IV. — COMPARAISON AVEC L'HYMNOGRAPIIIE LATINE
La comparaison des monuments liturgiques d'Orient et d'Occident réclame une étude à part. Nous ne faisons ici que résumer les résultats acquis au cours de ce travail.
1. Les deux hymnographies, de langue grecque et de langue latine, sont le développement d'une même hymnograpliie primitive, commune à toute TÉglise et presque exclusivement scripturaire.
2. La prosodie latine était, do quatre ou cinq siècles, plus jeune que la prosodie grecque. A l'époque mémo où naissait le Christianisme, les poètes de Rome venaient de reproduire avec talent les rythmes ioniens ou éoliens, d'une forme facile et d'une amplitude restreinte. Tous ces mètres, introduits par Horace, étaient encore accessibles aux lyriques de la décadence.
3. En second lieu, les Latins n'avaient pas de dialectes, et leur langue poétique, peu différente de celle de la prose, était généralement comprise en Italie et dans la plupart des provinces.
4. Pour ces raisons, et pour d'autres encore, lorsque rhymnographie apparut en Occident, elle adopta les anciennes formes rythmiques, qui n'avaient pas cessé d'être en usage. S. Hilaire, S. Damase, S. Am-
broise. Prudence, Sédulius, et tous les autres, jusqu'au neuvième siècle , suivirent les mètres classiques dans leurs hymnes religieuses. Les Papes sanctionnaient , approuvaient ou condamnaient , tendant toujours à l'unité liturgique, et réprimant l'esprit d'innovation dans le culte comme dans la doctrine. « La règle de la croyance, disait S. Gélase, dérive de celle de la prière. »
5. Pendant le sixième siècle, les relations entre les deux Eglises deviennent plus fréquentes. Les Papes sont souvent d'anciens légats d'Orient, plusieurs passent de longues années à Constantinople. De même les Orientaux abondent en Occident : la Sicile et Tltalie se peuplent de moines Grecs. Enfin paraît S. Grégoire-le-Grand, qui rectifie, complète, perfectionne tous les recueils liturgiques. On murmure contre ses réformes à Catane, à Svracuse : « Comment Grégoire prétend-il abaisser l'Église de Constantinople, lui qui en suit les coutumes et les rites ? » Le Pape se défend dMmiter les Grecs ; mais « s'il y a du bon à Constantinople, pourquoi en priverait-il l'Occident? » Les Grecs, de leur côté, admirent le Pontife romain ; Anastase le Sinaïte traduit son Pastoral. Bientôt viendront les pèlerins d'Asie et d'Afrique , chassés par les Perses et les Arabes; l'hymnographie grecque se fera entendre près du siège de Pierre, sous les ombrages de Tusculum.
6. La nécessité de varier l'expression de la prière publique croissait avec le nombre des fêtes. Or, le
cycle sacré se remplissait de jour en jour, et les deux Églises s'empruntaient mutuellement de nouvelles solennités. Dans ces emprunts, des fragments hymnographiqucs pouvaient passer d'une langue à l'autre par de simples traductions. C'est ainsi que ràTToXuTixiov de la Nativité de la Vierge (1) fut traduit littéralement dans l'antienne latine : Nativitas tua, Dei Genitrix Virgo, etc.
7. Ce n'est qu'au neuvième siècle, et probablement sous rinlluence des liturgistes orientaux, que se forma, dans l'Eglise latine, une véritable hymnographie tonique. Dans les tropes et les proses ou séquences, le rythme se compose d'accents métriques et d'assonances comme dans les cantiques byzantins (2). Mais les Occidentaux recherchent, avant tout, les correspondances intérieures entre incises consécutives ou alternées. Leurs vers rythmiques et leurs strophes dérivent en général des anciens types de la prosodie classique. Leur hymnographie tonique comparée à celle des Grecs, est, à peu près, ce qu'est le lyrisme d'Horace comparé à celui de Pindare.
8. L'hymnographie tonique des Latins tourna presque immédiatement au dialogue , comme le
(1) Menées, Sept, viii , p 53 :H rivvy;at; cou, x. t. X.
(2) Les œuvres liturgiques de la langue d'Oïl semblent avoir subi la môme influence. M. Louis Ilavct nous a fait remarquer (jue la cantilène de 6'*« Euhilie était formée de strophes de deux vers isosyllabiques et homotoniques, comme Lhirmus : 'AjjLéTpr;TC^ u::apxîi» dont les incises se correspondent deux à deux, selon le schéma 7, 7; 6, 6 ; 5, 5 ; 7. 7 ; 8. 8 ; 7. 7 ; 5, 5 ; 11. Cf. p. 336.
dithyrambe d'autrefois, et tandis que les longs cantiques des Mélodes développaient majestueusement la suite de leurs tropaires ^ans Tintêrieur des basiliques et sans aucun appareil théâtral, les tropes du moyen-âge latin sortaient peu à peu de l'Église, les chantres devenaient des acteurs, et le cantique sacré se transformait en drame religieux ou mystère.
Vu et lu ,
En Sorbonne, le 3 août 1885, par \v Doyen de la Faculté des Lettres de Paris.
A. lIlMLY.
Permis d'imprimer :
Le Yicc-Rectcur de l'Académie de Pdris, Gréari)