordre des éléments, la beauté de l'univers, semblent bien l'effet d'une cause intelligente et vraiment créatrice. Telle était hier soir la pensée du Yalentinien. Aujourd'hui il a vu le revers des choses et leur mauvais côté : la haine au sein d'une famille, Tinjure, l'adultère, Thomicide, le sacrilège commis sur les morts; et sa croyance au Dieu Créateur a été ébranlée. Quel est donc, se demande-t-il, le principe de ces malheurs? Qui a répandu parmi les hommes cette semence d'iniquités? Quel est l'inspirateur, le docteur de tous ces crimes ?

Tout ce préambule est diffus^ tiré de loin, rempli d'imitations accumulées. Mais ce qui fait le défaut de Méthode, c'est l'exagération, la multiplicité des images, c'est le besoin d'épancher dans la prose une poésie intérieure qui déborde et qui ne peut rester captive.

Un dernier exemple de cette tendance de Méthode aux formes poétiques nous est fourni par le traité de la Résiu^reciion (^epl àvajrajeu);). Les interlocuteurs du dialogue sont Tauteur lui-même et Auxence qui défendent la foi orthodoxe, Proclus et Aglaophon qui exposent et soutiennent la doctrine origéniste de la cessation finale de toute nature corporelle.

* Les Juifs , dit Méthode , célébraient autrefois la fête des Tabernacles, N'était-ce pas le symbole de ce

tabernacle véritable, de cette tente de notre âme, le corps, qui est tombé dans la corruption par la faute originelle, mais que Dieu a promis de redresser et de rétablir dans sa splendeur première. Ainsi, sous la loi de vérité, célébrons, nous aussi, la solennité des tabernacles, c'est-à-dire de la résurrection. Les tentes corporelles qui nous abritent sont dressées pour l'immortalité. Elles se relèveront un jour du tombeau. Les ossements dessséchés prêteront l'oreille, selon la parole du prophète. L'Esprit vivifiant, l'Artisan suprême. Dieu les rétablira dans leur vivante harmonie, il renouvellera la chair et réformera tout le corps de l'homme, non plus avec les liens qui bornaient autrefois son existence, mais dans l'état d'une vie immortelle et impassible. Moi-même, au sommet du mont Olympe, en Lycie, j'ai vu jaillir la tlamme des profondeurs de la terre, et tout près du volcan, un arbre, qu'on appelle VAgnus, se couronner de verdure, de fleurs et d'ombrages, comme si ses racines plongeaient dans les eaux d'une source abondante. Expliquez ce prodige : ce bois brille et se consume facilement par sa nature. Ici le feu couve sous son ombre, et pourtant cet arbre, loin de s'enflammer, semble emprunter à l'incendie qui le menace une sève plus riche et plus luxuriante. Moimême j'ai jeté dans ce brasier ardent des branches du bosquet voisin. En un instant, ces rameaux ne furent plus qu'un bouquet de llammes et bientôt que des cendres. Pourquoi donc cet arbuste qui ne peut supporter la chaleur du soleil, qui a besoin, pour ne pas se flétrir, d'une eau fraîche et féconde, pourquoi ne se dessèchet-il pas sous l'action d'un feu continuel? pourquoi cette verdure et cette floraison ? Dieu l'a placé sur la montagne comme une flgure et un symbole. Ainsi, lorsque le feu du ciel pleuvra sur l'univers, quand le monde sera consumé et anéanti, les corps des justes, qui ont

brillé dans la chasteté, passeront à travers la flamme, comme au milieu d'une eau rafraîchissante; car vous êtes, 0 Seigneur ! magnifique dans vos douces prévoyances ; et la créature, soumise à vos ordres dans vos vengeances et dans votre amour, redouble sa force pour tourmenter les méchants et s'adoucit elle-même pour ne pas blesser ceux qui ont confiance en vous. (1)

Toute cette page est bien dans le goût antique. Ces comparaisons riantes, cet arbre merveilleux, ces fleurs près d'un volcan, ces ascensions rapides de la nature visible aux réalités supérieures pourraient convenir à l'imagination de Platon. Mais l'apostrophe finale, adressée au Dieu qui donne et qui rend la vie, cet acte d'adoration, de reconnaissance et d'amour est une note purement chrétienne que l'antiquité ne connaissait pas. Il n'appartient qu'au Christianisme de jeter ainsi la prière à toutes les pages de sa tradition écrite ; et si la prière est un regard vers l'infini, une contemplation de l'idéal suprême, cet élément, non point nouveau, car l'homme a toujours prié, mais renouvelé et transfiguré, mérite bien de compter pour quelque chose dans l'esthétique chrétienne.

Mais voici un autre dialogue plus poétique encore et qui se termine cette fois par un véritable chœur dramatique. Dans les jardins d'Arétée, dix jeunes filles sont réunies pour le banquet de la Virginité. Marcella, Thècle et Agathe, les plus anciennes martyres, ont déjà pris place à la table de

(1) Pafr. gr. T. XVHI. p. 285.

rÉpoux. D'autres vierges entrent a leur tour: Théophile, Thalie, Théopatre, Thaliyse, Prooille, Dommine et Tysiane. l/air est doux et transparent, rempli d'une pure lumière. Au milieu du jardin, une source d'eau vive jaillit et murmure. Les prairies d'alentour sont couvertes de fleurs. Un ag)ius, aux branches élevées, couvre les vierges de son ombre « 0 jeunes filles, dit Arétce après le repas, ma gloire et. ma couronne, vous qui aimez à cueillir de vos mains virginales les fleurs incorruptibles du Christ; que reste-t-il ù faire ? qu'attendonsnous encore ? venez l'une après l'autre taire l'éloge de la Virginité. Que Marcella commence, Marcella la première par sa place et par son âge. » Marcella obéit, les dix vierges parlent successivement comme Phèdre, Eryximaque., Aristophane, Agathon, Socrate dans Ir banquet du philosophe d'Athènes. Dommine, la dernière, commente l'allégorie du livre des juges sur les arbustes qui cherchent un roi. « La virginité, dit-elle, est ce buisson royal qui protège ceux qui s'asseoient sous son ombre, et qui vomit des flammes contre les violateurs sacrilèges. » Arétée se lève alors pour mettre fln à ces discours. Toutes les vierges ont mérité une couronne, mais Thècle aura la plus riche et la plus fleurie. Toutes les jeunes fllles se tiennent debout, et forment un cercle, à l'ombre de Vagnus symbolicjue. Thècle à la droite d'Arétée, entonne le psaume et chante les strophes successives. Les autres répondent par VEpJiymnion ou antienne : j-axoY;. « C'est le terme de Méthode, et la plus ancienne citation que nous connaissions des appellations spécialesde l'hymnographie. \^ïirépons,

repris à chaque verset, c'est proprement la stichologie, restée dans les rites orientaux la forme la plus usuelle comme la plus ancienne de la psalmodie Le psaume est alphabétique et complet en

vingt-quatre versets ou tropaires. Allatius,Combefis et Galland, les doctes éditeurs du banquet des dix vierges, n'ont pas daigné accorder une note à ces détails liturgiques, ni même remarquer l'acrostiche régulier du psaume (1). » On ne peut cependant se faire illusion sur le caractère lyrique du morceau. Cette mise en scène qui rappelle les agglomérations du chœur autour de son coryphée, ce ton élevé et sublime de Thècle, ce rei'rain vingt-cinq fois répété, ces phrases brisées par un rythme mystérieux, tout annonce que le prosateur est devenu poète.

Nous avons donc là une Parthénie chrétienne, composée par un écrivain habile, par un imitateur de l'ancienne littérature. Si, dans sa prose, il suit de près les traces de Platon, son chant des vierges n'aura-t-il point quelque rapport avec les Parthénies de Pindare, d'Alcman et de Simonide ? Les poètes Dorions avaient laissé un grand nombre de ces hymnes destinés aux chœurs de jeunes filles dans les cérémonies religieuses. Aucun ne nous est parvenu, mais S. Méthode a pu les lire, comme Athénée et Héphestion le faisaient. presque de son temos, comme Stobée le fit encore plusieurs siècles après Jui.Ilnous est bien difficile à nous, hommes du xix^ siècle, de nous représenter les vierges de Laconie exécutant leurs chœurs dans les bois sacrés du Taygète, avec

{l)Card. Pitra. Hyninogr. de VE<jl. Gr, Kome, 1837, p. 39.

le triple rythme du chant, de la musique et de la danse. Ces tableaux nous apparaissent aujourd'hui comme des fictions des poètes, comme des images et des métaphores de convention. Ils ont eu cependant leur réalité dans l'histoire des per.ples Doriens. Le cadre des parthénies était large et mobile : tout y pouvait entrer, les médisances de la ville comme les charmants bavardages de la campagne. Le poète s'y réservait souvent son petit coin dans l'ombre, et surtout il y traçait volontiers sur le premier plan quelque silhouette chérie. Parmi les courts fragments qui nous restent d'Alcman, on peut encore lire que la jeune Agésichora laissait flotter au gré du vent sa chevelure dorée et que la blonde Mégalostrata avait enseigné â ses compagnes les lois de la poésie, don des douces Muses (1). Quant aux sentiments qui animaient ces jeunes vierges, il parait qu'en parlant de quelque bel adolescent, elles ont répété plus d'une fois, en chœur ou en solo, ce mot de Nausicaa : « 0 Zeus ! puisse-t-il être mon époux (2) ! » Ce dernier souhait qui ne témoigne pas d'un grand enthousiasme pour la virginité, est aussi la note dominante de tous les chants de jeunes filles dans les chœurs dramatiques. Les Suppliantes d'Eschyle, qui se sont exilées pour fuir les fils d'.Egyptos, se contentent de dire : « 0 Zeus, délivre-nous d'un funeste hyménée(3) I » et les filles de Chalcis

(l)Welcker(Gicsscn,1815), fragm. 27.

(2) SchoL Hom. Odyss. VI, 244 ; cf. Ott. Millier, Ilist. Liti, Gr, trad. HiUebrand, T. II, p. 144.

(3) Eschyle, Suppl. 1059-1061 .

qui vont recevoir Iphigénie font ainsi leur prière à Vénus : « 0 Déesse, accorde-moi quelque beauté et de chastes amours. Laisse-moi goûter tes plaisirs, sans me prendre pour victime de tes fureurs (1). » Il est donc permis de croire que dans les parthénies antiques, la virginité ne recevait qu'un très-léger tribut de louanges. Son plus grand éloge est dans la bouche d'Hippolyte, mais Hippolyte fait exception; c'est un sauvage, un mystique, un fils d'Amazone, et c'est Euripide le Misogyne qui le fait parler. La Parthénie de Méthode exprime au contraire en toute vérité ce que désigne son nom. 11 ne s'agit ni d'éviter îin funeste hgménée, une passion brûlante, ni de louer Diane chasseresse, la plus belle des vierges qui habitent VOlympe. Il s'agit de bien plus, de recueillir toutes les forces^ toutes les puissances, toutes les tendresses d'un cœur virginal, d'ofi'rir cet hommage, ce doux et incomparable trésor à un époux qui n'habite pas la terre, et de célébrer cette beauté invisible avec plus d'enthousiasme que n'en ont jamais inspiré les amours humains.

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main ma lampe resplendissante, je viens à ta rencontre.

Du haut du Ciel, o vierges, s'est fait entendre Tècho d'une voix puissante qui nous ordonne d'aller toutes au devant de l'agneau, avec nos blanches tuniques et nos lampes, du côté de l'Orient. Réveillez-mui avant que le Roi franchisse les portes.

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux et portant à la main une lampe resplendissante, je viens à ta rencontre.

(1) Euripide, Iphigénie en Aulide^ Ed. Weil, 554-557.

J'ai repoussé les tristes plaisirs des mortels , j'ai méprisé les délices de la vie et les charmes d'un périssable amour. Je désire trouver mon salut sur ton cœur, ô mon Dieu ! et jouir éternellement de ta beauté.

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main une lampe resplendissante je vais à ta rencontre.

J'ai oublié ma patrie, ô Verbe de Dieu, dans l'espérance de ta grâce ; j'ai oublié les chœurs des vierges de mon âge, les tendresses de ma mère et la noblesse de mes aïeux. Toi seul, ô Christ, Tu m'es toutes choses.

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main ma lampe resplendissante, je vais à ta rencontre.

0 Christ, c'est Toi qui donnes la vie ! Salut, Soleil sans occident ï reçois les acclamations du chœur des Vierges, Fleur de perfection .'Amour! Joie! Prudence! Sagesse ! Verbe divin !

Je suis chaste pour Toi. ô mon Époux, et portant à la main ma lampe resplendissante, je vais à ta rencontre.

Ouvre tes portes, ô Reine éclatante de beauté ! Reçoisnous dans la chambre nuptiale, toi dont la virginité est sans tâche ! Épouse triomphante, dont le visage respire la beauté, nous nous présentons au Christ sous tes livrées, ô tige de Jossé, pour chanter tes fiançailles bénies.

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main ma lanpe resplendissante, je vais à ta rencontre.

Abel jadis était la figure de ton sacrifice.Tout sanglant, il leva les yeux au ciel et s'écria : Je tombe sous la main d'un frèrn cruel, ô Verbe, reçois mon âme.

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main ma lampe resplendissante, je vais à ta rencontre.

Ton Précurseur, baptisant la foule dans les eaux purifiantes, fut conduit au martyre pour les droits de la chasteté, et tandis que son sang baignait la poussière de la prison, il s'écriait :

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main ma lampe resplendissante, je vais à ta rencontre.

Et ta Mère, la Vierge pleine de grâce, qui te portait dans son sein immaculé , au milieu des soupçons qui tourmentaient le sommeil et les songes de son époux, elle s'écriait :

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main ma lampe resplendissante, je vais à ta rencontre.

Dans nos hymnes, ô Fiancée du Christ, nous célébrons ton alliance divine, ô sainte Église, Vierge à la blancheur de neige, à la noire chevelure, toute chaste et tout aimable.

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main ma lampe resplendissante, je vais à ta rencontre.

La corruption, la douleur et les larmes ont disparu : il n'y a plus ni mort, ni folie, ni tristesse, ces poisons de l'âme. La joie du Christ resplendit sur l'humanité.

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main ma lampe resplendissante, je vais à ta rencontre.

En chantant le nouveau cantique, le chœur des vierges te conduit vers le ciel, ô Reine de l'univers. Les blanches fleurs de lis couronnent nos fronts et les lampes qui brillent dans nos mains jettent des éclats radieux.

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main ma lampe resplendissante, je vais à ta rencontre.

0 Seigneur, Toi qui habites le palais inviolabledu ciel, premier Principe qui tiens l'univers soumis à tes lois

éternelles,!ô Père, nous voici! Reçois les vierges avec ton fils dans le séjour de la vie.

Je suis chaste pour Toi, ô mon Époux, et portant à la main ma lampe resplendissante, je vais à ta rencontre.

Le cantique des Vierges de S. Méthode est une belle œuvre lyrique. L'auteur recueille dans l'Ancien Testament toutes les images, tous les symboles de la Virginité chrétienne. Il salue ensuite, dans la nouvelle loi, la Mère du Christ, reine des vierges, et rÉpouse du Christ, l'Église qui enfante les vierges. Les œuvres de ce genre, où la poésie sert d'interprète à la plus haute théologie et aux derniers mystères de la vertu, sont rares dans l'histoire littéraire. Quand on les rencontre, on voudrait les faire connaître et admirer. Pourquoi nos littératures modernes, qui sont toutes baptisées, n'ont-elles pas suivi ces grandes inspirations de la foi? Pourquoi notre dix-septième siècle, si riche en génies, n'a-t-il pas compris que la vraie poésie lyrique était celle de Phymne et de la prière ?

Le cantique de Méthode sera examiné plus tard sous le rapport des rythmes. Nous ne ferons ici qu'une seule remarque. En admettant qu'il soit réellement composé d'iambes, comme le prétendent desraétriciens habiles, il faut reconnaître au moins que l'iambe n'était pas le mètre traditionnel du lyrisme et qu'il y a loin de ces lignes iambiques, plus ou moins régulières, aux formes variées des strophes éolienncs ou doriennes. C'est donc que S. Méthode, qui lisait les parthénies d'Alcman et de Pindare, ne se croyait pas en éiat d'en observer les rythmes compliqués.

LES PSAUMES d' APOLLINAIRE

Los Apollinaire sont. les premiers versificateurs chrétiens que nous rencontrions dans l'histoire. Le père, né à Alexandrie vers l'an 290, vint enseigner à Réryte, cet œil de la Phénicie, comme l'appelle S. Grégoire le Thaumaturge, et plus tard à Laodicée, autre ville florissante, sœur et rivale d'Antioche. Il eut pour fils, vers 320, Apollinaire le jeune qui se livra, lui aussi, à l'étude des lettres profanes. L'un et l'autre, déjà attachés à l'Église par leurs fonctions, le père comme prêtre, le fils comme lecteur, fréquentaient assidûment le sophiste païen Épiphane qui avait grande renommée en Syrie. Un jour Epiphane, devant un nombreux auditoire, récita un hymne de sa composition en l'honneur de Bacchus. Les Apollinaire étaient présents et sans doute applaudirent. Cela fit scandale. L'Évéque Théodote excommunia les deux coupables qui ne rentrèrent en grâce qu'après pénitence. Ce trait est caractéristique. Il montre comment les Apollinaire entendaient la poésie. C'était pour eux question de forme Le vêtement était tout (1).

(1) Sozom. H. E. VI, 25. L'anecdote présente encore ce détail piquant : Epiphane avait invité les profanes, c'est-à-dire les chrétiens, à se retirer avant la lecture. Plusieurs étaient sortis, les Apollinaire étaient restés.

S. Athanasc passa par Laodicée en 346, à son retour de l'exil- 11 eut avec les Apollinaire des relations amicales qui contribuèrent à les mettre en évidence. Georges, successeur de Théodote, était le plus arien des ariens, d'ailleurs fort ignorant. On se moquait avec raison de son argumentation théologique, et les Apollinaire prirent position parmi les plus zélés défenseurs de Torthodoxie (1).

Il semble qu'Apollinaire l'ancien ait survécu à la mort de l'empereur Constance, car c'est aux deux Apollinaire, et non pas à un seul, que les auteurs attribuent l'entreprise littéraire dont nous allons parler. Julien venait d'interdire « aux Galiléens » renseignement et l'étude des lettres profanes, et de les renvoyer dans leurs temples pour y entendre expliquer, au lieu d'Homère et de Platon, « Luc et Matthieu. » Les chrétiens étaient sommés de choisir entre l'ignorance et l'apostasie. Mais les dilemmes de ce genre peuvent bien se décréter et prendre force de loi, la Providence trouve toujours une troisième solution. Les Apollinaire, sans attendre la solution du ciel, imaginèrent une échappatoire à leur façon, qui fait plus d'honneur cà leur zèle littéraire qu'à leur discernement. On ravit à nos enfants les épopées

(1) Les rapports d'Apollinaire et de S. Basile présentent des points de discussion qui n'ont pas été résolus. Sur ses rapports avec S. Jérôme, voir l'ouvrage d'Am. Thierrj-, S. Jcrome^ p. 59. — Ce n'est pas le lieu d'examiner comment Apollinaire le jeune fut lait évéque de Laodicée. Nous nous sommes fait pourtant cette conviction, qu'il fut ordonne par Lucifer de Cagliari, en opposition à Pélagius, en m^me temps que Paulin était ordonné à .\ntioche contre S. Mélèce.

d'Homère et les dialogues de Platon : mais soyons nous-mêmes des Platons et des Homères chrétiens. Ke parlons-nous pas la même langue qu'Athènes ? N'avons-nous pas dans nos bibliothèques et même dans nos mémoires tous les chefs-d'œuvre antiques ? Donnons aux saintes Écritures, aux sujets bibliques, cette forme élégante, ces rythmes gracieux, ces ornements dramatiques dont les modèles sont en notre possession, révêtons la poésie sacrée des dépouilles de la muse profane ! Nos enfants, nos élèves, en nous lisant, retrouveront, purifiés et sanctifiés, tous les trésors littéraires que la persécution veut nous ravir.

L'intention était droite, nous voulons le croire. Apollinaire le jeune devint hérésiarque par amour pour Platon (1) ; mais peut-être ne fut-il poète médiocre que par amour pour les Saintes Lettres. Ces sortes d'illusions ne sont pas rares aux époques d'imitation. On s'imagine facilement que tout objet peut être habillé de toute manière, que le fond et la forme sont indépendants l'un de l'autre, et que le Christianisme étant affaire de fond, et la poésie des Grecs affaire de forme, il suffit de les unir pour créer de toutes pièces une poésie grécochrétienne.

On a apprécié fort diversement le mérite poétique des Apollinaire. Déjà Socrate et Sozomène en portent deux jugements absolument contradictoires.

(1) Sur la trichotomie d'Apollinaire, enpruntée à Platon, on peut voir surtout l'article du D. Schwane dans la nouvelle édition du Kirchenlexikon de Fribourg, 1S81, T. I, p. 1087-109L

Socrate observe avec ma'ice que déjà de son temps leurs livres étaient considérés comme s'ils n'avaient jamais vu le jour, il s'applaudit et se félicite luimême de leur disgrâce. Sozomène au contraire se pose naïvement en admirateur : il regrette l'oubli dans lequel ces livres sont tombés, il s'en étonne et déclare injuste cette rigueur du public. Peu s'en faut qu'il ne mette les imitations d'Apollinaire audessus de leurs modèles classiques (1).

Il serait difficile aux modernes de juger en toute connaissance de cause. Nous n'avons conservé ni les antiquités Judaïques d'Apollinaire Tancien, imitées d'Homère, ni les tragédies imitées d'Euripide, ni les comédie^ imitées de Ménandre, ni les odes imitées de Pindare. Peut-être le jugement de Socrate s'appliquo-t-il surtout au père et celui de Sozomène seulement au fils, ou réciproquement ; car la part du père et celle du fils dans l'œuvre commune ne peuvent être fixées par l'histoire. Il ne nous reste aujourd'hui de cet immense travail des Apollinaire que la seule métaphrase des Psaumes ; c'est sur cette traduction éditée pour la première fois en 1552 par Adr Turnèbe que les critiques du xvi« et du xvii« siècle ont continué leurs appréciations de plus en plus sévères. Casaubon trouve que le style d'Apollinaire est poétique, quelquefois même fort poétique, r.Q\r^i\Y,iùzirr,, Il regrette

(l) Cf. H. Leblanc : Essai historique et critique sur l\'tude et renseignement des lettres profanes dans les premiers siècles de r Église. Paris 1852. p. 106-112. — Nous sommes heureux de rappeler ici cette thèse fort instructive d'un de nos plus vénérés maîtres.

cependant de ne pas y reconnaître toujours l'esprit de lapoésie grecque. « D'ailleurs, continue-t-il, faire des vers et être poète sont deux choses bien distinctes. Rien de plus difficile que d'être poète dans une traduction, et en cela plusieurs modernes ont mieux réussi qu'Apollinaire, par exemple Florent Chrestien^ Zanutius et surtout l'incomparable Jos. Scaliger (\). » H. Etienne et DenysPetau, qui traduisirent, euxaussi, les psaumes en vers grecs (2), à leurs heures de loisir, jugèrent plus rigoureusement encore leur prédécesseur. Enfin Jacques Duport, autre traducteur de la ûii du xvir siècle ne trouve rien de mieux pour justifier Apollinaire que de douter de l'authenticité du seul ouvrage qui porte son nom. Il estime que cette traduction n'est pas assez homérique pour venir d'une si savante main (3). Notre jugement est tout autre : nous estimons les Psaumes d'Apollinaire beaucoup trop homériques pour être encore des Psaumes, et sa versification

beaucoup trop hébraïque pour être vraiment grecque. Apollinaire s'entoure de tous les souvenirs que lui ont laissés les anciens poètes. Leurs images brillantes, leurs épithètes tapageuses, leurs formes dialectiques sont enchâssées, comme autant de perles précieuses, dans la trame de ses alexandrins. Son

(1) Casaubon cité par Fahricius, mil. Gr. 1715. lib. V. cap. 16. T. vu. p. 652.

(2) On peut encore citer, parmi les traducteurs grecs du seizième siècle, Jean de Serres, ou Serranus, historiographe de Henri IV, et éditeur de Platon.

(3; Voir encore dans Fabricius, 1. c. p. 666, 668-672 la longue préface de Duport, citée, je crois, intégralement. L'ouvrage de Duport fut imprimé à Cambridge en 1674.

vocabulaire est immense comme sa mémoire; il est en outre d'une pureté merveilleuse, car le poète érudit ne hasarde rien sans avoir son garant. La structure des vers est élégante et facile, mais leur agencement est moins heureux. Le parallélisme hébraïque qui a survécu dans la version des Septante est encore sensible dans la paraphrase d'Apollinaire. Les hexamètres forment de véritables distiques ; ils marchent deux à deux, sans liaison grammaticale avec ce qui précède ou avec ce qui suit. Encore ces deux vers jumeaux n'acceptent que d'être voisins : chacun doit se suffire à soi-même, pas de pénétration mutuelle, point de rejet, point d'enjambement. Il faut qu'une virgule pour le moins marque la médiante, semblable à un soldat qui veille sur une frontière. Cette procession ressemble assez à la trame de nos vers français du grand siècle. Elle n'a absolument rien de grec. Qu'on en juge par cette traduction textuelle d'un des psaumes les plus sobres d'Apollinaire. C'est le psaume LXVI des

Septante, rvwaxb; èv TY) 'louBaîa 6 Oso;.

Seul dans la Judée le Seigneur a droit à la gloire,

Son nom resplendit sur les tribus d'Israël.

C'est dans la paix qu'il s'est bâti un inexpugnable

séjour, C'est dans l'aimable Sion qu'il s'est choisi une demeure

immaculée.

C'est là qu'il a brisé la force des arcs invincibles. Les boucliers et les glaives aigus et le cri retentissant des batailles.

Seigneur, tu fais briller du haut des montagnes éternelles ta lumière admirable,

Et les insensés se sont troublés dans leurs cœurs.

Ils se sont endormis d'un sommeil soudain, ils n'ont plus rien trouvé de leurs forces,

Ces hommes opulents qui se confiaient dans la puissance de leurs bras.

A la voix foudroyante du Dieu de Jacob,

Tous leurs escadrons ont été saisis d'un lourd sommeil.

Seigneur, combien tu es terrible ! et qui pourrait lutter avec toi ?

Le premier souffle de ta colère est déjà triomphant. Tu fais retentir tes jugements du haut des cieux à l'oreille des mortels.

La terre, tout-à-l'heure tranquille, tremble maintenant sous tes pas,

0 Roi éternel, lorsque tu t'es levé pour jugerle monde, Pour délivrer les hommes doux et pacifiques. La pensée humaine te louera au fond des cœurs, Et les doux souvenirs de la méditation te feront fête. Suppliez l'Éternel, versez devant lui de suaves prières. Que ceux qui entourent l'autel du Seigneur apportent de riches présents.

Il est le seul Puissant, il prépare la mort des Grands orgueilleux.

Il est le seul Terrible et la gloire des rois s'efface devant lui.

D'autre part, si la versification n'est pas grecque, le style L'est pas davantage hébraïque. Car enfin il faut six pieds pour un hexamètre, et si les équivalents de trois petits mots hébreux ne remplissent pas ce large cadre, il faut bien ajouter quelque chose. Seigneur, par la force de votre bras, vous avez délivré votre peuple, les fils de Jacob et de

Joseph (1). Cela va bien en hébreu, ô Seigneur, mais pour répondre à Tempereur Julien, il faut en outre que votre bras soit grandement illustre:

que Joseph prenne le pas sur son père Jacob, ot que Jacob, en compensation, devienne magnanime comme un héros d'Homère :

Sans doute fai vu. moi aussi, l'impie élevé comme les cèdres du Liban (2), mais je sais d'autre part que le Liban est tout parfumé^ et ce détail, négligé par le prophète, viendra à propos pour me fournir quatre syllabes précieuses : jTràp Aigivi-s OjwBcc;. Comment parler du tonnerre sans remarquer qu'il est rete7itissant ?

Et tandis que la terre tremble, n'ai-je pas encore le temps, dans mon effroi, de m'apercevoir qu'elle est couverte de fleurs ?

PtuéOev àvOoxéjxo; TTsptJsisTO x'.vupiévY; xOwv (3).

(1) Ps. LXXVn des Sept. v. 15 et LXXVI d'Apollinaire, v. 29 et 30 dans la Patrol. Gr. T. XXXIII. p. 1421.

(2) Ps. XXXVII des Sept. v. 35 et XXXVI d'Apollinaire, v. 77. p. Um. Nous nous étonnons que M. le comte de xMarcellus, en citant ce passade d'Apollinaire dans son Xonnos, notes du ch. XLI, p. 173, n'ait pas relevé cette faute de ^oùt.

(3) Ps. LXXViides Sept. v. 13 etPs. LXXVI d'Apollinaire, v. 35 et 37.

Enfin votre Miséricorde, ô mon Dieu, remplit le monde, mais elle ne remplit pas mon vers ; il me faut ajouter une petite épithète au 77W7îde et un petit adverbe à Id^plénitude :

Ilicra e^oj^é^piOev aSyjv lur.rjz:; aTa(l).

Vraiment Apollinaire a enlevé ses ailes au prophète pour lui donner des échasses.

s. GREGOIRE DE NAZIANZE

Il nous appartient moins qu'à tout autre de montrer les côtés faibles de la poésie de S. Grégoire. Nous lisons toutes les œuvres du docteur de Nazianzê avec amour, nous admirons sans réserve la merveilleuse fécondité do son génie. Son éloquence est presque un idéal et ses poèmes resteront un des plus riches trésors de la tradition chrétienne.

Grégoire de Nazianzê a sur Apollinaire d'immenses avantages : il n'est jamais tombé dans cette frivolité d'humaniste qu'on a reprochée avec raison

Le texte porte au V. 37 : ivô^xi^x:; qui n'est pas grec, et l'éditeur propose ivOsxcjxo;, qui ne l'est pas davantage. (1) Ps XXXIII des Sept. v. 5 et Ps. XXXII d'Apollinaire, v.lO.

au poète de Laodicée. Il aime le beau langage comme le seul vêtement digne de la vérité, il tient à rôloquencc comme à sa conquête légitime, mais il ne sépare point la torme du fond, il ne va pas écouter dans le cercle intime d^m sophiste les louanges de Dionysos. 11 nous serait d'ailleurs facile de démontrer que Grégoire ne fut jamais à récole du paganisme.

Dans la demeure épiscopale de Nazianze, où il resta jusqu'à seize ans, on n'aperçoit nulle trace d'études païennes, ou simplement profi\nes. La m6re de Grégoire Ta conçu par la prière ; elle veut, par la prière, l'enfanter à la vertu, l/enfant, de son côté, se hâte do devenir une victime sainte; les vierges du Ciel lui apparaissent en songe et son cœur reste ravi des radieuses visions qui sanctifient son sommeil. Il Ut les Saintes Écritures et les livres qui parlent de Dieu. C'est sur leurs textes sacrés qu'il prononce ses premiers serments, sur leurs lois et leurs conseils qu'il règle sa conduite et son avenir. « Et d'abord, dit-il lui-même, j'usais de Tamitié des hommes pieux qui fuient les liens du mariage, qui ont secoué le joug du monde terrestre, afin do suivre, sur les ailes del'ame, le Christ-Roi. Tandis qu'ils prenaient leur essor glorieux, je les suivais en les tenant embrassés par l'amour, car je les avais pris pour guides de mes célestes espérances ». Il exprime encore toute la beauté surnaturelle de cette éducation de famille, en disant que son âme. depuis ses plus tendres années, resta toujours c7î fleur.

Cependant, sur le seuil de la jeunesse, un désir nouveau semble envahir son cœur : « mes joues

étaient encore sans duvet, lorsque l'amour des lettres me saisit violemment. Je voulais donner à la science de vérité le secours des lettres mensongères, afin qu'ils ne s'enorgueillissent plus, ceux qui n'ont appris qu'une vaine et inutile faconde, afin de ne pas me laisser saisir dans les replis du sophisme. Car Jamais il ne m'est venu dans V esprit de rien préférer aux Lettres sacrées qui ont nourri mon enfance. »

Un de ses maîtres à Césarée se nomme Cartérius; il semble mener la vie monastique, car « sa gloire est grande parmi les âmes célestes et l'esprit de Dieu le tient sans cesse élevé au-dessus de la chair. » Peutêtre même Cartérius est-il prêtre, car « en même temps que ses yeux versent des larmes dans la prière, ses mains apaisent le Christ par de très purs sacrifices. »

Grégoire a dix-huit ans, il fait ses adieux à sa famille et à sa patrie, car il se prépare à une longue absence. Ce qui l'attire, c'est d'abord la Judée, la terre par excellence des saints pèlerinages ; c'est aussi l'école chrétienne de Césarée de Palestine, fondée par Origène et illustrée par le sang de S. Pamphile et de ses élèves martyrs. Il y a bien encore la voix sonore de Thesi)ésios, dont VAttique est elle-même Jalouse. Grégoire écoute volontiers le rhéteur profane, mais il se nourrit avec délices des enseignements plus forts qui ont déjà donné aux églises du Pont et de la Cappadoce S. Firmilien, S. Grégoire le Thaumaturge et son frère Athénodore.

Agé d'une vingtaine d'années, Grégoire de Nazianze rejoint son frère Césaire en Egypte. Quel maître vient-il chercher? aucune épitaphe louan-

au poète de Laodicée. Il aime le beau langage comme le seul vêtement digne de la vêritiS il tient à réloquence comme à sa conquête légitime, mais il ne sépare point la torme du fond, il ne va pas écouter dans le cercle intime d^in sophiste les louanges de Dionysos. Il nous serait d'ailleurs lacile de démontrer que (irégoire ne fut jamais à récole du paganisme.

Dans la demeure épiscopale de Nazianze, où il resta jusqu'à seize ans, on n'aperçoit nulle trace d'études païennes, ou simplement profi\nes. La raôre de Grégoire Va conçu par la prière ; elle veut, par la prière, renfanter à la vertu. L'enfant, de son côté, se hâte de devenir une victime sainte; les vierges du Ciel lui apparaissent en songe et son cœur reste ravi des radieuses visions qui sanctifient son sommeil. Il lit les Saintes Écritures et les livres qui parlent de Dieu. C'est sur leurs textes sacrés qu'il prononce ses premiers serments, sur leurs lois et leurs conseils qu'il règle sa conduite et son avenir. « Et d'abord, dit-il lui-mihne, j'usais de lamitié des hommes pieux qui fuient les liens du mariage, qui ont secoué le joug du monde terrestre, afin de suivre, sur les ailes del'àme, le Christ-Roi. Tandis qu'ils prenaient leur essor glorieux, je les suivais en les tenant embrassés par l'amour, car je les avais pris pour guides de mes célestes espérances ». Il exprime encore toute la beauté surnaturelle de cette éducation de famille, en disant qm son âme, depuis ses plus tendres années, resta towours en fleur.

Cependant, sur le seuil de la jeunesse, un désir nouveau semble envahir son cœur : « mes joues

étaient encore sans duvet, lorsque Tamour des lettres me saisit violemment. Je voulais donner à la science de vérité le secours des lettres mensongères, afin qu'ils ne s'enorgueillissent plus, ceux qui n'ont appris qu'une vaine et inutile faconde, afin de ne pas me laisser saisir dans les replis du sophisme. Car Jamais il ne m'est venu dans Vesprit de rien pré férer aux Lettres sacrées qui ont nourri mon enfance, »

Un de ses maîtres à Césarée se nomme Cartérius; il semble mener la vie monastique, car « sa gloire est grande parmi les âmes célestes et l'esprit de Dieu le tient sans cesse élevé au-dessus de la chair. » Peutêtre même Cartérius est-il prêtre, car « en même temps que ses yeux versent des larmes dans la l)rière, ses mains apaisent le Christ par de très purs sacrifices. »

Grégoire a dix-huit ans, il fait ses adieux à sa famille et à sa patrie, car il se prépare à une longue absence. Ce qui l'attire, c'est d'abord la Judée, la terre par excellence des saints pèlerinages ; c'est aussi l'école chrétienne de Césarée de Palestine, fondée par Origène et illustrée par le sang de S. Pamphile et de ses élèves martyrs. Il y a bien encore la voix sonore de Thesi)ésios, dont VAttiquc est elle-même jalouse, Grégoire écoute volontiers le rhéteur profane, mais il se nourrit avec délices des enseignements plus forts qui ont déjà donné aux églises du Pont et de la Cappadoce S. Firmilien, S. Grégoire le Thaumaturge et son frère Athénodore.

Agé d'une vingtaine d'années, Grégoire de Nazianze rejoint son tYère Césaire en Egypte. Quel maître vient-il chercher? aucune épitaphe louan-

geuse ne nous révèle ce point de son histoire, mais ce que nous savons c'est que Didyme, le clair^ voyant aveugle, enseignait alors au Didascalée, que S. Athanase était toujours présent, malgré les exils, et que les docteurs du désert, Antoine à leur tête, venaient souvent porter aux églises d'Alexandrie les leçons de la laure et du monastère.

Enfin Grégoire, qui s'appelle lui-même ramant d'Athènes, quitte tout-à-coup Alexandrie, âgé d^environ vingt-trois ans, échappe miraculeusement au naufrage et arrive dans cette Ville d'or, la mère des belles choses,

A Athènes, comme Basile, il ne connaît que deux routes : « la première et la plus noble était celle de nos temples, où nous entendions les docteurs de la vérité ; la seconde conduisait aux écoles et aux chaires de nos maîtres. y> Ces maîtres étaient apparemment le païen Himère que Grégoire ne nomme nulle part et qui lui-même professait peu d'estime pour les riverains du fleuve noir, et le chrétien Prohérèse, ce roi de l'éloquence qui avait sa statue au Capitole. « Il n'est pas permis de comparer au soleil un petit flambeau, ni d'opposer pour l'éloquence aucun mortel cà Prohérèse, qui ébranlait le monde par ses discours improvisés. — Quel coup de foudre TAttique a reçu naguère! Le peuple entier des sophistes cédait la palme à Prohérèse, il la cédait, mais la mort jalouse Ta vaincu lui-même. Athènes a perdu sa gloire : jeunesse, fuis la terre de Cécrops ! »

La réputation de Grégoire et de Basile s'était répandue dans la Grèce et l'Orient. Déjà Athènes

Ui

leur destinait le premier rang dans ses écoles. Mais Basile s'enfuit désenchanté et Grégoire le suivit bientôt. Il partit secrètement pour Constantinople, tandis que Césaire lui-même quittait Alexandrie. Les deux frères arrivèrent ensemble dans la capitale, dont Grégoire devait être un jour le pontife et l'apôtre. Constance fit offrir à Césaire le titre de médecin impérial et la main d'une noble héritière. Mais le jeune savant préféra à ces faveurs la joie de rentrer avec son frère au pieux foyer de Tévêque de Nazianze. Ainsi leur éducation scholaire se terminait par un acte de désintéressement, dont la jeunesse moderne pourrait apprécier le mérite et la délicatesse.

Aux leçons des écoles les plus célèbres de l'Orient succédèrent les leçons de la solitude. Tantôt dans son ermitage d'Arianze, tantôt sur les bords de l'Iris, auprès de S. Basile, tout entier aux Saintes Écritures et aux livres des anciens Pères. Grégoire goûta l'âpre et fortifiante saveur de la vie monastique. Luimême se rend ce témoignage : «La terre était son lit, et souvent il prolongeait jusqu'à Taurore, debout comme une colonne, son oraison et ses larmes. Son esprit chaste, nourri des Saintes Lettres, était armé des oracles divins. Il avait rejeté le suc amer des livres profanes et tout le brillant éclat de leurs fausses couleurs. »

Si la poésie grecque est destinée à revivre sous l'infiuence du Christianisme, son heure est arrivée. La langue est vivante encore, elle n'a jamais péri ; les vieux monuments de l'Ionie et d'Athènes sont debout, et semblent provoquer l'émulation d'une littérature nouvelle. Après quatre siècles de luttes

sanglantes, la religion du Christ est mûre pour toute sorte de gloire : elle occupe aussi bien les chaires de réloquence que le trône des Césars. Qu'elle s'empare donc enfin de la lyre, et qu'elle chante son triomphe ! Voici son poète : c'est un noble et ardent génie; c'est un familier d'Homère, et tous les secrets des muses lui sont connus; c'est un disciple de la Croix, ses passions sont vives, mais il les comprime avec l'énergie des Saints. Dans cette àme de poète, l'inspiration chrétienne pourra retrouver toutes les ressources de l'art antique, purifier cet art, l'ennoblir, le transfigurer, et chanter enfin, sur le ton des prophètes, l'hymne de la nouvelle alliance !

S. Grégoire a énuméré lui-même les raisons qui l'ont déterminé à écrire en vers : la nécessité de réfuter les Apollinaristes qui usaient du même procédé pour répandre leurs erreurs, la difficulté qui accompagne toute composition poétique et qui retient utilement l'élan de l'écrivain, l'attrait qu'éprouvent les jeunes gens pour cette forme littéraire, l'honneur du Christianisme engagé dans la lutte contre Julien, enfin l'apaisement de son âme en proie à toutes les tristesses et à tous les combats.

Ces motifs sont nobles, généreux ; ils sont dignes d'un apôtre sans cesser de convenir à un poète. Cependant il y a des hésitations dans l'esprit de Grégoire. Alors même qu'il découvre ses projets, qu'il commence à les réaliser, il semble douter de l'opportunité de son œuvre. « Si les longs discours des Apollinaristes, dit-il, si leurs psautiers nouveaux, bien différents de celui de David, si le charme des vers nous est donné pour un troisième Testament,

ri

nous aussi, nous ferons des psaumes, nous composerons des vers, nous les répandrons en grand nombre ; car nous croyons avoir, nous aussi, l'esprit de Dieu. Est-ce là cependant, une grâce de V Esprit- Saint ? ]}fest-cepas 2'ilutot une innovation humaine H Ce soupçon, cette inquiétude doit être notée : Grégoire se connaît la mission divine de prêcher la vérité, de défendre la pure doctrine de la foi; il est sûr de lui-même comme orateur, mais il a des scrupules comme poète Ce n'était pas en vers qu'écrivaient Origène et Athanase. L^'éloquence chrétienne a déjà une tradition, la poésie n'en a pas. Si l'on observe avec quelque soin le ton général des œuvres poétiques de S. Grégoire, on remarque combien cette préoccupation le domine. Tantôt il prend l'essor sur les sommets de la théologie, il est grand, majestueux, sublime; tantôt il s'enfonce dans des abîmes de tristesse, il pousse des cris déchirants en se voyant pauvre et nu devant Dieu, et l'élégie païenne n'a rien de comparable à ces douloureux accents ; tantôt il chante la virginité, et de manière à faire croire que « Milton et Michel-Ange ont pu s'inspirer de ses beaux vers (1) ; » tantôt il raconte sa vie, ses combats, ses déceptions, ses espérances, il flétrit le luxe, l'avarice et tous les crimes, il met en vers son oraison, il pleure sur des tombeaux : mais partout, dans cette œuvre immense, le poète parle en son nom propre ; ce sont des méditations, des contemplations, des souvenirs personnels, il chante pour lui-même et pour quelques amis, il sait que

(1) De Brcglie : Valentinicn et Théodose. T. U.p. 511.

ses vers ne seront jamais populaires, et il se résigne. Et, en effet, ces peuples orientaux qui comprenaient la grande parole de Basile et de Grégoire lui-même lorsqu'ils parlaient à l'ambon des basiliques, qui inséraient dans leurs liturgies les belles prières en prose de tous leurs docteurs, n'ont jamais répété, dans le culte public, une prière à la Trinité, une hymne au Christ du poète de Nazianze. Ces mots étrangers à la langue commune, ces flexions dialectiques, ces rythmes d'une origine profane n'étaient plus compris ni acceptés du vulgaire. A notre humble avis, ce n'est pas l'influence alexandrine qui a porté malheur au génie poétique de S Grégoire; ce n'est pas non plus « que son vers lourd, traînant, dépourvu de précision et d'élégance, lui refuse souvent des ailes pour s'élever (1) ; » ce n'est pas même que, difl'us, se répétant sans cesse, faisant des vers sur tout thème, « il y mette beaucoup plus de prose que de poésie (2) ; > ces diverses appréciations nous paraissent exagérées. Grégoire est vraiment un grand poète, il a toute les grandes pensées qui conviennent, il habite les hauteurs et il sait descendre en lui-même ; son pathétique est plus profond et en même temps plus moral que celui de l'antiquité; sa versiflcation est forte, nerveuse, point du tout traînante, quoi qu'on en dise ; s'il présente dans son vaste recueil quelques pièces médiocres et prosaïques, d'autres sont vraiment sublimes, et les critiques bienveillants jugent les auteurs par leurs

(1) De Brofflie, 1. c. U. p. 509.

(2)V. Duruy, L'empereur Julien dans V Annuaire de f'Ass/yr. des études grecques, 1883. p. Ifi7, note.

chefs-d'œuvre. Il ne manque à S. Grégoire que de se sentir l'interprète d'un peuple. Si des multitudes avaient frémi à sa voix, si les voûtes des temples avaient retenti de ses hymnes, si les Chrétiens de la Cappadoce et de TOrient avaient fait de ses chants sacrés leurs prières publiques, leur liturgie nationale, Grégoire aurait atteint cette perfection dernière de la poésie lyrique qu'on appelle l'enthousiasme. Mais, il faut le reconnaître, l'enthousiasme est presque absent de ses œuvres et même des plus parfaites. En le lisant, en le relisant surtout, on est touché, ému, saisi d'admiration : tout est noble, tout est grand, tout est pur; mais rien n'entraîne.

C'est qu'en était loin de l'époque, où le dialecte d'Homère était entendu de tous, où chaque oreille savait distinguer la brève de la longue. Déjà l'accent triomphait de la quantité métrique, les rythmes anciens ne convenaient plus qu'à une poésie savante, pratiquée et comprise des seuls lettrés, et qui chantait sans écho dans quelques solitudes.

Le poète chrétien d'Occident, Prudence, avait sans doute bien moins de génie que Grégoire le Théologien. Sa latinité était plus éloignée de celle d'Horace, que la langue de Grégoire de celle d'Euripide ; il y a cependant plus de souflle dans ses poésies lyriques, soit dans les Cantiques des Heures, soit dans le livre des Couronnes des Martyrs, que dans la plupart des œuvres du poète oriental. C'est que Prudence est compris de tous, qu'il le sait, qu'il parle au peuple, à l'Église entière, et que bientôt sa voix remplira les temples et donnera des formules à la prière chrétienne.

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