Les Poètes français, 4 vol. in-8°. Paris, Hachette
M. Crépet en 1861, Joseph Vadé ne figure pas. Personne, que je sache, ne s'est plaint de l'omission. Devenons-nous moins difficiles ou plus curieux?
La biographie de Vadé n'offre aucun intérêt. C'était un petit employé, qui, dans la journée, alignait des chiffres dans un bureau et cultivait les Muses à ses moments perdus. Quelles Muses? Celles qui pouvaient plaire aux habitués des cabarets et aux spectateurs des tréteaux de la foire Saint-Laurent. Les échantillons que Ton réimprime de cette poésie de banlieue ne sont pas d'un agrément bien vif. Non que l'esprit y manque, mais c'est un peu un esprit convenu. Les paysans de Vadé sont jetés dans le moule de tous les paysans du dix-huitième siècle; leur langage est surchargé de locutions villageoises, mais leurs sentiments sont raffinés et vertueux. L'auteui a contribué avec Collé, l'auteur de la Partie de chasse de Henri IV, à fixer le type faux de Fhomme des champs, tel qu'on le représentait au dix-huitième siècle. Un des traits essentiels de cette physionomie, c'est l'amour, disons mieux, la passion, que le paysan a pour le roi et pour tous les membres de la famille royale. Ce sont des tressaillements de tendresse et d'enthousiasme. La police, qui avait la haute main sur ces divertissements forains, encourageait évidemment l'inspiration des auteurs, qui pouvait d'ailleurs
être sincère dans les commencements. Le Louis XV de Fontenoi, s'il ne méritait pas ces élans de tendresse, Savait du moins rien fait encore qui l'en rendît indigne. Ce n'était pas le blesser alors que d'évoquer le souvenir de son aïeul Henri IV. Plus tard, il vit une injure dans ce rapprochement entre le Béarnais, qui nourrissait les Parisiens, et l'amant de la du Barry, qui les affamait, et Ton put écrire sur le socle de sa statue :
Il est ici comme à Versailles,
Il est sans cœur et sans entrailles.
Ce qu'il y a d'assez curieux, c'est que ce fut justement Vadé qui fit décerner au roi le surnon de Bien- Aimé, que lui attribuent tous les almanachs depuis le voyage de Metz, où il faillit mourir. C'est du moins ce qu'assure Voltaire en ces termes : « Un polisson, nommé Vadé, imagina ce titre, que les almanachs prodiguèrent. Quand le prince se porta bien, il ne voulut plus être que le bien-aimé de sa maîtresse. » Ceci est dans ses Mémoires, écrits dans les derniers temps de sa vie. Il s'exprime à peu près de même dans une lettre à Mme du Deffand, écrite dixsept ans après la mort de Vadé (1774) : « Savez-vous que ce fut ce polisson de Vadé, auteur de quelque opéra de sa foire, qui, dans un cabaret de la Cour-
tille, donna au feu roi le nom de Bien-Aimé et qui en parfuma tous les almanachs et toutes les affiches? »
Je rapporte ces témoignages, et à leur date, parce que M. Georges Lecoq, égaré par sa sympathie pour ce « polisson », n'a pas craint de le transformer en une espèce de rival ou d'ennemi de Voltaire, jusqu'à écrire : « L'histoire de leurs démêlés est assez curieuse. » — Elle serait sans doute curieuse, si elle existait, mais elle n'existe pas, et M. Georges Lecoq n'a pas la peine de nous la raconter. Vadé essaya bien, dans une chanson patriotique, de railler Voltaire, après son poème sur Fontenoi :
J'ai vu le poème fringant Fait par ce monsieur Voltaire :
Quoiqu'il ait de l'esprit tant, Est-ce que je devons nous taire ?
Pour briller tout comme lui, Je n'avons qu'à chanter Louis.
Mais Voltaire, comme de juste, ne s'aperçut pas de l'existence de Vadé. Si susceptible, si rancunier qu'il fût, il ne descendait pas jusque-là. Plus tard, longtemps après la mort de Vadé, il a lancé sous ce nom (Guillaume Vadé, Catherine Vadé) quelques-uns de ces pamphlets de circonstance qu'il ne pouvait retenir. M. Georges Lecoq suppose que c'est là un hommage rendu à Vadé : rien n'est plus invraisem-
blable. L'immortel railleur, en mettant sous le nom de Vadé la diatribe la plus amère, la plus cruelle contre les Welches, et cela après les humiliations et les turpitudes du règne de Lous XV, se complaisait dans ce contraste qui transformait le parrain du Bien- Aimé, le buveur vantard et insolent, en un sage citoyen, modeste, trop modeste même, et parfois injuste envers sa patrie. On en prend un peu trop à son aise avec Voltaire depuis quelque temps, et on ne le lit pas assez. On ne se figure pas tout l'avantage qu'on en retirerait.
Pour en revenir à Vadé, que les glorificateurs quand même de la monarchie peuvent enrôler parmi eux et qu'on ne leur dispute pas, il est permis de se refuser à \oir en lui un poète. Son originalité, c'est d'avoir essayé de créer un genre nouveau, le genre poissard, et d'y avoir réussi, au jugement de ses contemporains du dix-huitième siècle. A ce titre, il peut mériter une mention; on comprend même qu'on réimprime quelques échantillons choisis de cette poésie : nous aimons ce qui a du relief et du caractère; mais pourquoi ne pas publier La pipe cassée, son chef-d'œuvre? Pourquoi publier le reste, qui n'a aucun sel? Est-il rien de plus fastidieux que ce théâtre? Passe encore pour les chansons; mais les fables, quel mérite y peut-on découvrir? Cela est plat, lourd, mal écrit, mal ver-
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sifié... Je m'arrête, ne voulant pas être injuste, même envers Vadé. Je tiens la poésie en si précieuse estime que je souffre de lui voir attribuer de tels amants. Un classique dirait : « La place de Vadé n'est pas sur le sacré coteau, mais dans les bourbiers d'Hippocrène. »
Il est assez singulier que cette collection des petits poètes du dix-huitième siècle débute justement par deux poètes qui ne furent pas des plus délicats. Pour Vadé, on peut sans inconvénient lui dire : Nescio vos^ l'ignorer complètement; pour Piron, cela n'est pas possible. C'est une figure inévitable dans l'histoire littéraire, dit Sainte-Beuve.
C'est un Bourguignon, un Dijonnais, fils d'un apothicaire, et qui pensa faire son droit. Le Damis de la Métromanie, son portrait par lui-même, mais fort idéalisé, est pressé par un oncle d'embrasser la chicane, et l'on sait avec quel élan victorieux il monte au Parnasse. Le même Damis, battu sur le terrain de la galanterie, lève les yeux au ciel et s'écrie, dans un beau mouvement :
Vous à qui désormais je consacre mes jours, Muses, tenez-moi lieu de fortune et d'amour.
Enfin, nous savons que pendant toute sa vie, qui fut fort longue (quatre-vingt-trois ans), Piron, quoi-
que devenu aveugle, ne cessa de rimer. Même dans ses derniers jours, quand il avait, pour la pénitence de ses péchés, défiguré quelque psaume, il se dédommageait par quelque pièce gaillarde et salée qu'il serrait soigneusement dans une cassette. Il paraît que ces trésors sont entre les mains de M. Honoré Bonhomme, qui les communique lentement au public, à de longs intervalles, comme pour ménager nos plaisirs. Peut-être s'en exagère-t-il quelque peu la valeur. Les pièces inédites qui figurent dans ce nouveau recueil d'œuvres choisies nous permettent d'attendre sans trop d'impatience celles que Ton détient encore. Et cependant, il n'y a pas à le nier, il y a des parties de poète en Piron. Quelles parties? Il raconte luimême ceci : « Un jour, dans le parc de Livry (je travaillais à Gustave), je m'avisai, pour élever mes idées en m'approchant du ciel, de monter au haut de la double échelle qui servait à tondre les charmilles et de m'y jucher à califourchon : quelqu'un m'y vit sans que je m'en aperçusse : et le lendemain, y étant remonté, je fus fort surpris d'y trouver une selle avec des étriers. » On peut conclure de l'anecdote que le sublime n'était pas son élément et qu'il avait recours à des moyens artificiels pour s'y guinder. Aussi ne parle-t-on plus de ses trois tragédies. M. de l'Empyrée descendit bientôt de son perchoir et se rabattit
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sur la comédie. Il y obtint avec la Métromanie un franc et légitime succès. C'est certainement, de toutes les pièces du xvme siècle, celle où il y a le plus de poésie... Cette poésie est d'un genre particulier, j'allais dire d'un tempérament particulier. Sans offrir un grand intérêt dramatique, la comédie agit par l'élan, la verve, la conviction. Le héros est réellement possédé de la rage des vers ; les vers lui tiendront lieu réellement, comme il le dit, de fortune et d'amour. Un jour s'est donc rencontré où Piron a pu jeter au dehors, dans une œuvre durable, cette effervescence qu'il sentait bouillonner en lui et qui ne produisait d'ordinaire que des saillies de conversation ou des épigrammes. Il avait des poussées de poésie, non l'inspiration haute et permanente. Elle n'appartient qu'à ceux qui ont de l'élévation dans l'esprit ou de la profondeur dans les sentiments. Il n'avait ni l'une ni l'autre.
C'était un homme de haute taille, puissant de membres, tout en dehors. Dans sa première jeunesse, à Dijon, il apparaît tel qu'Ajax, supportant seul le poids de la guerre contre les Beaunois. A Paris, dès que sa fameuse ode l'a fait connaître et rechercher par la mauvaise société, il est de tous les soupers où l'on rit. Vaillant convive, buveur indéracinable, il ne converse pas, il lance des fusées à droite, à gauche, dans
tous les sens. Nul ne peut lui tenir tête ; les plus solides, les plus brillants jouteurs sont désarçonnés. Comme il a eu tous les honneurs de la soirée, il se croit naïvement bien supérieur à tous ceux qu'il a réduits au silence. Il faut voir de quel ton il parle de ce pauvre Voltaire, si maigre, si chétif. Qui oserait se mesurer avec lui ? Le moindre mouvement du colosse écrasait le pygmée. Cette grosse infatuation a quelque chose de burlesque. Qu'il eût parfois les rieurs de son côté, on le conçoit : les rieurs ne haïssent pas le gros sel; mais n'est-il pas allé jusqu'à dire : « Voltaire travaille la marqueterie ; moi, je jette en bronze ! » — Pendant toute sa vie, il s'imagina bonnement qu'il était rémule de Voltaire. Vieux, très vieux, il faisait encore des épigrammes contre Voltaire, qui, sûrement, l'avait oublié. On lui reparla un jour de Piron, qui se flattait, gros et fort comme il était, d'enterrer Voltaire, et qui mourut avant lui; il répondit: « Mes amis m'ont assuré que, dans la seule bonne pièce que nous ayons de lui, il m'avait fait jouerun rôle fort ridicule. J'aurais pu le lui rendre, j'étais aussi malin que lui, mais j'étais plus occupé. Il a passé sa vie à boire, à chanter, à dire des bons mots, à faire des priapées et à ne rien faire de bien utile. Le temps et les talents, quand on en a, doivent, ce me semble, être mieux employés. On en meurt plus content. »
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Piron pouvait-il mieux employer ses talents? Il est permis d'en douter. On ne voit pas qu'il ait gaspillé des dons supérieurs et manqué à sa vocation. Il n'avait à vrai dire qu'une bien médiocre ouverture d'esprit. Cet étincelant causeur était une des intelligences les plus arriérées de son temps. Qu'il ait été dans son élément sous la Régence et se soit cru l'homme du moment, passe encore; mais après l'Esprit des lois, YEssai sur les mœurs, Y Emile, Y Encyclopédie, qu'attendait-il pour ouvrir les yeux? Le grand dix-huitième siècle commençait, le temps des amuseurs était passé. Il s'agissait bien d'épigrammes et de polissonneries ! Ceux qui s'attardaient à ces enfantillages donnaient la mesure de leur esprit.
Malgré les plaidoyers de M. Honoré Bonhomme, j'ose être de l'avis de Condorcet, qui disait de Piron qu'il n'avait aucune dignité dans le caractère. Nous souffrons quelque peu quand nous voyons nos grands poètes du xviie siècle si humbles devant tout ce qui a un nom, et l'on aime à voir les gens de lettres du xvme siècle rompre avec la tradition de leurs devanciers et se relever devant les grands. Liberté, vérité, pauvreté, telle doit être notre devise, dit d'Alembert. Piron appartient à la vieille école. Il trouve tout naturel que les grands seigneurs reconnaissent par des témoignages solides l'amusement qu'ils lui doivent. Il
a diverti, on le paye. On sait que d'épigrammes il dé* cocha contre l'Académie ; ce que l'on sait moins, c'est que l'Académie Pavait élu, et que ce fut sur l'interdiction formelle du chaste Louis XV qu'il ne fut pas reçu. Rien de plus déplacé donc et de plus injuste que ses attaques contre les gens de lettres, qui lui avaient fait l'honneur de l'admettre parmi eux. Le roi, pour le consoler de n'être pas de l'Académie, lui fit une pension de 1200 livres, que Piron ne refusa point, et il n'en continua que de plus belle à discuter sur les académiciens, qui lui disaient dignus es intrare, et à bénir la munificence du roi, qui lui disait : On n'entre pas. Il portait la même délicatesse en amour. Mlle Quinault, charmante, de manières fines, distinguées, que la moindre incongruité de tenue ou de langage désespérait (on l'avait surnommée Y hermine), essaya d'éduquer et d'approprier ce provincial exubérant et de mauvais ton. Il fit semblant de se former, mais ce milieu trop élégant ne lui plaisait guère. Au fond, il trouvait les femmes gênantes : il y avait une foule de choses qu'on n'osait pas dire devant elles ; il fallait s'observer, se contenir, perdre le meilleur de son esprit. Il aimait cent fois mieux être « entre hommes », à son aise, buvant, gabant et riant à fantaisie déboutonnée, et sur le rhythme de la fameuse ode dont il aimait tant à battre sa coulpe tout haut, en toute occa-
sion, pour ne pas laisser oublier aux amateurs qu'il était en fonds de gaillardise et convive salé. Les hommes l'invitaient, les femmes lui faisaient assez froide mine. Il se rencontra avec Voltaire chez la marquise de Mimeure, attirés, le premier par la femme, qui avait du goût et de la délicatesse, lui, par le mari, qui aimait autre chose... Ce fut là qu'il trouva la digne compagne de sa vie. La marquise appréciait peu son genre d'esprit et sa conversation, mais elle avait une femme de chambre qu'elle avait érigée à la dignité de lectrice et débaptisée (de Quenaudon , elle l'avait transformée en de Bar), qui restait ébahie et éblouie devant ce magnifique échantillon de la race bourguignonne. Versée elle-même dans la succulente littérature gauloise, les fabliaux, Rabelais, les conteurs du xvp siècle, elle reconnut en lui l'âme sœur de la sienne. Ils s'aimèrent vingt ans, librement, et s'épousèrent à la fin pour avoir le droit d'hériter l'un de l'autre. La dame mourut la première et mourut folle :urieuse, battant son mari, qui voulut la conserver près de lui et la soigner jusqu'au dernier moment. Ce *ros homme n'était pas un mauvais homme.
Pour en revenir à sa poésie, on voit assez dans
quelles limites elle peut se mouvoir. Il n'a ni l'éléva-
ion, ni la grâce, ni le sentiment. Son badinage (dans
| es contes) est lourd, traînant, à peu près comme dans
ses épîtres. Son triomphe, c'est l'épigramme, l'épigramme à remporte-pièce. Dans ce p*tit poème, il est ample, fort, perçant. On croit voir un bras robuste qui se replie en arrière, fait saillir une pelote de musclés et lance un javelot acéré, qui ira loin et au but. C'était son génie, et Ton comprend qu'il en ait fait jusqu'à son dernier jour : il y a une jouissance réelle à exercer la force qu'on se sent. N'oublions pas surtout de reconnaître en lui un écrivain solide, substantiel, succiplenns : sa langue est d'un maître, sans recherches, franche et forte, parfois rocailleuse et dure, car il exècre l'a peu près. Enfin, il a la rime hardie, souvent étrange, jamais plate et banale. On peut lui appliquer ces vers de lui-même :
La rime heureuse et sans cheville Se présente à vous et fourmille Dans la moyenne région.
Moyenne, soit... et même un peu plus bas.
Ce n'est pas sans une certaine appréhension que je
me dispose à parler d'André Chénier. C'est comme
une terre sacrée où l'on n'ose mettre le pied. Quoi
^ue Ton puisse dire, on est presque assuré de rester
au-dessous de l'attente publique. Pour lui, l'admira-
:ion se confond avec la sympathie. On l'aime, enfin,
ît l'amour est exigeant.
Nul, je crois, ne l'aime plus que moi, et, s'il suffi-
;ait d'aimer les gens pour en bien parler, je serais fort
ranquille. Ce n'est donc pas là réellement ce qui
n'embarrasse. Le voici : Depuis cinquante ans, lacri-
ique semble fixée. On a assigné à André Chénier sa
)lace. On lui a dit : Tu représentes ceci; tes mérites
ont tels et tels, ta gloire sera d'avoir été le précurseur
l'une grande école poétique qui est la nôtre. Il y a
ine trentaine d'années, un critique s'étant permis de
relever dans l'œuvre du poète quelques vers d'un goût douteux, Sainte-Beuve, qui ne s1indignait pas facilement, infligea au téméraire une correction qui rétablit les choses dans Tordre, c'est-à-dire à son point de vue.
On me permettra d'exposer mon opinion sans réticence aucune et avec l'indépendance absolue dont je me suis fait une loi et une habitude.
Je me hâte d'ajouter que le talent, le génie d'André Chénier n'est pas en question. Je place ce poète aussi haut que qui que ce soit, je le goûte autant que qui que ce soit; seulement, je ne lui assigne pas tout à fait dans l'histoire de la poésie française la place et le rôle qu'on lui a attribués. C'est ce que je vais essayer d'exposer.
On se rappelle peut-être le vers incroyable du classique Baour-Lormian (1825) :
Nous, nous datons d'Homère, et vous d'André Chénier
Ainsi, dès 1825, les romantiques se réclament d'André Chénier.
En 182g, Sainte-Beuve le proclame officiellement ce maître de la nouvelle école, honneur qu'il lui fait partager avec Régnier. Vingt ans plus tard, il conteste les dates des poèmes d'Alfred de Vigny; il veut que le soient des imitations d'André Chénier. Il n'a pas1
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je crois, varié sur ce point, ou du moins ne l'a pas confessé.
Les néo-romantiques, les Parnassiens, le revendiquent également. L'un d'eux va même jusqu'à dire : « André Chénier avait reconquis le vers français et
Une seconde fois chassé les idiots du temple ; c'était
Un crime, et on sait qu'il le paya de sa tête. »
Il y eut bien quelques réclamations, mais on n'en tint compte. Malgré Béranger, qui nia l'authenticité des vers et les attribua à Delatouche; malgré Lamartine, }ui ne goûta pas plus cette poésie que celle de La Fonaine et de Musset, on adopta la théorie de Sainte- Beuve : André Chénier fut un ancêtre; Sainte-Beuve i toujours eu besoin d'ancêtres.
Eh bien, je crois qu'il y a ici une illusion; et que es liens qui rattachent André Chénier au romantisme le sont pas réels, ou que l'on a du moins singulièrenent exagéré cette influence. Si je réussis à le prouver, Chénier reste ce qu'il est, un grand, un admirable joète; mais ce n'est plus le romantisme qui a le droit le le revendiquer.
On sait que les poésies d'André Chénier furent onnues assez tard, en 1819, vingt-cinq ans après a mort. C'est M. Delatouche qui les publia. Pouruoi si tard? Parce que la famille, Joseph, la mère, îs frères ne croyaient pas au génie d'André. Le
poète de la famille, (fêtait Joseph. En 1824, on publia ses œuvres, et par-dessus le marché celles d'André, pleines de fautes. Joseph, calomnié, traité de fratricide, laissait dormir cette gloire. Et puis, ces vers, on ne les eût pas goûtés. La jeune captive, publiée un an après sa mort, est à peine remarquée. C'est que Delille régnait alors
Enfin on se décida à publier les poésies d'André, accompagnées d'une légende dans le goût du jour.
Les romantiques de 1819, royalistes, chantaient les victimes de la Révolution, les vierges de Verdun, les héros de Quiberon, le martyre de Louis XVII, le sacre de Charles X, le tigre révolutionnaire, les | agneaux égorgés
L'idéal de l'intéressant alors, c'était d'être pâle, languissant, maladif, éthéré; on avait des ailes; on né mourait pas, on revolait au céleste séjour
André Chénier fut transformé au goût du jour; il fut tendre, sentimental, éploré, trop pur, trop noble pour cette terre. M. Delatouche concluait : « Ainsi périt ce jeune cygne, étouffé par la main sanglante des révolutions. Heureux de n'avoir élevé de culte qu'à la vérité, à la patrie, aux Muses : on dit qu'en marchant au supplice il s'applaudissait de son sort; il est si beau de mourir jeune ! Il est si beau d'offrir à ses ennemis une victime sans tache et de rendre au Dieu
qui nous juge une vie encore pleine d'illusions! »
Autres détails légendaires. Quinze ans plus tard, la mode a changé. Le romantisme s'empare du poète, cet être divin, ce prophète, ce guide, ce voyant que les sociétés modernes ont transformé en paria. On représentera sur la scène l'agonie d'un poète, de Chatterton, et l'on dira : « Etonnez-vous qu'il soit parti : vous l'avez si bien reçu. » On nous montrera Stello, ou le poète qui ne peut vivre sous aucun gouvernement. Et, en effet, n'est-ce pas la monarchie absolue qui a tué Gilbert , la monarchie constitutionnelle qui a laissé mourir Chatterton, la république qui a guillotiné André Chénier ? Partout et toujours la prose écrase la poésie, l'homme tue les envoyés de Dieu
Qu'on respecte les légendes qui embellissent, soit; mais ici, j'oserai dire que je préfère la vérité, non seulement parce qu'elle est la vérité, mais parce qu'elle est plus haute, plus virile, plus digne d'André Chénier.
Cette vérité, la voici : d'abord, le jeune cygne, languissant, éploré, était un homme robuste, athlétique, dit Mme Hocquart : tête énorme, laid, mais plein de charme
La Révolution n'alla pas le saisir dans sa retraite
studieuse et paisible pour l'égorger. Ce fut un des vail-
' lants combattants de cette grande époque. Dès avant
89, il suivait avec une passion extrême le mouvement
yO ANDRÉ CHÉNIER
les affaires publiques. Ce n'était pas un Delille folârant, ni un indifférent aux choses d'ici-bas : il sentait la Révolution, il s'y associait.
En 1791, il célébrait le serment du Jeu de paume, l'avènement du Tiers ; il raillait l'insolence de la noblesse et du clergé. Voici quelques-uns de ses vers :
Douce égalité ! sur leur bouche A ton seul nom pétille un rire acre et jaloux : Ils n'ont point vu sans effroi, sans courroux Ces élus plébéiens, forts des maux de nos pères,
Forts de tous nos droits éclaircis, De la dignité d'homme et des vastes lumières Qui du mensonge ont percé les barrières.
Il célèbre la destruction de la Bastille, il appelle de ses vœux la libération des peuples, il nomme les députés
Pères du peuple, architectes des lois.
Il les conjure d'être les modérateurs du peuple, de l'empêcher
De poser sur d'autres fronts Le joug honteux qui pesait sur sa tête.
Admirable clairvoyance! A des émancipés de la veille, il dit : Vous avez été esclaves, ne soyez pas tyrans 1
Ainsi, jusqu'en 1792, c'est un amant passionné ck la liberté et de la Révolution.
Mais voici les désordres qui commencent; voici les Jacobins qui, sous le nom d'amis de la Constitution, s'avancent et dominent. Le 10 août arrive, puis le procès du roi. André Chénier ne se tient pas à l'écart, à gémir comme Delille, à approuver comme Joseph (Chénier), David, Condorcet, Lebrun, ses amis de la veille. Il proteste hautement, intrépidement. Il prend à partie, dans le Journal de Paris, les chefs du mouvement révolutionnaire ; il les flétrit, les provoque, les brave en face, demande même à défendre Louis XVI. Il a toute la passion, tous les emportements du plus fougueux adversaire. Il chante Charlotte Corday et raille les obsèques ridicules de Marat. Emprisonné, il attend la mort : son âme véhémente va-t-elle se détendre ? Va-t-elle s'attendrir? — Oui, dit M. Delatouche, qui arrange en élégie les derniers vers du poète. Lui, il s'écrie :
Ainsi donc mon cœur abattu Cède au poids de ses maux ? Non, non, puissé-je vivre !
Ma vie importe à la vertu.
Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage,
Dans les cachots, près du cercueil, Relève plus altiers son front et son langage, Brillants d'un généreux orgueil.
S'il est écrit aux cieux que jamais une épée
N'étincellera dans mes mains, D.ms l'encre et l'amertume une autre arme trempée
Peut encor servir les humains.
Justice, vérité, si ma bouche sincère,
Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère,
Et si les infâmes progrès, Si la risée atroce, ou (plus atroce injure
L'encens de hideux scélérats Ont pénétré vos coeurs d'une longue blessure,
Sauvez-moi : conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois, Ces tyrans effrontés de la France asservie, Egorgée ! O mon cher trésor, O ma plume ! fiel, bile, horreur, dieux de ma vie,
Par vous seuls je respire encor !
Et qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas là un transport d'imagination, un chant de poète que le vent emporte. Bien longtemps avant la Révolution, étant à Rome, à la vue des monuments de la ville éternelle et des merveilles des arts, ce n'était pas le poète qui parlait en lui, c'était le citoyen; il rêvait non la gloire de Virgile, mais celle de Brutus et de Caton. Il lisait :
Si j'avais vécu dans ce temps,
Des belles voluptés la voix enchanteresse
N'aurait point entraîné mon oisive jeunesse ;
Je n'aurais point, en vers de délices trempés Et de l'art des plaisirs mollement occupés, Plein des douces fureurs d'un délire profane, Livré nue aux regards ma muse courtisane. J'aurais, jeune Romain, au sénat, aux combats, Usé pour la patrie et ma voix et mon bras ; Et si du grand César l'invincible génie A Pharsale eût fait vaincre enfin la tyrannie, J'aurais su, finissant comme j'avais vécu, Sur les bords africains défait et non vaincu, Fils de la liberté, parmi ses funérailles, D'un poignard vertueux déchirer mes entrailles ! Et des pontifes saints les bancs religieux Verraient, même aujourd'hui, vingt sophistes pieux Prouver en longs discours appuyés de maximes Que toutes mes vertus furent de nobles crimes ; Que ma mort fut d'un lâche, et que le bras divin M'a gardé des tourments qui n'auront pas de fin.
L'ironie, le mépris même, vers la fin sont sensibles. Il raille les anathèmes de l'Eglise; il glorifie le suicide, quelle condamne. Ailleurs encore, il déclare qu^l refuse ce qu^n appelle les secours de la religion :
lS'
Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre. Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul, Que les pontifes saints, autour de mon cercueil, Apprêtés aux accents de l'airain lent et sombre, De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, Et sous des murs sacrés aillent ensevelir Ma vie et ma dépouille et tout mon souvenir.
Ainsi le culte catholique, il le répudie, à la vie, à la mort. C'est peu, il rappelle avec indignation les
scandales d'un Borgia; et il avait commencé un
poème sur la superstition et les maux qu'elle a répandus sur l'humanité, un poème sur l'Amérique et les excès des Espagnols
Ces attaques contre les religions n'avaient rien de nouveau ni d'original; c'était l'esprit du siècle. Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Diderot, Raynal, tous avaient présenté les religions comme l'œuvre des fourbes, des scélérats, des imposteurs. André Chénier est de son temps. Avouons seulement que c'est un singulier précurseur des jeunes néophytes néo-catholiques du premier cénacle.
Mais cette incrédulité légère, frondeuse, ironique ou déclamatoire ne suffit pas à un esprit de cette vigueur. Secouer des préjugés, soit! Il faut commencer par là ; mais après ? Ici apparaissent la force et la portée de cette intelligence.
J'ai dit que Delille, ni chrétien ni philosophe, ni savant ni poète, incapable de concevoir une idée générale, un principe un et fécond, avait découpé la nature en petits et jolis tableaux à l'usage des gens du monde.
André Chénier, lui, s'efforce de la saisir dans sa haute et pleine majesté, dans son essence même. Les
fragments du poème Hermès ne laissent aucun doute à ce sujet. L'idée de l'œuvre est en pleine lumière; la voici :
Il n'y a pas de Dieu distinct de la nature, de Dieu créateur et ordonnateur de la matière. La nature a en elle-même la vie. L'ensemble des choses, c'est comme
L'océan éternel où bouillonne la vie.
La mort n'est qu'un mot vide de sens : rien ne périt, tout se transforme. Une énergie vitale indéfectible circule dans toutes les parties de cet immense univers et relie tous les êtres les uns aux autres, depuis l'astre qui roule dans les espaces infinis jusqu'au brin d'herbe où se cache l'insecte.... Et le poète exposait le système du monde d'après la science de son temps
Quelle est la place de l'homme dans ce mouvement .ncessant de forces toujours en action? D'abord il a été chétif, misérable, en proie à tous les dangers. Puis il a résisté aux forces aveugles, il en a triomphé en partie, il a fondé la famille, la société, les lois, la justice! J.-J. Rousseau disait : Conscience! instinct sublime! — Les encyclopédistes ne voulaient voir dans les lois que des conventions éphémères. A quelle
j6 ANDRÉ CHÉNIER
école appartenait André Chénier? Je réponds sans hésiter : à Pécole de la conscience. Lucrèce, son maître, avait pu se soustraire à ces réclamations du sens intime. André, noble inconséquent, avait vécu et était mort les yeux fixés sur cet idéal, la justice. Parmi toutes les luttes des systèmes, c'est le poin fixe, la base, l'impérissable besoin de la conscience C'est en son nom qu'avaient parlé les premiers législateurs, les premiers penseurs : Orphée
chantait quelles lois à ce vaste univers
Impriment à la fois des mouvements divers ; Quelle puissance entraîne ou fixe les étoiles ; D'où le souffle des vents vient animer les voiles ; Dans l'ombre de la nuit, quels célestes flambeaux Sur l'aveugle Amphitrite éclairent les vaisseaux. Ardents à recueillir ces merveilles utiles, Autour du demi-dieu les princes immobiles Aux accents de sa voix demeuraient suspendus, Et l'écoutaient encore quand il ne chantait plus.
Mais, je le demande encore : ce poète, qui était, dit Chênedollé, athée avec délices^ comment le transformer en précurseur du romantisme pieux, précieux dévot, qui édifiait les fidèles vers 1824?
Sur ce point encore, André est donc un homme du xvme siècle, disciple en politique de Montesquieu en critique religieuse de Voltaire, en philosophie de '
Buffon, de Diderot, d'Helvétius : il avait la haine de la tyrannie et du fanatisme.
Je le sais, cela choque les idées reçues, les préjugés à la mode, l'orthodoxie littéraire (car il y en a une). Mais pourquoi ce grand, ce glorieux xvnie siècle n'aurait-il pas eu son poète? On n'a que trop raillé sa misère poétique. Soyons équitables enfin. Quoi! une telle impétuosité d'esprit, une passion si ardente et si sincère de la vérité, un tel développement des sciences de la nature, une si puissante investigation des facultés de l'homme, une si hardie revendication de ses droits, tant de découvertes en tout genre et tant d'enthousiasme , tout cela se serait absorbé , perdu dans le domaine de la spéculation pure? Tout cela serait resté étranger à la poésie? Non! le poète était né. D'après une loi constante, irréfragable, il était né au moment où s'obtenaient les récompenses éblouissantes du gigantesque effort enfin terminé, vainqueur. Aux penseurs le travail solitaire, au poète les perpectives d'ensemble, le rayonnement de la conquête.
André Chénier eût été le poète du xvnie siècle. Je le replace dans son milieu naturel : c'est le droit, c'est le devoir de la critique.
Il y a un autre point encore par lequel il est bien un homme du xvin* siècle; mais ce point est bien
délicat à traiter, et je rTose. Essayons cependant.
En 1823 parut un poème délicieux : Eloa. Eloa est la sœur des anges, née d'une larme du Christ; cœur de femme fait pour compatir, elle a pitié de Satan, et il la perd
Ce fut un ravissement. La femme, que l'amour a toujours idéalisée, après avoir été déesse, nymphe, bergère, passait ange, et sa fonction était d'avoir pitié surtout des poètes, âmes d'élite, tombées sur cette terre, mais faites pour le ciel
Le chantre iïEloa fut adoré; les hommes mêmes furent ravis. Ceux qui comptaient sur la compassion pour se faire aimer, Sainte-Beuve par exemple, vinrent se ranger au seuil du parvis céleste. Sainte-Beuve écrivait à de Vigny:
Et si vers ce temps-là mon heure est révolue, Si le signe certain marque ma face élue, Devant moi roulera la porte aux gonds dorés ; Vous me prendrez la main et vous m'introduirez.
Plus tard, croyant avoir à se plaindre de lui, il qualifiait ce poème â? anémie, de chlorose, de rhumatisme littéraire.
Mais revenons. Dans le même temps, l'amour séraphique, quintessencié, fut à la mode. Il y eut les âmes sœurs, je ne sais quoi d'éthéré, de sublime, de pur, à
décourager les anges. La religion même se mêlait à ces unions spirituelles, mystiques, et les consacrait : la femme aimée léguait à l'inconsolable un crucifix.
Eh bien, sur ce point encore, André Chénier n'a pas été un précurseur du xixe siècle. Les femmes de son temps, celles qu'il connaissait, n'avaient aucune prétention au titre d'ange; ce n'était pas la mode alors. Et si, sur ce point, il avait des disciples au xixe siècle, ce ne seraient ni de Vigny, ni Lamartine, ni Victor Hugo; ce seraient Béranger et Alfred de Musset.
Il est donc, sur presque tous les points, en opposition complète, absolue, avec l'école romantique de 1820, qui, elle, se soucie peu de la liberté politique, est catholique, spiritualiste, et, en amour, platonique, éthérée, séraphique. — Il n'importe, dira-t-on; vous confondez deux choses absolument distinctes, le fond et la forme ; les idées d'André Chénier sont celles du xviii6 siècle : soit; ce n'est pas par les idées que nous tenons à lui, que nous le considérons comme un précurseur. La manière dont il les a exprimées, voilà l'important. La poésie est avant tout une forme : c'est par la forme dont il a revêtu ses idées (qui nous sont indifférentes) que Chénier est nôtre, qu'il nous appartient.
Et, pour preuve à l'appui, on cite les emjambemeuts.
A vrai dire, la question ne me semble pas d'un bien
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haut intérêt. En effet, deux choses sont également incontestables : l'originalité de l'œuvre d'André Chcnier, et l'originalité de la poésie du xixe siècle. — Que veut-on de plus? Ce besoin de se chercher des autorités, des ancêtres, est un reste des polémiques d'autrefois. Il y a cinquante ans, les classiques disaient : « Nous sommes la tradition ; mais vous, gens sans aveu, d'où, venez-vous? Où sont vos papiers? » Au lieu de répondre : « Nous sommes ceux que nous sommes, » on essayait de se donner des répondants dans le passé, de se fabriquer une généalogie. Les parvenus sont sujets à ce ridicule; mais les poètes du xixe siècle n'étaient pas parvenus, ils étaient arrivés.
Replaçons le poète dans son milieu, mais ne l'y absorbons pas. Il n'est pas isolé, étranger parmi ses contemporains, mais il n'est pas le premier venu; il est lui, il a ce don inexplicable, inexpliqué, le génie.
Qu'est-ce donc que le génie, surtout à une époque de civilisation raffinée, où la naïve inspiration a disparu, où toute œuvre est voulue, préméditée ?...
A ce sujet, il y a dans les derniers fragments d'André Chénier, quelques vers d'une profonde tristesse, l'aveu d'une déception amère. Jeune, naïf, il avait cru que le génie ne pouvait exister sans la vertu : il ne le croit plus; Lebrun lui a prouvé le contraire ;
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Ah ! j'atteste les deux que j'ai voulu le croire ! J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire ; Mais non ! Il n'est pas vrai que les cœurs excellents Soient les seuls en effet où germent les talents. Un mortel peut toucher une lyre sublime Et n'avoir qu'un cœur faible, étroit, pusillanime, Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter, Ne les imiter point et les faire imiter.
Ainsi l'imagination, Part, dit-il, supplée les défaillances du sens moral. Il se trompe. Le talent d'exécution, l'habileté mécanique, la virtuosité peut être Fattribut d'un cœur médiocre; mais le génie n'habite que dans un cœur pur et noble. Le vieux Boileau a raison :
Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.
André lui-même n'en est-il pas un exemple ? Que de poètes parmi ses contemporains! que d'œuvres en vers ! Et que reste-t-il de tout ce fatras poétique ? Des élégances usées, un parfum rance de vieux murs, pas an accent qui fasse battre le cœur. Ces poètes courent e monde, les soupers, les fêtes; ils intriguent, sont de 'Académie ou veulent en être, amusent des oisifs, ont de leur lyre une musette, parce que c'est la mode lu jour ; mais, à tous ces rimeurs, rien ne bat sous la namelle gauche.
Lui, studieux, grave, recueilli .avec des échappées de fougue, il amasse lentement les trésors de son œuvre, et n'écrit que quand le cœur a parlé.
L'art des transports de l'âme est un faible interprète ; L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète.
C'est là sa marque distinctive parmi ses contempo rains ; il n'est pas un évaporé, un amuseur, un léger il pense, il sent, il chante. A ce point de vue, voyons son œuvre. C'est un mélange d'inspiration et d'art. On sait que l'imitation de l'antiquité, et de l'antiquité grecque surtout, y tient une grande place. Il était, pour ainsi dire, prédestiné de naissance à cette imitation; sa mère était Grecque.
Dans son voyage à Constantinople, il salue son ber ceau, Galata :
Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps, Car c'est là qu'une Grecque en son jeune printemps, Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans les murs de Bizance.
Dès seize ans, il traduit Sapho.
Coïncidence heureuse ! Pendant cette seconde moitié du xviii8 siècle, il y eut effort pour remonter aux sources antiques. On s'imprègne d'antiquité, factice souvent, incomplète, travestie même ; mais enfin un
courant antique circule. C'est d'abord le groupe des philosophes, publicistes, économistes même, moralistes surtout, utopistes, rêveurs, Rousseau en tête, puis Mably avec son Phocion. Le dieu de ces impatients réformateurs, c'est Plutarque, c'est-à-dire l'idéal, l'absolu, la liberté, la haine des tyrans, l'égalité chimérique. C'est de ce retour vers la Grèce que sortira le Voyage du jeune Anacharsis; puis, plus tard, les fêtes nationales, le calendrier républicain, les prénoms et les costumes antiques. L'art de David en est l'éclatante manifestation.
Dans le domaine de la poésie, le contre-coup est sensible. Lebrun imite Pindare (et c'est Lebrun qu'André admire surtout), Delille traduit Virgile, Laharpe essaye de traduire Sophocle, Malfilâtre compose un Narcisse, Bitaubé traduit H«mère. Diderot, et Mercier après lui, découvrent la véritable originalité du drame antique et la mesquinerie de notre tragédie. Diderot démontre que les siècles primitifs sont plus riches en poésie que les âges civilisés.
Voilà l'encouragement qu'André Chénier trouva autour de lui. Mais tandis que les autres arrangeaient, travestissaient d'après des traductions françaises ou au moins latines, lui, il va directement aux sources. Que de fois il s'est plu à expliquer lui-même son travail! La théorie complète se trouve dans son
poème de V Invention. Entre bien des passages, je cite celui-ci :
Ami, Phœbus ainsi me verse ses largesses,
Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses.
Plus souvent, leurs écrits, aiguillons généreux,
M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux.
Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,
Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages
Traduits de tel auteur qu'il nomme, et, les trouvant,
Il s'admire et se plaît de se voir si savant.
Que ne vient-il vers moi ? Je lui ferais connaître
Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.
Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant
La couture invisible et qui va serpentant
Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère.
Je lui montrerais l'art ignoré du vulgaire
De séparer aux yeux, en suivant leur lien,
Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien.
Comme il le dit lui-même, il prend partout .
... Je reviens toujours, et toujours les mains pleines, Amasser le butin de mes courses lointaines, Soit qu'en un livre antique à loisir engagé, Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyagé, Soit plutôt que, passant et vallons et rivières, J'aie au loin parcouru les rives étrangères. D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. Tout m'enrichit et tout m'appelle, et chaque ciel M'offrant quelque dépouille utile et précieuse, Je remplis lentement ma ruche industrieuse. Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée, Mais qui revêt chez moi souvent entrelacée,
Mes images, mes tours, jeune et frais ornement ; Tantôt je ne retiens que les mots seulement, J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois, Et se transforme, et fuit mes poétiques doigts, De rimes couronnée, et légère et dansante, En nombres mesurés elle s'agite et chante. Des antiques vergers ces rameaux empruntés Croissent sur mon terrain mollement transplantés ; Aux troncs de mon verger ma main avec adresse Les attache, et bientôt même écorce les presse. De ce mélange neureux l'insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. Dévot adorateur de ces maîtres antiques, Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques. Dans leur triomphe admis, je veux le partager, Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger. Le critique imprudent, qui se croit bien habile, Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile ; Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi), Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi.
Je m'arrête, et je demande si ce sont là, à aucun dei^ré, les procédés de la jeune école du xixe siècle. A-tûle étudié, rendu, compris l'antiquité, elle qui débute oar railler les divinités mythologiques; qui, à la mite de Chateaubriand, veut demander au christiaîisme ses aspirations ; qui est animée d'un spirituaisme élevé, qui aime le vague, le mystérieux, l'inini?...
L'art antique, au contraire, l'art grec est avant tout
mesure, sobriété, proportions exquises, transparente limpidité. C'est par là qu'il ravit l'imagination et le goût d'André Chénier, esprit net, arrêté, n'ayant rien de flottant, haïssant le vague. J'ajouterai que, amoureux de la perfection et sans impatience de produire, il corrigeait et polissait sans cesse.
En résumé, notre poésie du xixe siècle est plus haute, peut-être, plus idéale; elle nous appartient en propre, à nous, hommes de lutte, de désir et de mélancolie, héritiers de. toutes les tristesses passées. André Chénier est un pur païen. Ses disciples parmi nous, je les cherche : il y a bien des pastiches de l'antique, mais cela est froid, cela grimace. La composition antique n'est ni chez Lamartine ni chez Victor Hugo; elle serait plutôt dans une chanson de Béranger, dans tel poème de Vigny, la Colère de Samson, par exemple.
Rendons donc André Chénier au xviue siècle, mais isolons-le. Il comprend, il sent, il aime l'antique : ce cadre, étroit pour nous modernes, lui suffit. Il n'aspire pas au ciel, il n'est pas tourmenté par le sentiment de l'incomplet de notre destinée, il jouit pleinement de la vie, il chante l'amour et la jeunesse, il maudit la vieillesse. Si sa pensée franchit les bornes de cette existence éphémère, s'il suppose une survivance de l'être, c'est à la façon antique, gracieuse et toute matérielle, comme dans Néère :
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Au coucher du soleil, si ton âme attendrie Tombe en une muette et molle rêverie, Alors, mon Clinias, appelle, appelle- moi. Je viendrai, Clinias, je volerai vers toi. Mon âme vagabonde, à travers le feuillage Frémira : sur les vents ou sur quelque nuage Tu la verras descendre, ou du sein de la mer, S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air ; Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive, Caresser en fuyant ton oreille attentive.
Mon dernier mot sur les procédés de ce grand génie, si cruellement arrêté au moment même où il allait s'épanouir dans toute sa grâce, je remprunterai à luimême. Dans le poème de VInventiony il a écrit ces
vers :
Changeons en notre miel leurs plus antiques rieurs ; Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs. Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques, Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Qu!est-ce à dire, sinon : Part antique est la perfection même, ce doit être le modèle ? — Ce fut le sien. Mais le monde antique a disparu : les langues, les religions, les lois, les mœurs ont changé. L'homme a d'autres idées, d'autres besoins, d'autres sentiments : le poète en sera l'interprète ému, convaincu, sincère ; par toutes les fibres du cœur, il sera de son temps.
Il aura des pensers nouveaux. Mais, par la forme, il sera cTun autre temps, de ce temps heureux où Fart s'épanouissait dans sa simple et rayonnante perfection sous tous les aspects à la fois : il fera des vers antiques. Si André Chénier eût vécu, qui peut savoir quels pensers nouveaux auraient hanté et fécondé cette imagination toujours en mouvement ? Quoi de plus achevé que La jeune captive, si moderne et si antique à la fois ?
Parmi les jeunes poètes que s'éloignèrent hardiment des routes battues pour tenter l'escalade des sommets de Part nouveau, le premier en date, sinon en génie, c'est Alfred de Vigny. Noble époque de vive renaissance et d'enthousiasme, que celle où Ton voit Lamartine, de Vigny, Victor Hugo, partis si jeunes de points différents, apparaître tout à coup sur les hauteurs et faire flotter l'étendard !
Alfred de Vigny a eu la bonne fortune de conquérir un sommet qui est bien à lui. Il est là, sur un pic élevé, isolé surtout, et qui se dessine élancé, vaporeux et blanc dans une sorte de brume. Les autres ont une cime plus large et plus rayonnante où ils peuvent se mouvoir, accueillir des disciples. Lui, il semble une pure statue rivée à un piédestal sublime.
Son œuvre est peu considérable pour une vie de soixante-six ans. De Vigny n'a laissé qu'un volume de vers, un de drames, pour la plupart traduits, un roman, quelques nouvelles, en tout cinq petits volumes. Ses frères en poésie sont bien plus féconds, même Lamartine qui tendit pourtant sa voile à d'autres vents. C'est que de Vigny n'est pas une forte et puissante organisation ; c'est une âme délicate, presque maladive, qui se repliait, se voilait. Son inspiration n'est pas impétueuse. Il n'y a chez lui rien de l'aigle enlevant Ganymède ou du cheval emportant Mazeppa. L'inspiration est rare, mais elle est haute ; le poète la contient, la retient. Il lui faut du temps, beaucoup de temps pour trouver la forme sous laquelle apparaîtra sa pensée. Celle-ci, chez les autres poètes, jaillit avec l'idée ; chez Alfred de Vigny, elle se fait attendre. Le poète rappelle Perse, ce noble stoïcien que la doctrine écrasa, et André Chénier si laborieux. — Cela s'explique d'ailleurs par le culte qu'Alfred de Vigny a pour l'art : de l'art seul il attend un nom qui ne périsse pas. — En mars i863, il écrivait :
Je soutiens encor dans les hauteurs,
Parmi les maîtres purs de nos savants musées, L'idéal du poète et des graves penseurs. J'éprouve sa durée en vingt ans de silence, Et, toujours d'âge en âge encor, je vois la France
Contempler mes tableaux et leur jeter des fleurs, Jeune postérité d'un vivant qui vous aime.
Flots d'amis renaissants ! Puissent mes destinées Vous amener à moi de dix en dix années. Attentifs à mon œuvre, et pour moi c'est assez.
Il fallait cTabord indiquer ce trait : il est caractéristique. Les autres poètes ont bien des négligences et du laisser-aller; lui, il n'en eut jamais. Au contraire, on sent l'effort, et l'effort souvent douloureux.
La critique ne lui a pas été fort clémente. Dans ses premières poésies, il était bien plus romantique que Lamartine et Victor Hugo ; aussi les classiques tombèrent-ils sur lui ? Stendhal le renia ; le Globe hésita pendant près deux ans, et ne sut comment le comprendre. Dans un premier article très court et non signé *, on qualifiait ses poésies de : « conceptions tantôt dramatiques, élevées, gracieuses, tantôt fausses, bizarres, ridicules. » Enfin, en 1829, le Globe se décide à l'adopter, et Ch. Magnin écrit 2 :
« Nous avons trouvé dans ce prétendu barbare l'écrivain le plus suave, le plus mélodieux, le plus artiste ; son recueil nous a offert une langue poétique nouvelle, d'une fraîcheur, d'un éclat, d'une richesse ravissante, des procédés d'art et de prosodie nouveaux, un génie d'une élévation, d'une chasteté, d'une grâce infinies. Pourquoi nous en cacher? nous l'avons lu avec délices. »