I. Platon, Des lois
jugement suprême, effroi des méchants, consolation des justes. Les poètes ont donné une forme, des noms, une existence réelle pour ainsi dire à cette invincible réclamation de l'homme contre un anéantissement de son être, qui serait en même temps l'anéantissement de toute justice.
Nous trouvons déjà ,dans Homère le Tartare et TÉlysée, c'est-à-dire deux séjours distincts pour les bons et pour les méchants : dans l'un sont entassés les Titans, ces grands révoltés, et auprès d'eux sont les parjures. Il semble, en effet, que le poète n'ait jugé dignes de châtiment après leur mort que les coupables envers les dieux. Dans l'autre errent les ombres des héros, exemptes de souffrances, mais plaintives et regrettant la vie; car leur royauté, leurs plaisirs, aussi bien que leur forme, ne sont plus qu'une vaine apparence. Dans ces lieux siègent Minos et le blond Radamanthe; mais leurs fonctions se bornent encore à juger les différends qui s'élèvent entre les ombres. C'est aux dieux qu'il appartient de fixer aux morts pour séjour le Tartare ou l'Elysée.
Ces idées encore obscures de juste rémunération se développent et se précisent dans l'âge suivant. Pluton, jusqu'alors considéré seulement comme le dieu du sombre empire, est érigé par les poètes en juge suprême des actions des mortels. — « C'est là, dit Eschyle, que
Hadès, cet autre Zeuç, juge d'une sentence sans appel les crimes des coupables *. » Minos et Radamanthe, juges humains, ne prononcent qu'en premier ressort. Le monde des enfers reçoit des développements considérables ; la riche imagination des poètes peuple d'une multitude de personnages nouveaux les demeures souterraines. Mais toutes ces créations postérieures à Homère portent la vive empreinte d'un sentiment plus élevé et plus pur d'équitable rémunération. Les plus fougueux adversaires du polythéisme eux-mêmes l'ont reconnu : « Un grand enseignement moral se cache sous les fables des poètes; elles sont un avertissement, » dit Minutius Félix 2. L'antique distinction du Tartare et de l'Elysée, ces souffrances ou ces joies toutes physiques réservées aux bons et aux méchants, ne suffisent plus à Pindare : il a conçu d'autres peines et d'autres récompenses. Ne croiraiton pas entendre un poète chrétien, lorsqu'il dit : « Les âmes pieuses habitent le ciel, et leurs chants et leurs hymnes célèbrent le grand bienheureux, et leur joie n'est pas fugitive 3? »
Ces opinions , ou plutôt ces aspirations emportaient, on le comprend, la solution d'un autre pro-
i. Eschyle, Suppliantes, 270; Eumenides, 270.